Accueil > Monde | Par Diana Alfonso | 12 mars 2012

À Valence, le printemps a un mois d’avance

En Espagne, le mouvement de contestation ne s’éteint pas. Accablés par des coupes budgétaires aux effets de plus en plus visibles, les étudiants valenciens ont initié un regain de révolte. La réponse brutale et disproportionnée de la police fait écho aux premières mesures du nouveau gouvernement Rajoy.

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De jeunes visages ensanglantés, des courses-poursuites entre policiers et lycéens, des coups de matraques... à Valence, ces dernières semaines ont laissé des images choc de confrontations entre manifestants et forces de l’ordre.

Le mouvement a commencé par une petite concentration de lycéens de l’établissement Lluís Vives. Ils bloquaient la rue depuis mi-janvier, dix minutes par semaine, pour protester contre les coupes budgétaires qui touchent les lycées et collèges de la région. À cause du grave déficit de la Comunidad Valenciana, région la plus endettée de l’Espagne, le gouvernement fait des économies sur les budgets de la santé et de l’éducation, réduisant les salaires des fonctionnaires et les coûts de fonctionnement des établissements.

C’est dans ce contexte qu’une photo emblématique apparaît dans la presse le 19 janvier dernier : on y voit des élèves obligés de ramener des couvertures en cours. Le cliché témoignant des économies faites sur l’électricité et le chauffage dans les bâtiments scolaires, fera le tour du pays. Par ailleurs, dans une école primaire de la capitale, les parents d’élèves décident d’assurer le nettoyage des lieux car les femmes de ménage ne sont plus payées régulièrement. Le mal-être grandit également chez les étudiants qui craignent la prochaine réforme de l’Université, prévue en 2013, par le ministre de l’Éducation José Ignacio Wert, et censée tendre vers « la compétitivité et l’excellence ». Un seul cri unit parents, adolescents et universitaires : « Défendons une éducation publique et de qualité ».

Répression massive

La manifestation hebdomadaire des lycéens trouve ainsi de plus en plus de soutiens, et gagne en visibilité. La présence policière aussi. Le premier débordement a lieu le 17 février, lorsque Andreu, 17 ans, passe 4 heures au commissariat : « Il essayait uniquement de défendre un collègue à qui la police donnait des coups de matraque » affirme Nairuz, élève du même lycée. « J’étais en train de tout enregistrer parce que la situation était très violente dit-elle. Pendant que j’enregistrais, un policier m’a attrapé par derrière et m’a jeté contre le trottoir ». Celle d’Andreu sera la première d’une quarantaine d’arrestations, dix d’entre eux sont des mineurs. Toutes auront lieu pendant les cinq jours d’une mobilisation baptisée « printemps valencien ». L’action de la police nationale fera l’objet de vidéos largement diffusées par les journalistes et les manifestants. On y voit des policiers frappant des ados et des parents d’élèves, des bras cassés, des coups de matraques à des passants, et des visages en sang. L’indignation gagne l’opinion publique, des milliers des manifestants bloquent le centre ville et crient devant le quartier du Parti Populaire : ils demandent la démission de Paula Sánchez de Léon, déléguée régionale du gouvernement. En l’espace de cinq jours, il y aura plus d’arrestations que durant les neuf mois qu’a duré le mouvement des indignés sous le gouvernement socialiste.

« Ne pas livrer d’information à l’ennemi »

Interpellé par la presse le 21 février à propos de la brutalité policière et du nombre élevé de détenus, Antonio Moreno, chef supérieur de la police, adopte à la surprise de tous un langage belliqueux. « Vous croyez quoi ? répond-il, lors du 15 M [le « 15 M » ou« Movimiento-15 M » désigne le mouvement des indignés espagnols et fait référence au 15 mai 2011, date à laquelle le mouvement a débuté, ndlr] nous avons aussi dû utiliser la force quand on nous a attaqué ». Il refuse de préciser le nombre d’effectifs policiers déployés : « Je ne vais pas livrer cette information à l’ennemi  » affirme-t-il. Cette phrase marque les esprits et les pancartes. « L’arme de l’ennemi est un livre » pouvait-on lire le soir même. Plusieurs villes les ont soutenus, avec des slogans comme « l’ennemi c’est moi aussi ». À Madrid ils étaient plusieurs milliers.

