Accueil > Monde | Reportage par Elisabeth Cosimi | 23 juin 2011

Afghanistan, avec ou sans GI’s, les civils trinquent

Les Etats-Unis ont annoncé mercredi 22 juin le début de leur désengagement en Afghanistan : 10 000 soldats avant la fin de l’année et 23 000 autres avant l’été 2012 vont quitter le pays.
Dans le sud-ouest du pays, la sécurité de la ville de Lashkargah devrait être confiée à l’armée afghane.
Présente sur place depuis 2004, l’ONG italienne Emergency y témoigne d’une situation où la population reste, quels que soient les maîtres du jeu, la principale victime du conflit.

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L’atterrissage sur l’aéroport de Lashkargah, ville principale de la province de l’Helmand, réduit à une minuscule langue de piste asphaltée au milieu d’un immense désert ramène au cliché d’un pays aride et poussiéreux que l’opinion publique occidentale se fait de l’Afghanistan. Sur la piste où les passagers débarquent se trouve un petit avion privé d’où sortent des « malabars », ces mercenaires venus faire la guerre dans le sud profond d’un pays dont ils ignorent certainement tout. Une autre image, un peu moins exotique du conflit qui dure depuis 10 ans.

En ville, le charme et le calme apparent de Lashkargah plonge le visiteur au coeur d’une séquence entre fiction et réalité. Reconstruite à proximité des ruines de l’antique Bost dans les années 1950 par l’armée américaine dans le cadre d’un projet d’irrigation, Lashkargah ressemble à une garnison militaire importée directement du Far-west avec ses larges avenues coupées en damier. Bordée par un fleuve, de nombreux arbres et jardins, l’atmosphère semble étonnamment paisible, presque paradisiaque. Les habitants se déplacent volontiers à bicyclette. Mais à y regarder de plus prés, la plupart des toits des maisons sont investis par la police et l’armée afghane, observant jour et nuit les mouvements de la population.

Les civils, premières victimes

Ici, tout ce qui vient des campagnes et des villages environnant est le plus à craindre. Il suffit de passer quelques jours à l’hôpital de l’ONG Italienne Emergency bien implantée dans le pays depuis plusieurs années pour se rendre compte des conséquences de la guerre. Les dégâts causés par les armes à feu, mines et autres engins explosifs font parti du lot quotidien et touchent surtout les populations rurales vivant dans les districts autour de la ville.

Si les combats ont été ces derniers mois largement freinés par l’hiver et la neige qui retient les talibans de l’autre côté de la frontière au Pakistan, la salle de soins intensifs de l’hôpital ne désemplit pas. En moyenne, chaque jour, 7 civils gravement touchés au cours de violences directement liées au conflit armé sont admises aux urgences.

« Cet hôpital est le résultat d’un vrai miracle, témoigne Matteo dell’Aira, infirmier et actuellement coordinateur de l’hôpital de Lashkargah. Outre le fait que nous employons du personnel afghan que nous formons sur le tas, nous essayons de conserver notre neutralité vis à vis des personnes sur lesquelles nous intervenons en urgence. Nous ne posons aucune question qui pourrait mettre mal à l’aise un patient. Ici, c’est essentiellement la population qui fait les frais de cette guerre, il est donc normal que les afghans se montrent très méfiants vis à vis de la présence des étrangers. »

Contrairement à Kaboul qui « pullule » d’ONG étrangères, peu nombreux sont les occidentaux qui viennent s’aventurer sur ce territoire compliqué où les rapports entre personnalités locales politiques influentes et forces étrangères restent très opaques et font souvent l’objet de tensions ou d’alliances dont il est difficile de comprendre les enjeux.

En 2010, l’offensive militaire « Moshtarak » lancée par les américains dans le district de Marjah située à 25 km de Lashkargah, visait à montrer que l’OTAN pouvait éradiquer la présence des talibans dans le sud de l’Afghanistan et regagner le coeur et les esprits d’une population tirant ses revenus de la récolte du pavot - selon le dernier rapport du département antidrogue des Nations Unies (Unodc), la province d’Helmand produirait à elle seule 60% de tout l’opium afghan. 15 000 soldats étrangers et afghans, des moyens logistiques considérables, ainsi qu’une couverture médiatique intense avaient été déployés à cette fin. Mais les conséquences humaines des bombardements menés à cette occasion ont été complètement étouffées.

Un hôpital qui dérange

« Durant la grande offensive lancé à Marjha, nous avions tenté d’alerter l’opinion publique dans un communiqué de presse sur l’attitude des forces étrangères qui après avoir complètement rasé la ville bloquaient les routes, ce qui empêchait les civils d’arriver jusqu’à l’hôpital. Une stratégie bien peu humanitaire de laquelle nous refusions d’être complices » commente Matteo qui se souviendra longtemps de cet épisode : le 10 avril 2010, l’impartialité revendiquée haut et fort par Emergency lui a valu ainsi qu’à deux de ses confrères italiens une inculpation pour intention d’actes terroristes suite à la prétendue découverte d’engins explosifs dans une des annexes de l’hôpital. Une accusation sans fondements mais qui leur a alors coûté une semaine d’emprisonnement et la fermeture de l’hôpital pendant trois mois...

Pour les membres d’Emergency présents aux moments des faits, il s’agissait clairement d’un avertissement de la part des autorités locales discrètement orchestrées par la coalition britannique certainement gênée par les déclarations trop bruyantes de l’ONG. Pour Gino Strada, fondateur d’Emergency, « cet hôpital dérange car il te donne une claque sur ce qu’est réellement la guerre. A Laskhargah, 40 % des civils victimes du conflit sont des enfants. Et ces regards, ces plaintes et ces cris finissent par faire tomber le mythe de l’Occident venu en Afghanistan pour amener la paix.  »

De fait, dans les jardins de l’hôpital de Lashkargah, les plus jeunes enfants sur la voie de la guérison semblent à jamais perdus. Plus aucune émotion ne transparaît sur leur visage. Tenter de communiquer avec eux au-delà du langage semble vain. Ces futures générations d’afghans sont bien partis pour haïr l’Occident au vu des nombreux« dégâts collatéraux » qui ont été causés par les forces de la coalition depuis le début du conflit et qui n’ont servi ni à éliminer les talibans ni à éradiquer la culture du pavot.

Quant à l’armée et la police nationale afghane qui devront bientôt assurer la sécurité de la ville, les habitants de la région semblent les redouter bien plus que les talibans.

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