Accueil > Société | Par Gilles Alfonsi | 1er septembre 1998

16 000 personnes par jour infectées par le sida

Réunie du 28 juin au 3 juin dernier à Genève, la XIIe Conférence internationale sur le sida a été marquée par les appels des chercheurs, des responsables des programmes internationaux et des activistes à une mobilisation sans précédent contre la pandémie.

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Lors de la séance de clôture de la Conférence, ONUSIDA, le programme commun des Nations unies contre le VIH, rendait publique son estimation du nombre de personnes infectées à l’échelle de la planète : 34 millions. Le secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, a appelé la communauté internationale à se mobiliser pour " vaincre le sida avant qu’il ne conquière le monde ". Les données épidémiologiques sont dramatiques. Tandis que les principaux foyers de l’épidémie sont confirmés " au premier rang desquels l’Afrique subsaharienne, qui compte deux tiers de personnes atteintes " de nouveaux foyers d’extension se sont révélés au cours des deux dernières années. La pandémie progresse de façon exponentielle en Asie et en Europe de l’Est. Le nombre des victimes a doublé en Chine en un an, pour atteindre le chiffre officiel de 400 000. L’Inde compte entre quatre et cinq millions de personnes infectées. Un troisième type de foyers concerne les pays riches où, en dépit d’une baisse statistique globale, certaines populations restent menacées de façon particulière : noirs et pauvres aux Etats-Unis, toxicomanes, prostituées et homosexuels dans certains pays européens... Alors que, pour la première fois, le nombre de victimes du sida en 1997 a été supérieur au nombre de morts du paludisme, les experts estiment qu’au rythme actuel de 16 000 infections par jour, 40 millions d’individus seront infectés en l’an 2 000. La Conférence de Genève a confirmé les avancées de la recherche et les progrès thérapeutiques. Le virus et le processus d’infection sont mieux connus. Les traitements pour ralentir la progression du VIH dans l’organisme et pour affaiblir le virus sont de plus en plus efficaces et les pistes dans ces domaines sont sérieuses. Les combinaisons thérapeutiques (notamment les trithérapies) permettent désormais de développer des stratégies offensives pour la reconstitution du système immunitaire. A défaut d’éradiquer le virus, les chercheurs privilégient désormais les stratégies de contrôle de l’infection.

Progrès thérapeutiques... mais limités

Dans le même temps, les cliniciens ont témoigné de l’échec thérapeutique de nombreux patients. Selon le Professeur Jean-Paul Delfraissy, du Kremlin Bicêtre, 40 à 50% des patients sont en situation d’échec en raison de leurs difficultés à suivre des traitements très contraignants et aux effets secondaires redoutables. D’autre part, les phénomènes de résistances du virus à certains médicaments sont confirmés, ce qui impose d’élargir toujours la palette des associations thérapeutiques disponibles. Priorité pour éradiquer l’épidémie sur le plan mondial à moyen terme, la recherche d’un vaccin s’est révélée jusqu’ici décevante. Des projets existent mais plusieurs années seront nécessaires pour aboutir. Les Etats-Unis et la Thaïlande mettent en place aujourd’hui des essais vaccinaux controversés sur des milliers de sujets séronégatifs. La polémique oppose les chercheurs partisans d’avancer le plus rapidement possible à ceux qui, à l’instar du professeur Luc Montagnier, refusent que l’urgence justifie une précipitation inutile. Ces derniers s’inquiètent des risques de contamination des volontaires des essais, alors même que le type de vaccin proposé constituerait une piste peu convaincante. Le cadre éthique des essais en cours et à venir est lui-même objet de la controverse. L’accès aux soins des personnes contaminées ne serait pas garanti de la même façon pour les Américains et les Thaïlandais : chacun serait traité avec les traitements disponibles dans son pays d’origine... ONUSIDA entend contribuer à établir et garantir le respect d’un cadre éthique rigoureux, ce qui suppose une vigilance à l’égard des laboratoires pharmaceutiques. En effet, ceux-ci se sont montrés par le passé capables de négocier des essais douteux sur le plan éthique avec des gouvernements de pays pauvres soucieux d’agir contre l’épidémie.

