Accueil > N° 19 - Eté 2005 | Par Rémi Douat | 1er juillet 2005

20 ans et tous mes crocs

Malgré le mouvement lycéen, une présence dans la campagne référendaire et un attrait pour le renouvellement des modes de contestation, l’idée reçue leur colle aux baskets : les jeunes seraient apolitiques. Rencontre avec Laura, David, Stéphane, Hamid, Cédric, Amina... et regards sur leur engagement.

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par Rémi Douat

Mi-mai, place de la République, début de manifestation lycéenne. A la télévision, les jeunes sont depuis plusieurs mois des inconséquents n’ayant pas compris grand-chose à la réforme Fillon, objet de leur colère. Régulièrement rabroués, ils sont qualifiés de feignants ou d’agitateurs. Le mépris du gouvernement, l’action répressive de la police et le traitement médiatique n’arrivent pourtant pas à dissimuler la portée politique de ce mouvement. L’audace de ceux qui l’ont porté bouscule au passage l’idée reçue tenace sur la dépolitisation des jeunes.

En dépit de ses 16 ans, Laura, en seconde au lycée Turgot, n’est pas une débutante. Avec un père militant au syndicat Sud, elle a déjà souvent battu le pavé parisien. Mais cette fois, c’est son baptême du feu. Elle a connu la frayeur des flics maniant le tonfa (1), les gazages, l’inquiétude pour les copines embarquées. Elle n’en revient encore pas de la violence de ce combat inégal, farine contre matraques : « Nous sommes encore là parce que notre propos dépasse l’école », explique-

t-elle. Dépolitisés les jeunes ? « Certainement pas. On est mobilisés pour faire passer des idées, enchaîne Laura, et aussi pour comprendre les choses dans leur globalité... La loi Fillon n’est pas un fait isolé, mais l’action d’un gouvernement de droite. La mobilisation continue parce que nous voulons montrer jusqu’au bout que nous sommes motivés, faire entendre clairement que nous avons dit non. Ce n’est pas juste un cri d’ado. » Tous ne sont pas aussi motivés. La police attend les manifestants à la sortie du métro : fouille au corps, tutoiement... Certains ne résistent pas à l’intimidation. Le dédain qu’affiche alors le gouvernement rappelle l’épisode des retraites. Mais, chose rare, les lycéens persévèrent alors même que la loi est votée et que le bac approche. Au soir du 29 mai, leur présence est massive à Bastille pour fêter le rejet du traité constitutionnel. Au tribunal, ils sont là aussi, solidaires des copains jugés pour outrage et rébellion lors des manifs. Jusqu’à l’été, le mouvement a donné à voir des jeunes engagés, pugnaces, prêts à débattre... bref, politisés.

La perte des utopies

Changement d’ambiance mais tout aussi effervescente. 10, rue de Solferino, siège national du PS mais aussi du Mouvement des jeunes socialistes (MJS), qui revendique 6 000 adhérents. Sous les ors des couloirs, on croise François Hollande et des brochettes d’apparatchiks en campagne. Le bureau de David Lebon, 28 ans, à la tête du MJS, est moins solennel. Il se veut un pont avec les jeunes désillusionnés de la politique. Il montre qu’il les comprend, quitte à flinguer sa propre famille : « Je suis déçu, même du PS. Pourquoi ? La peur de perdre sa place est telle qu’un homme politique a peur de tout. Trop de socialistes sont des gestionnaires, sans projet de société, sans utopie, sans alternative au libéralisme. » Mais s’il rue dans les brancards, c’est justement pour mieux nous convaincre qu’il faut se battre et ne pas dissimuler ses ambitions : « Il y a tellement de tocards au PS, pourquoi ne pas y aller pour essayer de mieux faire... » Accroché au mur, à côté d’un keffieh palestinien, pendent des accréditations aux forums sociaux mondiaux et européens : « Je les garde, ce sont de sacrés souvenirs. » En terre altermondialiste, les organisations de jeunesse sont presque aussi peu bienvenues que leurs aînés les partis. « C’est injuste car nous avons vraiment un lien avec le mouvement social, se défend David. Le boulot des forums sociaux, c’est de convaincre les gens qu’ils ont un pouvoir. Or le bulletin de vote en est un. Pour moi, le politique doit aussi être confronté à la réalité. »

Erwan Baete, 23 ans, milite chez les jeunes communistes (JC). Croisé en manif et manifestement pillier des locaux de l’organisation, Erwan est de ceux pour qui le choix d’une forme d’engagement partisane allait de soi : « Ma famille est coco, c’est culturel et puis j’y ai trouvé ce que je souhaitais, bosser de manière indépendante, avec des jeunes et dirigé par des jeunes. »

