Accueil > Ecologie | Par Euzhan Palcy | 1er juin 1995

Afrique du Sud, un pays à construire

Entretien avec Nelson Mandela

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Dans un entretien exclusif accordé à la cinéaste Euzhan Palcy, le président Nelson Mandela précise ses objectifs immédiats : créer des emplois, construire des maisons, des écoles, des hôpitaux... Il y a tant à faire, en Afrique du Sud...

Monsieur le Président Mandela, le Parti communiste d’Afrique du Sud a été affaibli par la disparition de certains de ses dirigeants les plus éminents et populaires tels que Chris Hani et Joe Slovo. L’ANC, avec sa Charte de la Liberté, fortement enracinée dans une idéologie anticapitaliste et progressiste, doit maintenant faire face à ses propres problèmes de rééquilibrage. A savoir : après avoir été un modèle pour les luttes de libération du monde entier, il lui faut tendre tous ses efforts vers la reconstruction d’un Etat national. Comment analisez-vous ces contradictions et les défis que vous affrontez ?

Nelson Mandela  : Cette question implique toute ma vie. L’alliance entre l’ANC et le Parti communiste d’Afrique du Sud est très forte. Avant les élections, les partis d’opposition de ce pays ont attaqué cette alliance. Nous avons répondu très clairement que tous les alliés méritent d’être avec nous, qu’ils ont gagné le droit de profiter des fruits de toutes les luttes, comme nous-mêmes. J’ajoute qu’il ne faudra jamais oublier cela. Notre alliance est devenue encore plus forte maintenant, à cause de nos sacrifices, récompensés par notre victoire commune. Nous affrontons désormais ensemble les problèmes nouveaux du pays ainsi qu’avec d’autres démocrates du pays qui se sont joints à cette alliance. Je pèse mes mots en vous le disant : nous ne pensons pas qu’il existe des problèmes que nous ne puissions résoudre. Nous avons gagné la lutte pour la Libération et actuellement nous avons engagé celle qui vise à améliorer la vie de notre peuple. Créer des emplois, bâtir des maisons et des écoles, des hôpitaux et des cliniques. Assurer que tout le monde dispose de l’électricité - qui manque aujourd’hui à des millions de personnes - en ville et dans les zones rurales. Nous voulons que l’eau potable courante soit disponible partout et notre peuple à la campagne n’a même pas cela. Nous voulons aussi construire des routes, de grandes routes, des terrains de sport et des lieux de loisirs... Il y a tant à faire ! A présent, nos projets sont presque complètement au point, les gens vont donc nous voir bâtir des maisons, créer des emplois, construire des écoles et toutes les autres réalisations nécessaires pour améliorer la vie de notre peuple. Voilà notre programme.

Est-ce ce que vous avez appelé le Programme de reconstruction et de développement dans votre discours au sommet social de Copenhague ?

N. M. : Oui, c’est exactement cela.

La remise en ordre des relations entre les gens, à tous les niveaux, est une tâche importante. Comment envisagez-vous, par exemple, le rôle des femmes ?

N. M . : Nous considérons le rôle des femmes comme une question capitale. Nous souhaitons que les femmes soient acceptées comme égales aux hommes. Le principe en est acquis. Mais sa mise en pratique laisse beaucoup à désirer. Donc nous nous appliquons à le faire, nous obtenons des résultats. Ce matin, par exemple, avant votre arrivée, j’avais une entrevue avec deux femmes qui ont de hautes responsabilités. L’une, madame Barbara Masekela, est justement notre ambassadeur à Paris, l’autre, Lady Mabulna, sera en poste en Allemagne. Une autre diplomate sera bientôt en poste à Rome. Vous le voyez, nous faisons confiance et donnons des responsabilités importantes à des femmes, même si nous en parlons peu. J’ajoute que le président de la Chambre des Députés est...une présidente, Frene Ginwala. Nous favorisons ainsi l’accession des femmes à des postes- clé de la vie politique de notre pays.

Etes-vous d’accord avec le proverbe retranscrit par un grand écrivain africain : " Si on instruit un homme, on instruit un individu. Si on instruit une femme, on instruit une nation " ?

N. M.  : C’est absolument exact. Si vous donnez de l’instruction à une femme, elle transmettra ses connaissances à ses enfants, avant même qu’ils aillent à l’école. Et donc vous ne limitez pas vos efforts à un individu. Vous donnez effectivement de l’instruction à la famille et la nation est un ensemble de familles diverses.

Les progressistes d’Europe occidentale qui se considèrent comme les concitoyens des habitants d’Afrique du Sud, constatent que les pays qui soutenaient l’apartheid souhaitent désormais coopérer avec votre pays, à présent libre. Vos amis, donc, n’ont-ils pas le sentiment que le progrès social, économique et politique obtenu jusqu’alors pourrait être perverti, si apparaissait une nouvelle classe dirigeante, excluant les véritables bâtisseurs de la nouvelle Afrique du Sud ?

