Accueil > Société | Entretien par Sabrina Kassa | 19 septembre 2011

Alain Bertho : « Les mobilisations, même violentes, ont retrouvé le chemin de la parole. »

Émeutes en France en 2005 et en Grande-Bretagne récemment,
révoltes dans les pays arabes, mouvement des Indignés
en Espagne : l’anthropologue explique comment des jeunes,
exaspérés, se mettent en danger face à un pouvoir
indifférent et répressif.

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Regards.fr : Pensez-vous que
la France est à l’abri de nouvelles
révoltes populaires ?

Alain Bertho : Personne n’est à l’abri. Depuis
plusieurs années, ils y a
des émeutes partout dans le
monde, et de plus en plus. J’en
ai comptabilisé 540 en 2009,
1250 en 2010 et plus de
1000 depuis le début de cette
année. Leurs points communs,
c’est la présence massive des
jeunes, le mode opératoire
(visible dans les vidéos mises
en ligne sur youtube souvent
par les émeutiers eux mêmes)
et des déclencheurs récurrents
comme la mort d’un jeune.
Partout dans le monde, la jeunesse
est considérée comme
un problème à résoudre et non
comme une promesse d’avenir.
Partout dans le monde, même
si les modalités nationales sont
diverses, on connaît une crise
de la représentation politique.
Ce que cette jeunesse exprime
par des actes, ce sont des
colères qui ne trouvent plus de
mots ni de porte-parole dans
le système politique officiel. Si,
en 2005, il y a eu des émeutes
en France, ce n’est pas seulement
dû à des conditions objectives
telles que la pauvreté,
le chômage des jeunes, la relégation
des quartiers, le harcèlement
par la police... – tout
ça existe toujours, mais il n’y
a pas des émeutes partout
et tout le temps –, mais aussi
parce qu’aucune force politique
n’était là pour les soutenir
et même, au contraire, il y avait
un consensus total pour leur
tenir un discours disciplinaire
et condamner leur révolte.

Regards.fr : Y a-t-il des différences de
nature entre les émeutes
françaises, anglaises et ce
qui s’est passé en Tunisie, par exemple ?

Alain Bertho : Il y a un point commun qu’on
néglige trop souvent : c’est le
degré d’exaspération nécessaire
pour passer à l’acte. Les
gens se mettent en danger
dans l’immédiat et dans le futur,
car chacun sait que le risque
de répression est fort. L’émeute
est possible quand il y a un
oubli collectif de ce danger et
cela ne peut exister que dans
des circonstances singulières.
La mort d’un jeune en est une. Il
y en a d’autres qui ont souvent
en commun la mise en lumière
de la corruption des pouvoirs
et leur soumission aux logiques
financières. Entre les émeutes
de 2005 en France et celles de
2011 en Grande-Bretagne, il y
a un autre point commun : les
différentes jeunesses sont chacune
restées dans leur coin. En
France, quelques mois après
les émeutes populaires en banlieue,
il y a eu une forte mobilisation
étudiante contre le CPE,
et ça s’est très mal passé entre
les deux jeunesses. De la même
façon, en Grande-Bretagne, les
étudiants, en janvier, ont mis à
sac le siège du Parti conservateur,
mais la liaison ne s’est
pas faite. En Tunisie, le même
scénario s’est produit au début,
à Sidi Bouzid : une émeute
urbaine après la mort d’un
jeune. Mais, assez rapidement
d’autres jeunes et d’autres générations
sont venus s’agréger
au mouvement avec le résultat
que l’on connaît. Cette convergence
est l’un des grands enjeux
de l’époque.

Regards.fr : Y a-t-il des indices, en
France, qui pourraient
laisser présager de nouvelles
émeutes ?

Alain Bertho : D’une certaine façon, il n’a pas
cessé d’y en avoir, à une échelle
plus modeste. Mais, les conditions
de l’affrontement évoluent.
Lors du mouvement des
retraites, par exemple, une jonction
a eu lieu entre les lycéens
et les jeunes des quartiers populaires.
Contrairement à 2005,
ils ne sont pas restés enfermés
dans les quartiers, ils ont porté
l’affrontement dans les centres
ville. Il se passe des choses
en profondeur, que l’on ne voit
pas, et qui ne se retrouvent pas
dans l’espace public. Aussi,
quand ça explose, c’est au
terme d’un cheminement collectif
qui est resté invisible. On
n’a aucun moyen de savoir selon
quelle géométrie, quand et
où cela peut arriver, l’explosion
n’étant que la partie visible de
l’iceberg. Mais, le contentieux
ne se referme pas.