Stéphane Sitbon Gomez, en terminale à Paris, est l’un des animateurs des jeunes Verts, qui revendiquent 200 adhérents. De parents militants « extrême gauche, mouvance libertaire », il se sent politisé depuis l’âge de 14 ans. « J’ai vu les limites de l’engagement uniquement contestataire, comme celui de mes parents. Ils ne votent pas et sont très actifs dans les mouvements sociaux. Moi, je pense que l’action politique doit avoir des débouchés. » C’est pour ça qu’il a rejoint les Verts, après avoir fait un passage aux Jeunesses communistes révolutionnaires (JCR), « mais on ne peut pas considérer les élections seulement comme une tribune comme le font les communistes révolutionnaires ». A l’instar du leader des jeunes socialistes, Stéphane est inquiet de la perte des utopies. « Aujourd’hui la plupart des jeunes pensent qu’on ne changera pas le monde. Alors leur engagement est ramollo, même s’il est toujours difficile de mesurer un degré de politisation. Et je ne crois pas que le taux d’abstention soit le meilleur indicateur. » Gwenaëlle Perrier, 26 ans, assistante parlementaire en thèse de Sciences Po et militante aux Sciences potiches se rebellent (association féministe de Sciences Po Paris) comprend cette défiance vis-à-vis des scrutins et des partis et constate un « fatalisme grandissant ». Elle prône la multiplication « des lieux de pratique politique ». « C’est un apprentissage qui se fait dans l’échange. L’important, c’est de comprendre les rapports de force et admettre qu’ils ne sont pas figés, qu’il y a des évolutions possibles. »

L’abstention des moins de 25 ans est supérieure de 10 % à celle des aînés. Si ce n’est pas le signe d’un désintérêt pour la chose publique, c’est en tout cas le signe d’une distance avec la politique institutionnelle.

L’éloignement

Les thématiques plébiscitées par les jeunes dans les sondages, antiracisme, action humanitaire et écologie, apparaissent trop éloignées des préoccupations politiciennes. La situation internationale est aussi ressentie comme une priorité négligée. Agir contre la guerre (ACG), né en janvier 2002 d’une initiative contre la guerre en Irak et pour la paix en Palestine, a très vite conquis les plus jeunes. La coloration et la vitalité de leurs cortèges, aujourd’hui encore, ne se dément pas. Hamid Mosbah, 20 ans, proche d’ACG, croisé lors d’une manifestation pour le « non » à la Constitution, est sans appel : « Quelle vision, à l’international, offre un premier ministre ou un chef de l’Etat, qu’il soit de droite ou de gauche ? Celle d’un VRP, ambassadeur des intérêts économiques français. Qui amène-t-il dans son avion à destination de la Chine ? Les gars de Total, Airbus ou Alstom. Pas les défenseurs des droits de l’Homme. Le message est clair et il ne me convient pas. » De ces désillusions et défiances peuvent naître, au-delà du dégoût, une envie de faire de la politique autrement.

Labos d’inventivité

Le renouveau des modes de contestation est vif. Le KO Social (2), qui se décline de ville en ville, remporte de beaux succès chez les moins de 25 ans. Ces manifs, qui s’achèvent par un concert entrecoupé d’interventions, montrent une forme festive de rapport au politique. Dans un esprit voisin, le Frap (festival des résistances et des alternatives à Paris) apparaît comme un laboratoire d’inventivité. Il est la déclinaison parisienne des Festivals des résistances apparus à Limoges, Rennes ou Grenoble à la fin des années 1990. L’objectif de cette convergence des luttes entre associations, individus, collectifs, squats : « Valoriser les luttes et les alternatives, créer un espace public autour de la fête et du rapport entre art et politique. » Les liens avec les partis et les urnes sont plutôt distants : le Frap affiche son dégoût de la « politique-spectacle ». Toute participation de groupes qui soutiennent un parti ou une candidature à des élections nationales est écartée. « Cela exclut d’office les « mouvements de jeunesse » affiliés aux partis d’extrême gauche. Ouf ! », commente le Frap (3). Pour sa cinquième édition, le Frap faisait escale, entre autres, à la halle Pajol, 18e arrondissement parisien. Ancien entrepôt de la SNCF, le lieu est magnifique et ne demande qu’à vivre. Amina, 20 ans, est artiste et vient assister à un débat sur le contrôle social et les nouvelles technologies : « Pour moi la politique se pratique au quotidien et sans obligation d’utiliser les mots « militant », « politique », « organisation »... Résister, c’est créer. Créer, c’est être en dehors des cadres, savoir sortir des frontières. Pour moi, les grands-messes politiques électorales sont des numéros de clowns auxquels on fait semblant de croire, notre mini-dose de démocratie. Alors j’en tire les conséquences, je ne vote pas. Et je peux affirmer que je suis bien plus politisée que mes parents qui ne rateraient un scrutin pour rien au monde. »