Au sein des médias, le clivage est flagrant. Si la plupart des quotidiens, comme el País, diffusent les vidéos des agissements policiers et se demandent quelle sera la décision de la justice, pour le conservateur ABC ces événements « ont été orchestrés par une dizaine d’associations d’étudiants qui utilisent les coupes dans le budget public comme prétexte pour commencer une lutte “à la grecque”  ». D’autres comme Intereconomía, comparent les étudiants dans les rues de Valence, avec la « kale borroka » (jeunesse de l’ETA) et considèrent qu’ils sont manipulés par des enseignants mécontents suite à la réduction de leurs salaires. « Nous sommes ici pour défendre de façon pacifique une éducation publique accessible à tous et nous nous opposons à ces ajustements drastiques » répond Beatriz García, porte-parole du Syndicats des étudiants valenciens « au-delà des soucis matériels nous sommes aussi touchés par la suppression de postes et la dégradation de la condition des enseignants ».

Une année de fêtes enflammées

Suite à la demande déposée par les partis locaux Esquerra Unida del Pais Valenciá (EUPV - Gauche unie du pays valencien) et Cercle Obert, le procureur de Valence a annoncé qu’une enquête serait menée pour vérifier si les détentions étaient bien légales. Entre temps, la mobilisation se poursuit. Le milieu étudiant valencien a rejoint la manifestation nationale contre la réforme de la Loi du Travail (voir encadré) et ce malgré le début des Fallas. Dans ces fêtes régionales qui s’étendent du 1er au 19 mars, on brûle d’énormes ninots (des pantins), les spectacles pyrotechniques se succèdent ainsi pendant quinze jours : « Nous ne pouvons pas nous permettre une éducation, mais l’on brûle de l’argent public » ironisait une pancarte le premier jour des festivités. « Nous allons vivre ces fêtes de façon revendicative, annonçait Albert Ordóñez, de la Federación Valenciana de Estudiantes de Enseñanza Media (FAAVEM - syndicat étudiant). Nous continuerons jusqu’à ce que les charges contre les détenus soient abandonnées et les responsabilités politiques des agissements policiers clarifiées ».

Pendant les fêtes, les falleras - reines de fêtes- inaugurent à 14h le spectacle pyrotechnique depuis le balcon municipal, accompagnées par Madame le Maire et par le Président de la Région. Cette année, il faudra que les organisateurs montent le volume de la musique pour éviter que l’on entende la foule huer les politiques.

Le gouvernement Rajoy s’attaque aux travailleurs espagnols

Le gouvernement Rajoy enchaîne à toute vitesse les réformes depuis sa prise de fonctions en décembre dernier. L’augmentation d’impôts de janvier, qualifié « d’effort temporaire de solidarité » a déjà été contesté car contraire aux promesses de campagne, émises à peine deux mois avant. Annoncée par la vice-présidente Soraya Sáenz de Santamaría, elle marque le début du silence de Mariano Rajoy dans les médias.

Mais c’est la réforme de la loi du travail qui suscite la plus grande controverse. Conçue mi-février pour « encourager l’embauche et les contrats indéfinis » et votée au Parlement le 7 Mars, la nouvelle loi flexibilise notamment les licenciements : elle autorise les entreprises, même publiques, à effectuer des licenciements économiques sans avoir à démontrer leurs pertes. Il suffit d’avoir des bénéfices moins importants pendant neuf mois. L’entreprise peut à tout moment modifier les fonctions du salarié et ses horaires de travail et même sa rémunération, de façon unilatérale. Nul besoin d’autorisation du ministère, ni de négociation avec les syndicats avant d’entreprendre un plan social. Dans ce cas le travailleur part avec une indemnisation de seulement 20 jours par année travaillée (contre 33 auparavant). La nouvelle loi permet également d’enchaîner les CDD pendant deux ans et étend les contrats d’apprentissage jusqu’aux moins de 30 ans.

Les syndicats CCOO et UGT appellent à la grève générale le 29 mars prochain, contre cette réforme « qui vise à démanteler tous les droits sociaux de travailleurs ». Celle-ci sera la sixième grève générale depuis l’arrivée de la démocratie en Espagne.

D.A.

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