Accueil > Résistances | Reportage par Florent Godard, Gautier Demouveaux | 7 novembre 2011

À Niono, les militants appellent à un front uni contre la dette

À l’issue du contre-G20 africain, organisé du 31 octobre au 3 novembre dernier à Niono, au Mali, les organisateurs ont appelé à créer « un front mondial contre la dette ». Un symbole près de 25 ans après la mort de Thomas Sankara, icône africaine du refus de la dette .

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Mardi 1er novembre. Après une journée passée sous quelques bâches dans la chaleur et la poussière, les débats du contre-sommet africain du G20, à Niono, au Mali, se poursuivent dans la nuit noire. Parmi les tout premiers sujets abordés, figure le débat sur la crises des pays occidentaux et ses implications sur les économies africaines.

Sans grande surprise, les organisateurs du 10ème « Forum des peuples » n’attendent absolument rien du sommet du G-20 de Cannes. Rien en général, et rien sur la dette en particulier. « Ce qui se passe en Europe, avec des pays comme la Grèce, montre qu’il n’y a pas de réelle volonté d’enrayer cette crise  », lâche Sékou Diarra, président de la CAD-Mali (la coalition des alternatives africaines, dette et développement), qui organise l’événement.
Très remonté, Samir Abi, un tout jeune membre du CADTM (comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde), lui emboîte le pas : « Ces soi-disant puissances, leurs leaders, économistes et intellectuels décident à la place du monde. Et un an après, on se rend compte que rien ne change.  »

Explication de leur pessimisme, les chiffres de la dette publique de l’ensemble des pays en voie de développement (PVD) sont passés de 1324 milliards de dollars en 2007 à 1459 milliards 2009. À titre d’exemple, celle du pays hôte, le Mali, « a augmenté de 16% sur la seule année 2010, pour atteindre 1,250 milliards de francs CFA », indique Sékou Diarra. « En 2010, son remboursement a coûté 49 milliards... »

Opposés au G20, les militants et spectateurs n’ont pourtant pas cessé de faire référence au sommet européen et à la situation internationale, paradoxalement plus favorable aujourd’hui pour les PVD. « La dette de nombreux pays africains est actuellement soutenable », analyse Pauline Imbach, représentante sur place du CADTM Belgique. Les taux d’intérêts fixés par la BCE sont faibles, permettant de refinancer les emprunts, certains allégements sont pratiqués et le prix élevé des matières premières donne la possibilité d’augmenter les recettes à l’exportation des pays africains. Même si l’indexation du franc CFA en euro bride le phénomène.

La dette européenne, une opportunité ?

D’autres voient dans la crise des dettes souveraines européennes une brèche dans laquelle s’engouffrer ; une opportunité de solidariser les peuples européens et africains, afin de donner plus de poids à la demande d’annulation des créances. « Les difficultés rencontrées par la Grèce ouvrent la voie à une annulation de la dette à grande échelle », commente avec optimisme Mehdi Bougamra, 24 ans, venu animer un débat sur la révolution tunisienne, à laquelle il a participé. « Une centaine de parlementaires européens se sont déjà prononcés pour un audit sur la dette de la Tunisie, le sénat belge a plaidé pour un moratoire et François Hollande a même proposé que celle-ci soit reconvertie en don de la communauté internationale ! Cette vague pourrait s’étendre à des États comme l’Égypte et aux autres pays africains. »

Pour lui, l’effort n’est pas insurmontable. En effet, les Occidentaux ont recapitalisé les banques privées à hauteur de plus de 400 milliards d’euros pour l’Union européenne et de 700 milliards de dollars pour les États-Unis depuis le début de la crise. Soit un montant proche de celui de la dette publique de tous les PVD réunis. « Si on est capable de sauver les banques, pourquoi ne pas sauver la vie des millions d’individus menacés par la dette ? », s’interroge Pauline Imbach.

Traquer les « dettes odieuses et illégitimes »

Reste encore et toujours à obtenir une annulation totale ou partielle des sommes dûes. Dans l’auditoire, toutes les questions portent sur les actions devant être initiées par le forum. « Que proposez-vous de concret ? », martèlent les participants. Réponse : refuser de payer comme l’Argentine qui s’est mise en faillite en 2001, lancer une alliance avec les pays d’Amérique Latine pour s’opposer aux remboursements...

Autre levier possible, un audit approfondi, pour analyser les créances « odieuses et illégitimes ». Comprendre : celles qui ne servent pas à financer des projets structurants dans l’intérêt des populations (écoles, hôpitaux etc.) mais au service d’intérêts privés. « Lorsqu’on privatise une compagnie de chemin de fer et que l’État garantit la dette de l’acquéreur, c’est inacceptable », insiste Sékou Diarra.

La CAD-Mali a déjà lancé un audit de la dette nationale en 2009, illustrant les impacts de cette dernière, à savoir celles de la politique d’ajustement structurel et ses conséquences. Notamment sur l’emploi et les infrastructures. Un nouvel examen doit avoir lieu en 2012. L’association a bon espoir d’obtenir cette fois-ci en main propre des documents comprenant les montants chiffrés.

« En Afrique, la dette tue »

Dans l’optique d’une convergence des mobilisations, l’audit représente une action directement mesurable. Des comptes rendus réalisés dans plusieurs États comme au Burkina Faso ou en Côte d’Ivoire sont attendus d’ici fin 2012. « Niono doit poser des actions dans le court et le long terme », annonce l’organisation du forum.

Les militants lancent aujourd’hui un Appel pour un front mondial contre la dette. Un grand dialogue Nord-Sud est d’ores et déjà prévu en octobre 2012 au Burkina Faso à l’occasion de la commémoration du 25ème anniversaire de la mort de Thomas Sankara. Le 29 juillet 1987, au sommet des pays membre de l’Union Africaine, l’ancien dirigeant du Burkina Faso avait appelé à un refus collectif de la dette, la décrivant comme un instrument de néocolonialisme.

Au cœur de la nuit, les échanges se terminent par un cri. «  La dette tue ! Elle tue, elle tue, elle a-ssa-ssine... » clame au micro la modératrice du débat, Emilie Atchaka, de l’organisation CADD Bénin. Avant d’expliquer l’origine de son engagement. « Suite à une politique d’austérité, mon mari a perdu son emploi, raconte-t-elle. Par la suite, faute de ressources suffisantes, nous avons vu notre unique petite fille mourir à petit feu sous nos yeux. Alors oui, la dette tue, je peux vous dire que ce n’est pas une formule ! »

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