Cédric Durand, 29 ans, chômeur titulaire d’une thèse d’éco, a un parcours militant en trois phases : association antiraciste à

16 ans, LCR à 20 ans et réseaux altermondialistes aujourd’hui. Actif à Vamos, du réseau Intergalactique, il considère la politique comme devant se vivre « ici et maintenant ». Le mouvement est né en 2001, alors que la vague alter déferle en France et que Cédric s’éloigne des JCR : « Aux JCR, j’ai trouvé une histoire, une formation et des règles concrètes d’organisation. Mais le fonctionnement hiérarchique est trop lourd et on se sent souvent paralysé. » En un mot, pas assez d’horizontalité dans les prises de décision et un fonctionnement qui « stérilise l’action ». Le réseau Intergalactique se concrétise au Forum social européen de 2002, à Florence. L’idée : la force de mobilisation du collectif doublée de la souplesse de l’activisme. Puis à Annemasse en 2003 où s’organise le contre-G8 d’Evian, le réseau contribue au succès du rendez-vous à travers l’organisation du v

illage Intergalactique, le VIG (4). La construction d’un village autogéré se veut expérience concrète d’organisation. La mobilisation est forte et particulièrement atypique dans sa diversité d’habitudes et de pratiques militantes. Des horizons s’ouvrent, qui rappellent à Cédric son véritable baptême politique, le mouvement social de 1995. Il participe alors à la coordination des luttes à Grenoble : « Ça a été une expérience fondatrice. D’occupations en piquets de grève et blocages d’entreprises, j’ai pris confiance dans les luttes et réalisé qu’on pouvait obtenir des choses »

R.D.

1. Matraque.

2. (www.avisdekosocial.org/ Le dernier K. O social s’est déroulé en Gironde le 22 mai 2005)

3. http://frap.samizdat.net/

4. ww.intergalactique.lautre.net

Anne Muxel* « les jeunes témoignent d’une réelle vitalité

politique "

* Anne Muxel est directrice de recherche au Cevipof et auteure de

L’Expérience politique des jeunes, Presses de Sciences PO, Paris, 2001.

Politisés, beaucoup, peu, pas du tout... Pour faire de la politique, les jeunes n’aiment pas les voies conventionnellles.

Un lieu commun persistant estime que les jeunes ne sont pas politisés. Qu’en est-il selon vous ?

Anne Muxel. En effet, contrairement à ce qui est souvent dit, les jeunes témoignent d’une réelle vitalité politique. Ils se montrent particulièrement réactifs et n’hésitent pas à exprimer leurs revendications ou leurs mécontentements en organisant des manifestations ou au travers d’autres formes de protestation politique. Ils se font entendre en politique souvent par d’autres voies que les formes conventionnelles et se tiennent à distance des partis politiques comme de la décision électorale. Les jeunes, et tout particulièrement les étudiants, sont porteurs des valeurs universalistes et sont tout particulièrement attentifs à leur mise en péril. Ainsi sont-ils attachés à l’égalité, à la justice sociale, à la paix, à la liberté et aux droits de l’Homme.

Lorsque ces valeurs sont menacées, ils se mobilisent la plupart du temps en dehors des bannières partisanes ou syndicales et organisent des mouvements de protestation. Entre les deux tours de la présidentielle, en 2002, ils ont organisé une protestation soutenue contre la présence de Le Pen au second tour de l’élection ; tout au long de l’hiver 2003, ils ont manifesté contre la guerre en Irak ; cette année, le mouvement lycéen a remis sur la scène politique la question de l’égalité des chances et de l’avenir social et professionnel des jeunes générations.

Pourquoi l’altermondialisme et les différents modes de mobilisation alternatifs séduisent-ils les jeunes plus que les partis ?

Anne Muxel. L’altermondialisme rassemble surtout la jeunesse étudiante qui défend dans le cadre de la lutte contre le libéralisme économique les valeurs universalistes. L’espace politique s’est considérablement élargi, et les jeunes savent désormais qu’il déborde très largement du seul cadre national. Les partis politiques traditionnels ont du mal à se positionner par rapport à des enjeux supranationaux.

