Accueil > Société | Par Alain Bertho | 4 octobre 2011

À Nanterre, l’État finit le boulot

Ce 4 octobre, au Tribunal de Nanterre, s’ouvre le procès en appel des tireurs présumés de Villiers-le-Bel. Au même moment, paraît un ouvrage restituant
toutes les facettes de cet événement qui incarne la mécanique
de l’émeute : des tués, une révolte, la répression.

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Depuis qu’il y a six
ans, la mort de
Zyed et Bouna à
Clichy-sous-Bois
a déclenché la
plus longue et plus vaste révolte
de la jeunesse des banlieues
connue à ce jour en France, nous
sommes, les uns et les autres,
passés maîtres dans l’analyse
structurelle des « causes » de
ces explosions « prévisibles » et
pourtant toujours surprenante :
les inégalités, le chômage des
jeunes, la ségrégation urbaine.

Ce discours a aisément resurgi
cet été à propos des émeutes
anglaises de Londres, Manchester,
Birmingham. Il a pour
effet de lisser l’événement, de
banaliser la subjectivité de ses
acteurs et leur décision collective
de passer à l’acte.

Pourtant à Londres, comme
à Clichy sous Bois, comme à
Athènes en décembre 2008,
comme à Sidi Bouzid en décembre
2010, comme 44 fois
dans le monde en 2010, le
point de départ est le même :
la mort de jeunes dans laquelle
la responsabilité des forces de
police est engagée. Cet événement
dont la forte charge
émotionnelle collective détermine
le passage à l’acte, cet
oubli collectif du danger quand
éclate la colère nous dit quelque
chose de plus que l’analyse des
« causes structurelles ».

C’est bien le grand mérite de
ce petit ouvrage collectif : restituer
l’événement dans tout ce
qu’il nous dit au-delà des mots.
« L’accident » lui-même qui met
fin à deux vies trop courtes et
qui déclenche les mensonges
d’État. Car ce que savent fort
bien les jeunes et leur famille ce
soir-là, c’est la banalité du « parchocage
 » policier dont le livre
rappelle les épisodes meurtriers.
Il y a dans la chasse aux jeunes,
un autre élément de structure
qui rentre peu dans les statistiques
sociales, mais qui marque
une génération et explique sa
solidarité.

Ensuite vient l’engrenage policier.
Entre la violence de la mort
de Moushin et Lakhamy et la
violence de la colère face à ce
deuil impossible, l’État fait clairement
un choix : il y a d’un côté un
accident et de l’autre quasiment une atteinte à la sécurité de
l’État lui-même. Comparutions
immédiates, appels à la délation,
procès des « caillasseurs »,
procès des « tireurs » d’un côté,
non-lieu pour les policiers impliqués
dans l’accident, prononcé
le 23 octobre 2009 de l’autre.

D’une certaine façon, c’est la
ville entière qui est traitée en
coupable. Après deux jours
d’affrontements, le mardi 27 novembre
2007, un millier de policiers
quadrille les quartiers, certains
équipés d’armes de guerre
(fusil à visée nocturne) postés
sur des balcons tandis que
des hélicoptères illuminent les
immeubles. Le 18 février 2008,
entre 6 heures et 8 h 30 du
matin, 1 500 policiers réalisent
36 perquisitions et arrêtent 36
personnes. Un policier pour 20
habitants !

Vient ensuite l’engrenage judiciaire,
les témoins sous X,
l’impression persistante que le
scénario est écrit à l’avance, que
l’important n’est pas la justice
mais la soif de vengeance d’un
État dont l’acharnement est à la
hauteur de sa peur. L’ouvrage
nous restitue avec une grande
précision factuelle et argumentaire,
toutes les étapes de cette
descente aux enfers de la République.
Un chemin exemplaire
mais pas isolé.

Où en est l’affaire Iliess, 16 ans,
tué le 28 septembre 2008 dans
un accident, alors qu’il était poursuivi
par la police à Romanssur-
Isère ? Où en est l’affaire
Mohamed, 21 ans, mort le 7 juillet
2009 au cours d’une garde
à vue à Firminy ? Sans oublier
Jason, 18 ans, mort le 10 juillet
2009 dans un accident de moto
lors d’un barrage de police, à
Louviers ; Yakou, 18 ans, tué le
9 août 2009 dans un accident
de moto, alors qu’il était poursuivi
par la police à Bagnolet ;
Mohammed, 21 ans, mort à Fréjus
le 25 octobre 2009 dans les
mêmes circonstances ; Malek,
19 ans, mort sur son scooter en
fuyant un contrôle le 20 janvier
2010 ; Jimmy mort électrocuté à
17 ans le 5 mai 2010 en fuyant
la police Gare du Nord. Comme
à Saint-Aignan, comme à Grenoble
en juillet 2010, chacune
de ces morts a provoqué une
émeute. Quand au gendarme
qui a tiré la balle mortelle sur le
jeune Mourad, 17 ans, le 2 mars
2003 à Durfort, il est sorti libre
du tribunal de Nimes en octobre
2009.

Cette chronique terrible ne
soulève pas l’indignation générale
de l’opposition politique.
Dans le consensus sécuritaire
qui règne en France, comme en
Grande-Bretagne ou ailleurs,
elle provoque au mieux un silence
lourd et gêné. Face à la
mécanique répressive, cette jeunesse
populaire est bien seule.
Ce n’est pas la moindre des raisons
de sa révolte et des voies
qu’elle emprunte.

Le procès des tireurs présumés
de la révolte de Villiers-le-Bel
s’ouvre le 4 octobre 2011 au
tribunal de Nanterre. Ne les laissons
pas seuls.

A lire

Vengeance d’État. Villiers-le-Bel,
Des révoltes aux procès
,

du collectif Angles Morts

éd. Syllepse, 150 p., 8 €.

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