Accueil > Monde | Reportage par Dorothée Thiénot | 24 février 2012

A Dakar, une boutique pour les Droits des femmes

Dans un Sénégal en ébullition a deux jours du scrutin de dimanche, rencontre avec des femmes de Dakar qui s’organisent et se battent pour faire valoir leurs Droits.

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« On ne s’attend pas à recevoir beaucoup de monde aujourd’hui, s’excuse Joëlle Mikilan. La ville est bloquée de toutes parts. » Juriste bénévole à la Boutique du Droit, dans la Médina de Dakar, elle a hésité à venir. La campagne présidentielle perturbe chaque habitant, chaque travailleur de la ville. Mais malgré les bouchons et les routes bloquées, comme les autres bénévoles, elle a tenu à rejoindre son petit bureau. L’association des Juristes Sénégalaises (AJS), qui compte environ 150 membres, a ouvert le projet en 2008, et occupe un terrain qui lui tient à cœur : la défense du droit des femmes. Cela permet à Joëlle de s’occuper, dans l’attente de trouver un emploi en cohérence avec sa maîtrise en droit. « Comme je ne trouvais rien, j’ai travaillé 5 ans dans un centre d’appels. On m’a proposé de devenir chef, mais je ne me sentais pas capable de juger mes collègues. J’ai préféré démissionner pour me consacrer à la cause des femmes, et remettre un pied dans mon domaine de compétences. » Ici, toutes les bénévoles permanentes sont en recherche d’emploi. Les diplômé-e-s ne manquent pas à Dakar. Le travail, follement : 49% des actifs sont au chômage. Les bénévoles consacrent donc leur repos forcé à une cause qui leur est chère, aidées par d’autres membres de l’AJS « avocates, notaires », qui prennent sur leur temps libre pour recevoir des femmes souvent désorientées et ignorantes de ce à quoi elles peuvent prétendre.

Le pronostic de Joëlle est rapidement démenti : malgré les manifestations qui secouent Dakar en fin de matinée, les femmes affluent dans la petite salle d’attente. Accompagnées d’un enfant, d’un oncle ou d’une amie, elles viennent raconter leur déboires, conjugaux pour l’immense majorité.
On est loin du téléphone rose. Dialikatou, 28 ans, accompagnée de la plus jeune de ses trois enfants, a été mariée à 14 ans -son certificat de naissance a été trafiqué pour permettre l’union, autorisée pour les femmes à l’âge de 16 ans. Depuis neuf mois que son mari a pris une seconde épouse, - le droit de la famille autorise jusqu’à 4 épouses -, elle ne sort plus de sa chambre, subissant brimades et menaces de mort. Joëlle la reçoit pour rédiger la plainte qui sera présentée au commissariat. Pour Dialikatou, le divorce n’est pas envisageable. Pourtant, la répudiation est désormais condamnée par la loi. Mais selon Joëlle, si le droit permet désormais d’obtenir un certificat de mariage auprès de l’Etat, le divorce reste une démarche marginale de la part des femmes. L’homme est légalement “chef de famille”, et doit subvenir aux besoins du ménage. Mais à moins de prouver que l’épouse a engagé des frais dans la réussite professionnelle du mari, les biens lui reviennent rarement. Ce sont les épouses et les enfants qui doivent quitter la maison. Une pension alimentaire peut être versée, même sans divorcer, si les épouses peuvent donner la preuve qu’elles ne sont plus entretenues. Pour l’heure, Dialikatou a vendu ses bijoux pour payer la scolarité de sa fille de 15 ans : « je n’ai pas eu la chance d’étudier, je veux qu’elle puisse le faire. »
Dialikatou voudrait donc juste « les intimider, lui et sa nouvelle femme. Je ne peux plus sortir de ma chambre, plus faire la cuisine : ils me battent toute la journée », dit-elle en brandissant pour preuve son voile déchiré. « Au Sénégal, la plupart des couples ne se marient pas devant la mairie, mais selon la tradition musulmane, à la mosquée, explique Joëlle. Si les choses viennent à se gâter, les épouses sont démunies. » Les mœurs changent peu à peu, depuis que l’obtention d’un certificat de mariage permet d’obtenir la sécurité sociale pour le ménage - et l’héritage en cas de décès.

Fatou, 42 ans, s’est elle aussi décidée à franchir la porte de la boutique. Mariée depuis 15 ans et battue depuis autant d’années, un dernier coup porté par son mari, alors qu’elle sortait de l’hôpital, l’a convaincue : elle veut divorcer, et a quitté le domicile. « Il me verse 5000 francs par mois pour faire vivre mes 5 enfants... » Son mari a accepté le divorce. « J’ai vu des hommes qui préfèrent quitter leur emploi que de verser un franc à leur épouse répudiée », raconte Joëlle, qui à 35 ans est encore loin de se faire passer la bague au doigt. Et l’abandon de domicile, constaté par huissier, pourrait jouer en la faveur du mari. Awa, bénévole elle aussi, a rejoint l’association après avoir été licenciée à son retour de congé maternité. En bonne juriste, elle a fait appel. Mais en bonne féministe, elle consacre son temps à l’association. « Depuis 2006, on réclame que soit modifié le code de la famille. » De nombreuses femmes sont en prison pour infanticide, l’avortement étant interdit. La contraception existe, mais les médecins demandent encore aux femme si l’époux les y autorise, « comme si ton corps appartenait à ton mari », soupire Awa. Un autre problème majeur est celui de la reconnaissance de l’enfant : le concepteur peut tout à fait refuser la paternité, même marié, ou même reconnaître un enfant qui n’est pas le sien. Le test de paternité est interdit par la loi, et pour la femme, autant que pour les enfants en recherche de leur père, aucun recours n’est possible.

En pleine campagne, Abdoulaye Wade ne prononce pas un discours sans rendre hommage aux femmes. Mais la flatterie doit encore se traduire par des actes concrets.

Crise politique

La contestation est loin de faiblir, en dépit des violences, des morts et des blessés qui, chaque jour, montrent un régime plus acculé que jamais. Regroupant toutes les couches sociales - pourvu de savoir courir vite lors des charges de la police-, le “M23” , candidats et soutiens de l’opposition ou citoyens révoltés, se regroupe chaque jour à Dakar pour contester la candidature d’Abdoulaye Wade. Le président de 86 ans (“sans la TVA”, dit la blague), brigue un troisième mandat en dépit de la Constitution qu’il avait lui même changée et de sa promesse qui y était liée : pas plus de deux mandats. Une promesse balayée par sa citation qui semble être partie pour faire date ici, reçue comme une insulte : « les promesses n’engagent que ceux qui y croient ». La possibilité que le premier tour des élections, prévu le 26 février, soit remise est l’espoir de ceux qui prennent la rue. Pour eux, le processus démocratique qu’ils réclament impliquerait que l’on accorde le temps au parti présidentiel, le PDS, de trouver un remplaçant à Wade.

D.T.

Portfolio

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  • J’ai bien l’impression que je ne vois pas ce billet pour la première fois.
    Ecrivez-vous également sur un autre blog ?
    En tout cas, je pense que votre réflexion est très bien écrite. Tiana voyage

    Tiana Le 26 juin 2014 à 11:59
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  • Quel bel exposé !
    Nolan comparateur mutuelle santé

    Nolan Le 9 juillet 2014 à 16:58
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