Le siège de Paris. Jean-Louis-Ernest Meissonier
Accueil > Résistances | Par Mathieu Dejean | 16 juin 2011

140 ans plus tard, la Commune chante en sourdine

Jusqu’au 19 juin une exposition rend hommage à la Commune de Paris, dont on commémore les 140 ans, au réfectoire des Cordeliers à Paris. Supervisée par Jean-Louis Robert, historien de la Commune et du monde ouvrier, l’exposition met en avant le caractère avant-gardiste de la « grande fédération des douleurs » (Vallès). Et, toutes proportions gardées, fait écho à l’actualité récente de la Puerta del Sol...

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A l’heure où les « Indignados » espagnols réclament un contrôle accru sur leurs élus et raniment la démocratie directe, comment ne pas penser aux élus de la Commune, il y a 140 ans, mandataires issus du peuple et révocables à tout moment ? De nombreux visiteurs de l’exposition « 1871, la Commune de Paris, une histoire moderne » font en effet le parallèle, cet après-midi du vendredi 10 juin, au réfectoire des Cordeliers à Paris. « Je pense aux Indignés : ce sont à peu près les mêmes questions pour lesquelles les communards se battaient  », affirme ainsi Regina, une sociologue brésilienne dont les recherches portent sur le droit du travail, à l’issue de l’exposition. Béatrice estime également qu’«  il y a un lien à faire » avec ce mouvement. Les Indignés dénoncent les dérives de la démocratie représentative, et appellent de leurs vœux la mise en place de canaux de démocratie directe. Les élus de la Commune ne prenaient de décisions que sur l’initiative de la base, à l’échelle de l’arrondissement. De quoi laisser rêveur plus d’un Indigné.

« On confie du pouvoir à nos élus sans qu’on n’ait aucun moyen de contrôle sur eux. Ils en ont pour cinq ans, mais nous aussi. On devrait avoir un pouvoir de révocation », affirme Paul-Melly, le gardien de l’exposition, comme pour justifier son titre. Les communards s’étaient dotés de ce pouvoir, afin d’instaurer une démocratie réelle. « C’est criant de modernité », estime Paul-Melly.
Le parallèle avec les assemblées participatives espagnoles peut aller plus loin, si l’on pense que la Commune a été « apartidaire ». Elle n’a pas été le fruit des seuls adhérents de la Ière Internationale (l’Association Internationale des Travailleurs), pas plus que celui des libertaires, ou des blanquistes, mais la synthèse politique de tous ces courants révolutionnaires.

Légalité et légitimité

Chacun voit rétrospectivement dans la Commune la concrétisation – au moins approximative – de son propre idéal. Le fait pour « une minorité » de « se prendre en charge » est « toujours d’actualité » pour Claude, venu de Corse – ce qui n’est certainement pas anodin, la Commune étant aussi issue d’une volonté du peuple parisien d’émanciper la capitale de la tutelle d’un préfet de police qui concentrait en ses mains un pouvoir considérable... Comme Claude, Hervé, membre du PSU en 1971 (pour les 100ans de la Commune), retient de la Commune son caractère «  autogestionnaire » – un terme qui par la force de la réalité connaît un regain d’intérêt depuis que les citoyens du mouvement du 15-Mai se sont saisi de la parole et des places en Espagne.

Bien sûr, l’insurrection parisienne de 1871 ne fait pas l’unanimité : Bernard estime par exemple qu’à partir du moment où « une assemblée royaliste a été élue, c’est pas les minoritaires qui doivent décider et remettre en cause les élections. En 1871, c’était illégal ». Certes, mais illégitime pour autant ? La répression versaillaise par laquelle s’est soldée la Commune, et qui a fait 20 000 morts parmi les communards, est l’œuvre du parti de l’ordre incarné par Thiers. Or cet exutoire licite ne brille certainement pas par sa légitimité. Tout soulèvement est nécessairement teinté d’illégalisme. Mais, persuadés qu’ « on a raison de se révolter  » (selon la formule de Mao), dans la tradition du droit sacré à l’insurrection inscrit dans la Constitution de 1793, certains attribuent à la révolution un coefficient de légitimité prioritaire.

Cette France « dont Monsieur Thiers a dit “qu’on la fusille !” » n’est donc pas l’apanage de Jean Ferrat, pas plus qu’elle n’est le patrimoine exclusif d’un parti, ou d’un courant de pensée homogène. On peut cependant vraisemblablement estimer que la Commune fait vibrer ceux qui ne se résignent pas face à l’injustice sociale et au mépris du peuple. Béatrice, assistante sociale, est ainsi sidérée par le contraste entre « les déclarations de Laurent Wauquiez  », et le fait qu’en 1871 « les bureaux de bienséance ont été supprimés et remplacés par une solidarité sociale ».

« Ça peut se reproduire »

« Merveilleusement moderne », disait le dernier message écrit laissé dans le livre d’or à la fin de l’exposition. C’est ce qui semble sauter aux yeux de nombreux visiteurs. Au fil des vingt panneaux d’affichage qui jalonnent l’exposition, on apprend que la Commune a décrété la laïcité le 3 avril 1871, plus de trente ans avant la loi de 1905 ; brûlé la guillotine le 6 avril 1871, cent-dix ans avant l’abolition de la peine de mort en 1981 ; réquisitionné les logements vacants pour les sans logis le 24 avril 1871, ce qu’aucun gouvernement n’a eu le courage politique de faire jusqu’à présent ; accordé le droit d’éligibilité aux citoyens étrangers alors qu’aujourd’hui ce n’est toujours pas autorisé. Peu enseignée, et pourtant présente dans toutes les mémoires – ne serait-ce qu’à travers le visage vindicatif de Louise Michel, l’œuvre littéraire de Jules Vallès, les tableaux réalistes de Gustave Courbet ou l’air révolutionnaire du Temps des Cerises de Jean-Baptiste Clément –, la Commune de Paris semble avoir encore beaucoup à nous apprendre. Du 18 mars au 28 mai 1871, le peuple révolutionnaire de Paris a mis en place une éphémère république démocratique et sociale, à l’origine de décisions dont on mesure aujourd’hui toute la modernité.

Les messages inscrits sur le livre d’or ont « rassuré » Liliane, quant à l’état d’esprit – manifestement frondeur – des visiteurs. Il est essentiel, selon Paul-Melly, d’entretenir la mémoire de la Commune, pour « maintenir la flamme éveillée ». « Quand les gens s’approprient leur histoire personne ne peut l’utiliser de manière mesquine » affirme-t-il. La Commune, comme tout objet historique, peut être vidée de sa substance et réutilisée à des fins désagréables. L’extrême droite française a ainsi eu pour habitude de fêter la Commune comme un soulèvement patriotique, et uniquement patriotique, alors qu’elle était universelle et sociale. Le nationaliste Charles Maurras, puis Jacques Doriot, à la tête du parti collaborationniste PPF (Parti Populaire Français) en 1941, offrent les exemples les plus marquants de cette récupération qui témoigne des torsions dont peut être victime l’histoire.

L’éducation populaire prodiguée par l’association des Amis de la Commune, et les multiples interventions associées aux 140ans de la Commune ne permettent pas seulement d’éviter cette usurpation politique de l’histoire : la nostalgie ou le romantisme apparaissent moins dans les propos des visiteurs que la ferme conviction que « ça peut se reproduire », comme le glisse une visiteuse avant de s’en aller.

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