Accueil > Culture | Par Luce Vigo | 1er novembre 2006

Aki Kaurismäki, un coeur tendre venu du froid

Le cinéaste finlandais Aki Kaurismäki était fêté cet été au festival de Locarno. Son film Les Lumières du faubourg est en salles. L’occasion de (re) connaître le langage cinématographique unique et le point de vue sur le monde de ce cinéaste de l’économie du geste et des moyens.

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Pour sa première édition du festival de Locarno en tant que directeur, Frédéric Maire a réservé une surprise : une rétrospective des films du cinéaste finlandais Aki Kaurismäki, à qui il avait aussi offert une carte blanche. Le réalisateur était manifestement heureux, à sa façon bourrue, retenue, un brin provocatrice et chaleureuse...

Aki Kaurismäki possède une vraie connaissance de la vie ouvrière acquise pour avoir multiplié les petits boulots, et une érudition littéraire, musicale et cinématographique à vous faire ressentir votre ignorance lorsque vous bavardez, assis côte à côte lors d’un repas, sans pour autant qu’il essaie de vous piéger ou de vous faire sentir sa supériorité. Il est bien trop sensible et sentimental pour cela, ce qu’il tente de cacher derrière un humour noir ravageur. Pourtant, dans sa note d’intention écrite pour le dossier de presse de son dernier film, Les Lumières du faubourg, il parle de lui comme d’un « vieil homme au cœur tendre ». Ce vieil homme n’a pas encore cinquante ans !

Tout ce vécu et cette culture se retrouvent à l’écran, aussi bien dans les adaptations très personnelles de grandes œuvres classiques, comme Crime et Châtiment (1983), Hamlet Goes Business (1997) ou encore La Vie de bohême (1991), que dans ses œuvres dont il a jeté sur un bout de papier un semblant de scénario. Films encore plus finlandais, nostalgiques, pleins de tendresse pour les victimes de la société. Aki Kaurismäki a un point de vue sur le monde et l’exprime sans détours, dans un langage cinématographique qui lui est propre.

Critique de cinéma, il a commencé à écrire des scénarios et à faire l’acteur pour son frère Mika, imitant notamment Jean-Pierre Léaud dans The Liar (1981), ce même Jean-Pierre Léaud qu’il fera jouer dans J’ai engagé un tueur (1990) et dans La Vie de bohême (1992). Mais c’est sans doute La Fille aux allumettes (1989) qui l’a fait vraiment connaître en France, dans lequel jouent ses plus fidèles acteurs : Matti Pellonpää (présent dans les premiers films d’Aki Kaurismäki, jusqu’à sa mort en 1995) et Kati Outinen. Car Aki Kaurismäki a un style et des exigences de cinéaste qui place très haut l’idée qu’il a de son art. Cela passe par le jeu des acteurs mais d’abord par le choix des lieux, qui lui demande parfois jusqu’à un an de repérages.

La plupart des décors dans lesquels vivent ou se figent les personnages en attente d’un bonheur plus que problématique et ténu : un boulot, un amour, une identité retrouvée : sont ceux des quartiers, plus urbains que ruraux, périphériques d’Helsinski, ou des chantiers navals. On peut lire, dans le livre de Peter von Bagh (voir encadré) consacré à Aki Kaurismäki, ceci : « Le principal paysage d’Aki Kaurismäki est « la zone », entre la campagne et la ville. Même dans ses images urbaines, nous sommes presque toujours à la périphérie, ailleurs que dans le centre ; ce dernier se caractérise par des espaces devenus impersonnels, des non-lieux. Le quartier populaire de Kallio, à Helsinki, figure en bonne place dans Shadows in paradise et dans La Fille aux allumettes. » Lorsqu’il a tourné à l’étranger, à Londres ou à Paris, Aki Kaurismäki a, de la même façon rendu la ville intemporelle et sans réels repères. Dans son dernier film, Les Lumières du faubourg : présenté en compétition à Cannes et, en août, sur la Piazza Grande de Locarno devant environ huit mille spectateurs : il ne reste rien d’humain dans le paysage glacial qui est le quotidien du veilleur de nuit Kolstinen, sauf une vendeuse de hot-dogs, fidèle et secrète amoureuse, un jeune garçon et un chien. Cette glaciation brechtienne est comme un nouvel adieu provisoire d’Aki Kaurismäki à la Finlande. Déjà il avait ses distances avec le pays de son enfance en filmant Tiens ton foulard, Tatiana : « Le film est mon adieu à la Finlande, dans le sens où le pays que j’aimais a disparu. La vie moderne a amené le progrès mais au détriment de la culture et des sentiments : et personne n’a l’air de s’en soucier. » Le cinéaste partage déjà sa vie entre le Portugal et son pays de naissance. Mais ce serait donner une fausse idée du cinéma d’Aki Kaurismaki, que de le réduire à des décors totalement déshumanisés. Le travail de son chef opérateur Timo Salminem et de son décorateur, Markku Pätilä, et les choix propres du cinéaste qui a toujours en poche son nuancier, leur donnent vie, comme dans l’avant-dernier film de Kaurismäki, L’Homme sans passé : « (...) grâce aux couleurs, on peut commenter un personnage, définir une scène, et par ce biais l’état d’esprit des protagonistes. D’un autre côté, ce n’est que la lumière qui montre les couleurs et fait les ombres... »

Le jeu des protagonistes de son monde a sans doute surpris les publics non finlandais, plus expansifs. Dire que la réputation d’Aki Kaurismäki est d’être un cinéaste de l’économie parce qu’il produit lui-même ses films est une explication un peu courte ; il s’agit d’une conception réfléchie sur ce que le film, son action, sa gestuelle peuvent dire aux spectateurs. Car le cinéaste ne manque pas d’humour et se sert autant de musiques classiques et populaires que des mots laconiques de ses personnages pour exprimer des émotions et les faire ressentir. Le nouveau film d’Aki Kaurismäki est, en cela, exemplaire de la conception qu’il a de son cinéma (1). Cette conception correspond à l’éthique de l’homme comme à celle du cinéaste.

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