Le viol, Cezanne
Accueil > Société | Par Clémentine Autain | 6 juin 2011

« Affaire DSK », l’impensable viol

La tonalité des commentaires dans les deux
jours suivant l’annonce de l’arrestation de
Dominique Strauss-Kahn, est symptomatique
d’une société qui maintient le viol dans un
tabou et protège les puissants.

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Que s’est-il passé
dans la chambre
2806 ? Seuls deux
protagonistes, Dominique
Strauss-Kahn et la jeune femme de
chambre « Ophelia », le savent.
En revanche, ce que nous
savons, c’est que la réception
de l’événement en dit long sur
l’état des consciences, sur
notre représentation du monde.
La tonalité des commentaires
sur « l’affaire DSK » est symptomatique
d’une société qui maintient
le viol dans le tabou et protège
les puissants. Elle aura mis
en lumière le mépris à l’égard
de la parole des femmes et la
solidarité de classe qui domine
l’espace public.

Les premières 48 heures
d’interventions et d’analyses
(comme d’habitude, essentiellement
d’hommes blancs quinqua
ou sexagénaires) après
l’arrestation de Dominique
Strauss-Kahn furent sans doute
les plus édifiantes. La version
de la plaignante est d’abord apparue
impensable aux yeux du
plus grand nombre, et peut-être
plus encore pour les leaders
politiques et médiatiques. La sidération
a déchaîné les affects
et donné à voir, de façon brutale
et sans masque, notre imaginaire
social sur la sexualité et
le pouvoir.

Sans fard, la garde rapprochée
du patron du FMI est montée
au créneau sur toutes les antennes
pour défendre « Dominique
 ». Aussi juste soit-elle, la
présomption d’innocence fut
martelée si fort qu’elle semblait
transformer DSK en victime
présumée. L’incrédulité à
l’égard de la plaignante et la thèse du complot tenaient clairement
la corde. Les pensées
pour l’homme qui « traverse une
épreuve
 », pour sa femme et ses
camarades, ou les commentaires
sur l’image de la France
et l’avenir du PS ont dominé
l’espace médiatique.

Ségolène Royal, dès le dimanche
soir au JT de France 2,
déclarait : « Je pense d’abord
à l’homme
 ». Elle n’aura aucun
mot pour la femme de chambre.
Le lendemain matin, Jean-François
Kahn a livré sa thèse sur
France Culture : le fondateur de
Marianne a eu « l’impression »
qu’il s’est agi d’un « troussage
de domestique
 » (sic). Pour
Jack Lang, qu’on se le dise :
«  il n’y a pas mort d’homme ».
Autrement dit, ce n’est qu’un
viol de femme, ce n’est pas
bien grave… La socialiste Michèle
Sabban a fait savoir sa
conviction : « un complot international
 », en ajoutant que « tout
le monde sait que sa fragilité,
c’est la séduction, les femmes
 »
et que les manipulateurs l’ont
« pris par cela  ». Manière de supposer
que DSK croisant dans
un hôtel une intrigante achetée,
déguisée en soubrette,
ne pouvait que tomber dans le
piège. BHL ne fut pas en reste
pour défendre son «  ami  », avec
un prisme de classe qui laisse
pantois : « J’en veux, ce matin,
au juge américain qui, en le
livrant à la foule des chasseurs
d’images qui attendaient
devant le commissariat de Harlem,
a fait semblant de penser
qu’il était un justiciable comme
un autre.
 »

Tous appelaient à la retenue et
à la décence. Mais la décence,
n’était-ce pas aussi d’avoir un
mot, une pensée, une émotion,
pour la jeune femme de
chambre qui a peut-être subi un
acte odieux et qui traverse, elle
aussi, un moment difficile ? Parmi
les leaders politiques, seuls
Jean-Luc Mélenchon, Marie-
George Buffet et Cécile Duflot
ont eu cette attention.

Pour le reste, il y a eu deux poids,
deux mesures. Les grands médias
ont donné l’impression eux
aussi d’avoir choisi leur camp.
Dans les faits divers concernant
des gens « ordinaires », un
homme arrêté pour viol apparaît
dans la presse comme un « violeur présumé ». Pas DSK.
Faut-il comprendre ce traitement
plus favorable en raison
de sa position sociale ? Comme
l’a récemment montré le cas
d’Eric Woerth, la présomption
d’innocence n’est pas suivie
à la lettre dans les affaires de
corruption, car ce qui est en
cause paraît politiquement très
grave. Sans doute faut-il donc
voir dans le cas DSK, en plus
d’un prisme de classe, le signe
de la tolérance sociale à l’égard
de ce type de crimes et délits.
Dans un tel climat, on comprend
le résultat du sondage
(CSA pour BFM), réalisé le lendemain
de la sortie de l’affaire
DSK : une majorité de Français
aurait retenu l’hypothèse d’un
complot. Voilà l’effet de la stupéfaction
 : comment un homme
aussi puissant, aussi intelligent,
aurait-il pu commettre un viol ?
Dans notre imaginaire, le violeur
se recrute plutôt dans les catégories
populaires. Les « tournantes
 » se passent en banlieue,
avec des jeunes garçons
arabo-musulmans. Pas dans les
hôtels de luxe, avec des superdiplômés
richissimes.