N. M.  : Je ne poserais pas la question de cette manière. Pour ce qui nous concerne, nous ne nous préoccupons pas de définitions. Nous ne disons pas que nous allons adopter le capitalisme. Nous ne disons pas que nous allons adopter le socialisme. Nous voulons construire une économie qui soit capable d’élever le niveau de vie de notre peuple, d’améliorer sa vie. Et nous laisserons à tous les commentateurs politiques le soin de disserter sur le type de système dont il s’agit. Mais cela viendra plus tard. Tout ce que nous voulons faire est réaliser ce que notre peuple doit avoir. Des emplois, il y a plus de cinq millions de personnes sans emploi. Des maisons, nous voulons que notre peuple ait des logements, il y a plus de sept millions de personnes qui n’en ont pas en Afrique du Sud. Nous voulons que notre peuple ait des écoles pour accueillir nos enfants. Il a besoin d’hôpitaux. Voilà ce que nous voulons. Nous agirons pour aménager notre économie afin qu’elle soit apte à fournir tout cela et beaucoup d’autres choses. Quels que soient les autres commentaires des observateurs, voilà ce dont nous nous soucions.

Si vous réussissez à atteindre vos objectifs, ces résultats auront un impact sur l’ensemble de l’Afrique australe, sur tout le continent africain et dans le monde également. Quelles actions concrètes peuvent accomplir les forces progressistes à l’extérieur des frontières de l’Afrique du Sud pour soutenir votre Programme de reconstruction et de développement ?

N. M.  : Nous ne nous mêlons pas des affaires intérieures des autres pays. Il revient au peuple de chacun de ces pays de définir quelle pression il doit exercer sur son gouvernement. Pour ce qui nous concerne, nous avons demandé de l’aide, en fonction des offres faites par chaque pays, pour donner une formation à notre peuple, afin de lui donner les aptitudes nécessaires à développer notre pays. Mais, je le répète, le type d’action exercée par le peuple d’un pays particulier sur son propre gouvernement au regard de l’aide qu’il nous apporte ou pas, nous laissons cela entièrement au peuple de ce pays.

L’Angola et le Mozambique, qui ont été dévastés par la guerre contre le colonialisme portugais, commencent seulement à émerger. Le Zimbabwe et la Namibie, compte tenu du contexte et des difficultés existants, laissent voir des signes de croissance. Dans cette situation, quel genre de coopération envisagez-vous entre vos pays respectifs ?

N. M.  : Nous avons une organisation commune, la Communauté des Etats d’Afrique australe pour le développement avec tous les pays que vous mentionnez. Notre coopération est bien organisée, structurée, et toutes nos actions passeront par l’intermédiaire de cette structure. Mais bien entendu, tout en agissant ainsi, sur le plan collectif, nous continuerons également à entretenir nos relations bilatérales. Nous en avons avec le Zimbabwe, la Zambie, la Namibie, le Mozambique et naturellement, avec d’autres pays... Et nous avons l’intention d’avoir d’autres relations économiques.

Haïti, première république noire, emblème de la première révolte victorieuse des esclaves noirs, et l’Afrique du Sud, dernière nation libérée, se trouvent, au même moment historique, confrontés au même défi : la démocratie. Qu’en pensez-vous ? Quels échanges avez-vous eu avec le Président Aristide ?

N. M.  : J’ai connu le Président Aristide avant qu’il ne retourne à Haïti et nous avons lié de très bonnes relations d’amitié. Lorsqu’il était aux Etats-Unis, il a fait un don très généreux à notre pays. C’est un homme que je respecte hautement. Ce qu’il fait actuellement à Haïti c’est ce que j’aurais fait moi-même si j’y étais, parce qu’il agit dans un esprit de réconciliation et d’unité nationale. C’est un homme que je soutiens et pour lequel j’éprouve du respect.

Comment envisagez-vous, dans l’avenir, les liens entre tous les Noirs de la diaspora et leur mère-patrie ?

N. M.  : De nos jours, il y des Noirs dans le monde entier. Et je pense qu’ils ont à présent un devoir de vie publique dans le pays dans lequel ils se trouvent et nous leur souhaitons beaucoup de succès dans leurs pays respectifs. Nous soutenons pleinement tous les efforts qu’ils font pour démocratiser leurs pays.

Compte tenu du respect avec lequel les peuples d’Afrique vous regardent, avez-vous le sentiment que vous avez une responsabilité pour le reste du continent ?

N. M.  : Pas à titre individuel. Mais à titre de partie prenante de l’organisation du continent. Nous avons l’Organisation de l’unité africaine. Notre participation aux problèmes de l’Afrique se fera par cet intermédiaire. Nous sommes, depuis l’origine, membres de la direction de cette organisation et c’est à ce titre que nous apporterons toute notre contribution, non en tant qu’individus. Je dois dire que l’Afrique produit des dirigeants très doués, très capables et très inspirés. Je suis heureux de me trouver en leur compagnie, de travailler avec eux pour résoudre les problèmes de l’Afrique. Mais je souhaite décourager toute tendance à affirmer qu’un seul individu peut être responsable pour la résolution des problèmes de l’Afrique.

Michel Onfray a notamment publié :

Georges Palante.Essai sur un Nietzschéen de gauche, Folle-Avoine éd., 1989.

Le Ventre des philosophes.Critique de la raison diététique, Grasset 1989, disponible en Poche-Biblio.

Cynismes.Portrait du philosophe en chien, Grasset 1990.

L’Art de jouir.Pour un matérialisme hédoniste, Grasset 1991, disponible en Poche-Biblio.

La Sculpture de soi.

La morale esthétique, Grasset 1993, Prix Médicis de l’essai.

Viennent de paraître :

La Raison gourmande.Philosophie du goût, Grasset éd.

Ars moriendi.100 petits tableaux sur les avantages et les inconvénients de la mort, Folle-Avoine éd.

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