La défiance vis-à-vis des partis est-elle toujours vraie ? Le 21 avril, par exemple, a-t-il fait évoluer le rapport à la politique traditionnelle ?

Anne Muxel. Comme l’ensemble des Français aujourd’hui, les jeunes ont une image très négative de la classe politique. La crise de confiance a rarement été aussi élevée et un réel discrédit alimente une profonde crise de la représentation politique dont l’augmentation régulière de l’abstention est un des symptômes les plus visibles. Le séisme politique créé par le résultat du scrutin du 21 avril est toujours d’actualité et, lors du Référendum sur la Constitution européenne, la situation est en bien des points semblable.

Avez-vous observé une transformation du rapport au politique des jeunes durant les mois de débat national autour du référendum ?

Anne Muxel. Il a existé un réel intérêt des jeunes pour la campagne menée autour du référendum. Néanmoins la perplexité est grande et les jeunes sont encore plus nombreux que leurs aînés à se montrer indécis. Les questions touchant à l’Europe ne les mobilisent généralement pas. Cela peut paraître paradoxal, car il s’agit d’une part de politique au niveau supranational, mais aussi parce que les jeunes ont des attitudes généralement plus favorables à l’Europe que les autres tranches d’âge. Aux dernières élections européennes, six jeunes sur dix sont restés en dehors de l’élection (1).

Les militants « classiques » (partis, syndicats...) estiment que les jeunes militants « butinent » ou « zappent » et par conséquent manquent de culture politique et de formation... Pensez-vous que les « nouveaux modes d’engagement » permettent d’acquérir tout de même une formation dont les modalités d’apprentissage échapperaient aux aînés ?

Anne Muxel. Les jeunes ont une réelle demande d’une autre façon de faire de la politique. Ils ne veulent plus de cadres trop contraignants et trop hiérarchisés. Mais il ne faut pas croire pour autant que toutes les recettes de relookage des formes d’adhésion partisane ont grâce à leurs yeux. Ils ne sont pas dupes et ce qu’ils demandent avant toute autre chose, c’est du sens et un vrai projet politique auquel adhérer. S’ils zappent et butinent, c’est aussi parce qu’ils ne trouvent pas dans les programmes ou les discours des partis traditionnels des éléments pouvant les convaincre.

Recueilli par Rémi Douat

1. Au référendum pour la Constitution européenne, 60 %

des moins de 25 ans ont voté « non ».

L’engagement en garde à vue

« Passe ton bac, tais-toi et tu auras droit au RMI à 25 ans »... le bon air de « mange ta soupe », que l’on croyait enfoui sous les pavés en 68 et disparu depuis Dolto, ressort par tous les pores d’une société qui écrase son avenir. Les jeunes veulent dialoguer, être des interlocuteurs à part entière, des acteurs du destin collectif ? L’avis de matraque est lancé. La réponse au mouvement lycéen contre le projet de loi Fillon est édifiante. Zappées les revendications des lycéens, les tribunaux ont pris le relais. Epilogue de quatre mois de conflits : des manifestants, souvent mineurs, ont écopé pour outrage à agent ou détérioration de biens publics de condamnations disproportionnées, allant jusqu’à plusieurs mois de prison avec sursis. Dès le plus jeune âge, les acteurs du mouvement social sont voués à la garde à vue : quelle pédagogie !

En mai déjà, au journal de TF1 et d’ailleurs, la France entière avait pu voir les CRS prendre un à un les lycéens par les bras, les oreilles et les pieds, pour les sortir des établissements occupés pacifiquement pour raison politique. Au lycée Balzac à Paris, il a fallu s’y reprendre à quatre reprises. A chaque fois que les forces de l’ordre sont intervenues, les lycéens sont revenus quelques heures après, plus écœurés encore de l’impossible dialogue. Pas bien violents pourtant ces jeunes : certains d’entre eux s’étaient même portés volontaires pour nettoyer quelques tags faits sur le mur du gymnase une nuit d’occupation. Comment peut-on à ce point oublier les vertus du dialogue et le respect des jeunes ? Le ministre Fillon avait donné carte blanche aux préfets et aux recteurs pour mettre un terme à la mobilisation. La médiocrité des pouvoirs publics face à ces premières expériences d’engagement fait frémir. Depuis, à la faveur du « non » au référendum auquel les jeunes ont largement contribué, les lycéens ont gagné la suspension de la loi Fillon. Toujours bon à prendre.

C.A.

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