Nous ne voulons pas voir que
toutes les catégories socioprofessionnelles
sont concernées,
que les viols en réunion
se passent aussi dans les
beaux quartiers, que certains
hommes de pouvoir, du grand
monde, utilisent leur position
de domination pour obtenir des
relations sexuelles forcées, en
politique comme dans les entreprises.
Nous ne voulons pas
voir la triste banalité du viol, du
harcèlement et des agressions
sexuelles.

L’invisibilité de l’employée du
Sofitel et le mépris à l’égard
de sa plainte est entré en
résonance avec la suspicion
qui pèse sur les femmes victimes
de viol. Nombre d’entre
elles se taisent par peur d’être
prises pour des affabulatrices.

Quand le député PS Jean-Marie
Le Guen évoque sur France
Inter l’hypothèse d’une « hallucination
 » de la jeune femme, sans
même contrebalancer son propos
par quelques secondes en
faveur de la plaignante – au cas
où… –, il apporte de l’eau au
moulin qui conduit les femmes
victimes à se murer dans le silence.
Sa ligne de défense est
parfaitement audible parce que
la mise en doute de la parole
des femmes violées est banale.
On entend d’ici le fameux : « elle
l’a bien cherché ».

C’est souvent dans le secret de
la confidence que les femmes
racontent ces histoires qui, sur
le papier, dans la loi, sont des
crimes ou des délits. Même à
ses proches, il n’est pas toujours
simple de révéler que l’on a subi
un viol. Le viol est le seul crime
dans lequel la victime a généralement
honte et nourrit un sentiment
de culpabilité. La peur
saisit et ne permet pas toujours
d’avoir la force de pousser la
porte du commissariat. Beaucoup
de femmes se demandent
aussi : à quoi bon ? Il n’y aura
pas de preuves, ce sera parole
contre parole : comment survivrais-
je à un procès qui jugerait non coupable l’homme qui m’a
violée ? La procédure apparaît
souvent comme une épreuve
alors qu’elle doit constituer une
étape dans la reconstruction.
Aller raconter dans un bureau
froid, devant un inconnu, les
détails crus d’un viol est pour le
moins difficile.

Le cas de Tristane Banon est
de ce point de vue significatif.
En 2007, quand elle raconte
dans une émission de Thierry
Ardisson, sous forme de dîner,
qu’elle a été victime d’une tentative
de viol de la part d’un
homme politique, le ricanement
des hommes présents est glaçant.
Sur un ton léger qui traduit
sans doute le malaise et la
difficulté à parler de cet événement
traumatisant, elle dit que
l’homme l’a mise à terre et lui a
arraché son soutien-gorge. A ce
moment-là, Ardisson réplique,
en rigolant : « J’adore ». Le nom
du politique est bipé mais cette
révélation ne suscite aucune
enquête, aucune reprise journalistique.
Encouragée par sa
mère et son éditeur, Tristane
Banon décide de ne pas porter
plainte. La peur de ne pas être
crue, de voir sa carrière brisée,
d’être à vie vue comme celle qui
a dénoncé ces faits.

Quelle que soit la réalité de
l’affaire DSK et les résultats du
travail de la justice, elle doit être
l’occasion de briser l’omerta
qui pèse sur le viol, de délier les
langues, de regarder en face la
réalité et la gravité de cet acte
ultime de domination d’un sexe
sur l’autre. Plusieurs dizaines
de milliers de femmes – 75 000
selon les estimations – sont victimes
de viol en France chaque
année. Le viol est profondément
destructeur pour les victimes et
pèse comme une menace sur
la liberté de toutes les femmes.
Une vérité qui dérange mais qui
mérite d’être dite.

Lire également la chronique d’Eric Fassin et les autres contributions de Clémentine Autain dans notre dossier sur l’affaire DSK

Violences sexistes et libertinage : ne pas tout mélanger

Les raisons de la tolérance sociale à l’égard des violences
faites aux femmes sont avant tout historiques. En cause :
l’organisation patriarcale. Le pays du droit de cuissage
ne sort pas indemne de son passé. Aujourd’hui encore,
les identités masculin / féminin se structurent autour du
couple actif / passive, dominant / dominée. La sexualité
est marquée par ces normes sexistes qui pèsent sur nos
fantasmes, nos représentations et nos pratiques. Mais
attention à ne pas tout mélanger. La condamnation du
harcèlement, des agressions sexuelles et des viols ne doit
pas s’accompagner d’un retour de l’ordre moral. A chacun
sa sexualité, dès lors qu’il s’agit de deux adultes consentants.
Séduire, ce n’est pas la même chose que harceler.
L’adultère ou l’échangisme, qui relèvent de la vie privée,
n’ont rien à voir avec les violences sexuelles.

C.A.

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