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Accueil > Culture | Créations par Diane Scott | 18 mars 2011

A chacun sa culture ?

Nouvelle stratégie du gouvernement : la « culture pour chacun », censée
corriger les erreurs de la « culture pour tous », est dans les tuyaux.
Analyse de l’échec d’une analyse avec le sociologue Michel Simonot.

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Depuis 2007, la séquence Sarkozy s’est
caractérisée du point de vue de la culture
par deux choses : d’une part, la revendication
de la figure de l’inculte comme nouvelle
couleur du pouvoir, c’est-à-dire la fin de la
tradition des présidents venus des humanités, remplacés
par les présidents venus de l’entreprise (comme l’avocat
d’affaires Nicolas Sarkozy) ; d’autre part, la banalisation de
l’arbitraire : dans le spectacle vivant, le « cas Montpellier », qui
avait fait scandale fin 2009, s’est répété. Le nouveau directeur
du Centre dramatique national (CDN) avait été nommé
directement par le ministre, au mépris de la procédure légale
de nomination, alors en cours. Marseille et Poitiers ont récemment
connu la même violation : ces CDN
ont été attribués aux candidats de l’Elysée, à
la dernière minute, par-dessus et contre les
avis des autorités normalement compétentes,
municipales, régionales et ministérielles [1].

Un troisième fait s’est ajouté, fin 2010, à cette
liste peu glorieuse : l’action culturelle depuis
la Libération s’était ordonnée au socle de la
« culture pour tous » ; le nouveau gouvernement
promeut un nouveau paradigme d’action
culturelle, la « culture pour chacun ». Un rapport
rédigé par les conseillers Guillaume Pfister et Francis
Lacloche en septembre, disponible sur le Net, agite depuis
lors le monde de la culture.

Michel Simonot est sociologue de la culture et homme de
théâtre [2]. Nous l’avons sollicité pour nous aider à lire ce « tournant » de la « culture pour chacun ».

Le rapport Lachoche et Pfister se distingue peu de
ce qui le précède, s’appuyant sur des présupposés en
vigueur depuis longtemps : l’échec de la démocratisation,
l’importance de la notion
d’intimidation pour penser l’art,
l’idée que la culture est là pour
réparer le lien social, l’existence
de cultures populaires qu’il faut
« intégrer ». Quelle importance
donnez-vous à ce qui se présente
comme un tournant ?

On pourrait dire en effet qu’il n’y a
rien de nouveau sous le soleil. Il y
a du rhabillage, ce qui pose deux
questions : pourquoi est-ce vécu
comme une rupture et quelle est
son efficacité ? Ce
projet de « culture
pour chacun » malaxe
de la doxa, des
choses convenues,
qui ont dix, vingt
ans d’âge, en les
ré-agençant. Cela
n’a pas d’importance
réelle, mais
on affiche l’intention
de faire quelque chose de différent.
Voeux, discours aux préfets,
séminaires organisés dans les régions
 : le ministère enclenche bien
un processus qui néanmoins, au
bout du compte, aura un effet dans
le réel. Dans le monde culturel, ce
projet crispe à juste titre mais à
mon sens pas de la manière dont
cela devrait.

Quelles sont les conventions idéologiques sur lesquelles
le projet surfe ?

J’en vois cinq.
1) Il y a une quinzaine d’année on a commencé à parler largement
de l’échec de la démocratisation culturelle. Le milieu
culturel s’en défend, pour autant personne ne revendique
l’idée d’une « réussite » de cette démocratisation. Pour le
monde culturel et artistique qui n’a pu que s’inscrire dans
la marge de cet effort de démocratisation de la culture, ce
reproche est insupportable, car il a tout tenté pour le faire.
Depuis les années 1950, il a adhéré de bonne foi à cet enjeu.
Sans se poser la question de savoir si cela était faisable et
à quelles conditions – j’étais de ceux qui insistaient sur ces
questions. Cette bonne volonté, qui était aussi la condition
des subventions, se retourne aujourd’hui contre nous, car
jamais nous n’avons eu la possibilité de résoudre quoi que ce
soit de l’ordre d’une démocratisation de l’art et de la culture,
sinon dans des actions ponctuelles, circonstanciées. En fait,
le monde politique a projeté sur le monde artistique une responsabilité
qui est, préalablement, la sienne. Ce texte achève
la culpabilisation des artistes, d’où le braquage du monde
artistique, qui est d’abord responsable d’avoir accepté cette
mission sans se poser et poser la
question de ses conditions.

