Accueil > Politique | Editorial par Clémentine Autain | 1er septembre 2007

Affronter Nicolas Sarkozy

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êve estivale aura consisté à bétonner le rideau de fumée. Pendant que la une des journaux s’intéresse au « mystère Cécilia » ou au monstrueux Francis Evrard, le cœur de la politique sarkozyenne est épargné. S’il est un domaine que Nicolas Sarkozy maîtrise, c’est bien celui des médias. Oui, le nouveau président brille par son art de la communication. Et il ressemble un peu à la mouche « tsé-tsé », celle qui endort sans crier gare...

Avec l’appui orchestré de la première dame de France et l’absence tout aussi orchestrée du ministre des Affaires étrangères, Sarkozy s’est approprié la libération des infirmières bulgares, faisant oublier le long travail des instances européennes et niant tout échange avec la Libye. L’objectif fut d’apparaître comme LE sauveur, en masquant les enjeux géopolitiques et les méthodes employées. Plus récemment, l’affaire du petit Ernis, victime d’un pédophile récidiviste, a aussi donné l’occasion d’une prise en charge personnelle du chef de l’Etat, clamant, tel un héros viril de roman policier : « Je ne laisserai pas des prédateurs de ce type en liberté. » Nicolas Sarkozy veut montrer qu’il est la figure du père protecteur des Français. Pas étonnant que la mort accidentelle d’un marin pêcheur ait suscité l’appel éploré de sa femme au chef de l’Etat, sommé d’être sur tous les fronts de faits divers. Le président s’assure une présence sur des terrains (apparemment) consensuels, quitte à dépolitiser le sujet, telle la criminalité sexuelle : la simple rhétorique répressive de type « le violeur est un malade mental, il faut l’enfermer » permet d’éliminer toute analyse en termes de rapports sociaux, toute politique de prévention, toute réflexion sur le sens de l’incarcération.

La méthode avait été éprouvée au ministère de l’Intérieur : parler, se déplacer, mettre en scène ses interventions sur des sujets qui relèvent du « coup », du sensationnel, qui ont suscité l’émotion dans le pays. Exit le débat sur les grandes orientations politiques libérales et autoritaires qu’il met en œuvre par ailleurs. Même s’il a gagné l’élection, Nicolas Sarkozy a conscience du rejet qu’il a suscité pendant toute la campagne et tente de déjouer l’image d’un homme dangereux pour la démocratie. Le champion de l’UMP est capable de promettre une loi sur les golden parachutes pour mieux faire avaler la déréglementation du marché et les ristournes pour les riches ou de nommer Rachida Dati et Fadela Amara au gouvernement pour mieux masquer la logique répressive en matière d’immigration. La nomination de ministres issus des rangs de la gauche a non seulement permis d’anesthésier l’opposition mais contribue à dédiaboliser Sarkozy. La gauche, qui a bien chargé le personnage, serait-elle prise à son propre piège ?

Si l’effet Sarkozy fonctionne (pour le moment, les embûches arrivent...), c’est aussi parce que la gauche peine à taper juste. C’est que le déficit d’alternative globale et de dynamique politique pèse... Un poil diserte sur les vacances luxueuses du couple présidentiel, la gauche a donné un peu de voix sur les cadeaux fiscaux concoctés avant l’été mais s’est montrée bien atone sur l’université, les peines planchers, la chasse aux immigrés, la crise monétaire internationale... Sur l’université, par exemple, le gouvernement a eu raison des premières critiques sévères grâce à quelques gommages du projet de loi. Ça tangue au moment où Valérie Pécresse révèle le projet ? Qu’à cela ne tienne, Nicolas monte himself au créneau, reçoit tout le monde et l’effet soporifique est en marche. Le fond du projet sur l’autonomie des universités, qui mène à la mise en concurrence et à la marchandisation de l’éducation, est resté intact mais ça passe...

Autre enjeu sensible, la politique contre les immigrés ne trouve pas de résistance politique à la hauteur, faute de corpus idéologique partagé à gauche sur ce sujet : c’est RESF (réseau éducation sans frontière), et donc la mobilisation citoyenne, qui tient avec ténacité la dragée haute face aux rafles, à la traque des sans-papiers. La gauche de gauche est investie sur ce terrain mais, après son échec collectif à la présidentielle, elle est comme aphone.

Sur le reste aussi, pour l’instant d’ailleurs... A tel point que la réorganisation des rédactions semble s’opérer à son détriment. Le PS fait l’objet de toute l’attention des médias quand notre espace est renvoyé à la marginalité.

Or, la gauche d’alternative, si elle sait se mettre en mouvement, peut retrouver rapidement un large écho populaire : on a éprouvé ce retournement de situation au moment du référendum européen. A une condition : offrir un projet global et cohérent, construire un cadre suffisamment large pour lui donner de l’écho. Gamberger sur le fond est un préalable à toute renaissance, toute refondation, toute recomposition. C’est bien sur le projet, sa cohérence, sa capacité à s’inscrire dans la durée, à traduire une visée, à avoir de la crédibilité, que les « antilibéraux » : pour reprendre une appellation qu’il faudra sans doute repenser : sont avant tout attendus. Les vieilles recettes et les slogans éculés n’y suffiront pas. Le monde a changé. La critique du capitalisme et de toutes les formes d’oppression et de domination reste d’une totale modernité, comme l’a encore montré le triste épisode des « subprimes » et de la crise monétaire internationale : encore faut-il le donner à voir et recréer l’espoir d’une possible transformation sociale. Encore faut-il analyser avec précision les ressorts du capitalisme contemporain. Encore faut-il fabriquer du liant entre tous les combats émancipateurs et faire émerger leur convergence. Pour atteindre ces objectifs, nous avons besoin d’une nouvelle force politique qui s’appuie sur les différentes traditions de la gauche critique, qui sache les articuler et faire vivre, par un contenu, des profils et un vocabulaire profondément renouvelés, une gauche de gauche. Après le cycle électoral douloureux qui a vu naître et mourir l’espoir d’une candidature unitaire, la braise est encore chaude. Mais si les solutions ne peuvent venir d’un PS de plus en plus tourné vers le centre, rebaptisé Modem, et prêt à reproduire les échecs des social-démocraties européennes, il faudra bien que l’autre gauche se mette en mouvement, en situation de constituer une alternative à la politique conservatrice et ultralibérale de la droite au pouvoir.

La rentrée sociale aura évidemment un impact considérable. La franchise médicale pourrait bien réchauffer la température... Car cette mesure antisociale est fédératrice. Elle suscite déjà l’unité syndicale, avec un premier rendez-vous important le 29 septembre dans la rue. La force de la mobilisation face à Nicolas Sarkozy sera déterminante pour contrer tous les reculs. Mais l’affrontement global sur le terrain politique sera incontournable. On se souvient de novembre-décembre 1995. On attend encore la traduction politique d’un élan contestataire historique... Prenons le temps de la réinvention politique. Sans perdre trop de temps. C.A.

Regards n°43, septembre 2007

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