Prévention : l’espoir manque de moyens

La Conférence de Genève a montré les possibilités de ralentir l’épidémie par la prévention, lorsqu’une politique volontariste, avec des moyens et associant les populations, est mise en oeuvre. Les cas de l’Ouganda et de la Thaïlande démontrent la possibilité de faire reculer la prévalence de l’infection. D’autres études de cas ont montré l’efficacité de programmes mêlant à la mise à disposition des moyens techniques pour se préserver (préservatifs masculins ou féminins, matériel stérile d’injection...) un travail d’éducation à la santé et une démarche qui combatte les attitudes discriminatoires. La Conférence a été le théâtre d’un débat difficile sur l’allaitement maternel. Voie de contamination des nouveaux-nés, l’allaitement maternel est valorisé depuis des années comme essentiel pour la constitution d’un solide système immunitaire de l’enfant. Le dilemme peut se résumer à cette alternative cruelle : risque de contamination par le VIH ou, lors de l’utilisation de lait maternisé en poudre, ingestion d’une eau potentiellement contaminée par d’autres agents infectieux.

Proposition française : un fond thérapeutique international

A l’inverse, les moyens de prévenir la transmission materno-foetale sont désormais plus sûrs. Des programmes associant des traitements à l’AZT, pendant la grossesse, durant et après l’accouchement et, dans certains cas, la pratique d’une césarienne dans de bonnes conditions d’hygiène, permettent de réduire considérablement le risque. Les médecins entendent promouvoir de tels programmes jusqu’à entraîner une dynamique plus large d’accès aux soins. Là encore, la question des moyens est devenue centrale, les relais de mobilisation locale étant potentiellement nombreux. De nombreux chercheurs ont demandé un développement des programmes internationaux vers le tiers monde. Réfutant les prévisions fatalistes, ils ont affirmé que si tout n’est pas possible tout de suite, des expériences peuvent être mises en place et généralisées progressivement. Offrant parfois une partie de leur temps d’intervention à des activistes, ils ont dénoncé l’indifférence de la Banque mondiale et l’attitude de l’industrie pharmaceutique. A plusieurs reprises, les participants se sont d’ailleurs émus des moyens indécents déployés dans le hall d’exposition réservé aux laboratoires pour promouvoir des substances réservées de fait aux populations solvables. Une ovation a accueilli l’intervention d’un journaliste de la revue The Lancet, lors de la séance de clôture de la Conférence. Richard Horten a notamment demandé que " l’industrie pharmaceutique jette les ponts entre les pays riches et les pauvres ", appelant à créer un " espace politique pour les pays du Sud " et à développer une " pression publique forte " en direction des politiques. La prise de conscience des chercheurs et des responsables internationaux ne concerne pas seulement le développement de programmes particuliers sur le sida : ceux-ci nécessitent le développement de véritables infrastructures sanitaires, la formation de personnels soignants, le développement de budgets consacrés à la santé... enjeux qui relèvent du développement durable des pays pauvres. Le secrétaire d’Etat à la Santé, Bernard Kouchner, est venu rappeler sa proposition d’un fonds thérapeutique international. L’idée est d’associer fonds privés et fonds publics pour mettre en place des programmes d’accès aux soins, avec le soutien de l’industrie pharmaceutique. Cependant, la proposition française est restée ignorée de nombreux participants. L’absence de moyens effectivement débloqués par la France comme gage de sa volonté politique était soulignée en coulisse par certains responsables des programmes internationaux... Rien n’indique une mobilisation spontanée des Etats, des organismes internationaux, ni la volonté de l’industrie pharmaceutique de contribuer à assumer une quelconque responsabilité humaine et sociale, notamment par l’abaissement des coûts des traitements. Mais la Conférence de Genève a montré que l’indifférence et la passivité des chercheurs et des responsables des programmes internationaux, souvent brocardées par les associations de malades, reculent. Reste que, sous peine de demeurer sans effet, ces exigences doivent impérativement trouver des relais auprès des citoyens. En France, les forces susceptibles de peser dans cette bataille en saisiront-elles l’extraordinaire richesse et les enjeux de civilisation ? G. A.

* Rédacteur en chef de la revue Combat face au sida.

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