2) Le projet achève le passage de
l’égalité à l’équité. C’est aussi ce
qui se joue dans ce passage de
la culture pour tous à la culture
pour chacun. La culture pour tous
serait uniformisante, pour tout dire
stalinienne, alors que la culture
pour chacun relève de cette idée
courante que la culture est de
l’ordre de l’intime, de l’individuel.
La promotion de l’équité joue sur
une ambiguïté, ou une mauvaise
foi, concernant la notion d’égalité :
parler d’égalité, dans une acception
marxiste, c’est non pas vouloir
la « même culture », mais c’est
construire l’égalité des conditions
d’accès à la culture. L’égalité des
conditions, précisément, produit du
singulier, de la différenciation.
Alors que l’équité, notion aujourd’hui libérale, entérine l’inégalité,
induit les notions de mérite personnel, réduit le social
à du lien entre des individus séparés. On demande donc à la
culture de fabriquer du lien, on appelle cela du commun, qui
est un langage moral, au lieu de parler du social.

3) Ainsi se fonde l’idée d’une politique culturelle basée sur la
demande et non sur l’offre (la création artistique). Ce langage
de l’offre et de la demande, transposition du langage du marché
dans l’art, date de la deuxième phase du
septennat Mitterrand, après 1983. Ce texte
de la culture pour tous achève ce processus
parce que la démocratie serait cela, soumettre
la production artistique à la demande.
On emploie là le bon sens le plus bête. Je renvoie
au discours des voeux de Frédéric Mitterrand
à la presse l’an dernier : « On attend
de nous une clarification (…) de la politique
des « labels ».
(…) (Ils) doivent être évidemment
un gage de qualité et d’excellence qui
protège les artistes en même temps qu’il rassure
et oriente les publics.
(La culture pour tous) c’est aussi
une carte des spectacles lisible où chacun peut trouver le
chemin des genres et des artistes qu’il affectionne.
 » [3]

4) Cette cartographie lisible des spectacles est une sélection.
La répartition de lieux pour tous sur le territoire aujourd’hui
est faite, le territoire est équipé, mais ce texte joue
sur le sentiment d’inégalité des gens, en disant que ce n’est
pas fait – un sentiment d’inégalité qui a sa source tout à fait
ailleurs. C’est faux, le territoire n’a jamais été autant irrigué
culturellement du fait des artistes eux-mêmes qui, tellement
fragilisés, vont chercher de petits lieux sans argent, hors de
la volonté de la planification territoriale de l’Etat et contre elle.
Ce qui est paradoxal c’est que les artistes qui le font ne sont
pas soutenus par l’Etat alors même que ce dernier se plaint
d’une péréquation culturelle imparfaite. La labellisation, liée
aux Révisions générales des politiques publiques (RGPP),
a pour objectif d’éliminer des lieux qui ne seraient pas labellisés,
d’empêcher des gens d’aller s’autoproclamer artistes de
territoire (indépendamment de la qualité).

5) Une certaine idée de l’art s’en déduit : un art du lien.
Le bon art est celui qui (ré)intègre. Le mauvais art, c’est l’art
qui divise. Peut-il y avoir un art qui ne divise pas ? On revient
à cette vieille idée : la culture relie, l’art divise, ou intimide.
Le mot d’intimidation surfe sur du
populisme parce qu’il se fonde sur
du sentiment, sentiment qui est attribué
à l’objet. C’est une façon de
moraliser, naturaliser et condamner
un certain rapport à l’art, et c’est là
que la référence à Bourdieu est remobilisée
par la droite actuelle. Pour
autant, le grand
art patrimonial, par
exemple, relie. Or
dire que l’art divise,
c’est penser l’art
comme lien, et non
comme rapport.
Penser l’art comme
rapport, c’est forcément
le penser
comme positif, y
compris quand il ne
crée pas d’adhésion, cela signifie
que la division elle-même est un
rapport. La division n’est pas de la
séparation. Et précisément le travail
des intermédiaires culturels – au
sens sociologique, du directeur de
théâtre à l’attaché de presse – c’est
de construire des rapports, pas du
tout de créer du lien.

Notes

[1Contre l’avis ministériel, c’est-à-dire
contre l’avis non du ministre mais des
commissions afférentes. Lire par exemple
Libération et Rue89 du 6 janvier 2011.
On été nommés respectivement Macha
Makeïeff et Yves Beaunesne.

[2Michel Simonot a fondé en 1986
l’Anfiac, Association pour la formation et
l’information artistiques et culturelles.

[3Présentation de ses voeux à la presse, le 19 janvier 2010.

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