Accueil > Monde | Reportage par Jean Sébastien Mora | 10 avril 2012

A Tunis, la police frappe toujours

Une manifestation organisée hier, le 9 avril, dans la capitale tunisienne a donné lieu à une violente répression policière. Dans la rue, de nombreux manifestants témoignaient de leur inquiétude quant au devenir du processus démocratique. Reportage.

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Ce lundi, plusieurs milliers de Tunisiens avaient répondu à l’appel d’une manifestation pacifique sur l’avenue Habib Bourguiba, en écho à la "journée des martyrs" qui commémore la répression sanglante par les troupes françaises d’une manifestation à Tunis le 9 avril 1938. Interdite par le ministre de l’intérieur Ali Larayedh, membre du parti Ennahda, le rassemblement du lundi 9 avril a vivement été réprimé par un dispositif policier conséquent. Présente, l’avocate et militante des droits de l’homme, Radia Nasraoui, s’est dite « choquée par la sauvagerie » des policiers, parfois cagoulés lorsqu’ils déferlaient pour asséner de coup de matraques : au moins quinze personnes ont été hospitalisées.

Enroulés dans des drapeaux tunisiens, les manifestants qui comptaient dans leurs rangs plusieurs membres de l’Assemblée constituante, des militants des droits de l’Homme et des universitaires, souhaitaient dénoncer notamment l’incapacité du gouvernement de coalition à résoudre les problèmes économiques et l’absence de volonté dans la mise en place d’un processus démocratique.

« La révolution a été volée par Ennahda » estime, au milieu de la confusion, le journaliste Slim Boukhdhir, l’une des figures de l’opposition à Ben Ali. Un point de vue partagé par son confrère Taoufik Ben Brik et par la célèbre blogueuse Lina Ben Mhenni accusant le parti islamiste de profiter de la lenteur du processus démocratique et du statu-quo judiciaire en l’absence de constitution, pour se substituer, en terme d’hégémonie, au RCD de Ben Ali. Depuis les élections du 23 octobre, le nouveau pouvoir tunisien n’a pas répondu à plusieurs questions fondamentales, à savoir la désignation des dirigeants ou encore le mode d’exercice du pouvoir. Et la police semble avoir gardé ses pratiques de la période Ben Ali : des cas de surveillance et de tabassage de journalistes refont régulièrement surface. « Ennahda et Ben Ali, mêmes méthodes et mêmes combats, vous n’étiez pas sûrs de voir la naissance d’une nouvelle dictature ? Eh bien vous y êtes ! » scande, près de l’avenue Bourguiba, un jeune étudiant en larmes qui vient d’être matraqué par les forces de l’ordre. Car plus une semaine ne se passe en Tunisie sans qu’une manifestation réclamant une meilleure prise en charge des blessés de la révolution ne soit vivement réprimée par la police. « Les forces de la révolution sont démunies sur le plan matériel et mal outillées sur le plan politique » regrette Aberraouf Ayadi, militant des droits de l’homme, membre de la constituante et figure de la contestation des avocats à Tunis en décembre 2010.

Pas de charia dans la Constitution

Les islamistes d’Ennahda ont finalement renoncé officiellement le 25 mars à l’inscription de la charia dans l’article 1 de la Constitution : « Il s’agit d’un recul tactique. La société est dynamique, elle bouge et peut contraindre la constituante. Cependant il y a réellement une menace sur les droits des femmes », considère entre deux tirs de lacrymogène Saida Garrach, avocate, ancienne présidente de l’Association tunisienne des femmes démocrates. Dès le lendemain de la victoire d’Ennahda à la constituante le 23 octobre, près de Sousse, une professeur de collège était agressée par un parent d’élève qui lui reprochait d’être athée et de ne pas porter le voile. « Des activistes féministes tels Bochra Bel Haj Hamida sont ouvertement traitées, lors de prêches dans les mosquées, avec une violence politique extrême. Le nombre de professeurs femmes mises en cause dans toutes les sphères de l’enseignement reflète une remise en question réelle des droits des femmes », poursuit Saida Garrach. Sans précédent en Tunisie mais symptomatique du nouveau contexte politique : pour avoir publié sur Facebook des caricatures de Mahomet, deux jeunes âgés de 28 ans de la ville de Madhia ont été condamnés à 7 ans de prison ferme fin mars. 
Le processus de transition politique n’a pas seulement conduit la droite conservatrice au pouvoir, elle a aussi fait écho à de très nombreux clivages sociétaux, en premier lieu les aspirations jusqu’ici discrètes d’une minorité religieuse fondamentaliste. Depuis le 9 octobre et le saccage des locaux de la chaîne de TV privée Nessma TV (en réaction avec la diffusion du film d’animation Persepolis), les provocations des salafistes sont allées crescendo, incarnées entre autre par l’occupation violente durant 3 mois de la faculté des lettres de la Manouba, par des appels au meurtre dans la communauté juive, ou plus récemment le 25 mars, par l’opposition très violente à un rassemblement d’artistes devant le Théâtre municipal de Tunis. Dans ce contexte, le parti Ennahda visiblement tiraillé par ses diverses tendances, est accusé de fermer les yeux sur la brutalité des « barbus ». « On nous empêche de manifester pacifiquement avenue Bourguiba alors que l’on a autorisé les salafistes » ont crié à plusieurs reprises les manifestants avant de subir les assauts de la police. Le double langage d’Ennahda semble mener à une bipolarisation chaque jour plus évidente de la société tunisienne. « Non au gouvernement de la division et de la haine religieuse » pouvait-on lire en arabe sur la pancarte d’un septuagénaire.

Risque de perte de légitimité

La menace salafiste inquiète jusqu’à l’armée, qui continuant à se tenir à l’écart des milieux d’affaires et des réseaux de pouvoir, dénonce le laxisme du ministère de l’intérieur, tout particulièrement l’entrée clandestine d’armes à feu depuis la chaotique Lybie voisine : « Bientôt, je vais siffler la fin de la récréation » a ainsi déclaré le général des trois armées, Rachid Ammar, le 27 mars au ministre de l’Intérieur, Ali Larayedh. Le président tunisien Moncef Marzouki dont la marge de manœuvre est très restreinte en terme de gouvernance, a qualifié les heurts d’« inacceptables ». Le chef du parti islamiste tunisien Ennahda, Rached Ghannouchi a appelé les Tunisiens à « être patients » et « donner sa chance » à l’équipe dirigeante, lors d’un meeting en hommage aux "martyrs" de la Tunisie. Universitaire très reconnu dans les forces progressistes, Abdeljelil Bedoui estime « qu’un gouvernement de technocrates pendant la période de transition, aurait fait face à l’urgence en matière économique, tout en laissant le temps suffisant aux formations de réellement construire un projet politique ». Amené au pouvoir par les urnes, le gouvernement de coalition ne saurait se risquer à une violence arbitraire sans perdre toute légitimité. Selon le tout nouveau institut de sondage tunisien 3C Etudes, le parti islamiste Ennahda connait un recul manifeste dans la confiance que lui accordent les tunisiens. Mais l’ébauche de la nouvelle gouvernance tiendra-t-elle jusqu’aux prochains suffrages ? Le maintien des acquis démocratiques après la chute du régime Ben Ali va se décider dans la capacité des forces progressistes à toujours constituer un contre-pouvoir.

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