Regards.fr : En quoi la situation anglaise
est-elle spécifique ?
Le contrat social en France
est-il plus solide ?

Alain Bertho : Il y a des points communs
entre la Grande-Bretagne, la
Grèce, l’Espagne, la France...
Aujourd’hui les Etats-nations
sont soumis aux marchés financiers.
Cette dépendance volontaire
met à mal leur légitimité.
L’impôt n’est plus un outil de
solidarité nationale, mais une
source de revenus directe pour
les marchés financiers, créanciers
des États. Le discours
des gouvernements sur l’intérêt
général et le bien commun ne
peut plus tenir bien longtemps.
C’est pour cela qu’ils cherchent
des figures alternatives de légitimité,
comme la sécurité et le
discours de la peur. C’est sur
ce registre qu’a réagi Cameron
en Angleterre. Mais, l’opposition
travailliste, au lieu de s’inscrire en rupture, a polémiqué
sur les coupes dans le budget
de la police... Côté français,
hélas, j’aimerais être rassuré
par les analyses des candidats
de l’opposition, mais je ne vois
rien de probant. Face au discours
de Grenoble de Nicolas
Sarkozy le 30 juillet 2010, qui
est un véritable programme
politique de guerre sociale,
François Hollande
dit, en substance
 : « Ce ne sont que des
mots, Sarkozy n’a rien fait.
 » Il
participe ainsi à la fermeture de
l’espace public, en laissant de
côté la justice sociale, les discriminations,
la stigmatisation
de la jeunesse... Cet aveuglement
collectif est générateur
d’explosion.

Regards.fr : Quel impact peuvent avoir
les révoltes en Angleterre
sur la campagne électorale
en France ? Est-ce que cela
peut inciter à la modération
ou, au contraire, pousser
certains camps à jouer
la carte des révoltes ?

Alain Bertho : Je ne pense pas qu’il y aura
d’effet direct, ni que les politiques
vont abandonner leur
logique de stigmatisation. La
droite est convaincue que ces
jeunes, de toute façon, ne vont
pas voter pour elle, ni même
pour ses adversaires. Face à
elle, il faudrait que l’opposition
ait la force de contester cette
légitimité sécuritaire, qu’elle ait
la force de nous amener ailleurs...
Ils ne mesurent pas la
gravité du fossé radical entre
les jeunes et les forces politiques
traditionnelles et quand
ils le mesurent, ils ne savent ni
quoi en faire ni quoi en dire. La
crise de la représentation, des
dispositifs et de la construction
de l’énoncé politique est
profonde. Ce qui reste de
la démocratie représentative
c’est la concurrence pour le
pouvoir, dont l’élection est un moment fort. Mais ce moment
n’est plus un moment de politisation
populaire. Au contraire :
l’abstention progresse, alors
qu’au XXe siècle, jusque dans
les années 1970, les quartiers
populaires votaient plus que la
moyenne nationale !

Regards.fr : Depuis les révoltes de
2005, n’avons-nous pas un
peu progressé en France
dans la compréhension
des révoltes populaires ?
Par exemple, les médias
français ont traité la question
sociale des émeutes
en Angleterre...

Alain Bertho : En effet, il y a eu un effort des
médias français, mais ce recul
se mesure à la largeur de la
Manche ! Je demande à voir,
si cela devait se passer en
France. Il n’y a qu’à se rappeler
du traitement médiatique,
l’an dernier, de Saint-Aignan,
des émeutes de Grenoble ou
encore des « caillassages » de
bus à Tremblay...
Le discours
politique ne bouge pas. Le nouveau
viendra de la jeunesse,
comme en Tunisie, en Égypte,
au Sénégal, en Grèce ou en
Espagne. Dans ces pays, les
mobilisations, même violentes,
ont retrouvé le chemin de la
parole. Ces jeunesses l’ont fait
en exprimant leurs exigences
vis-à-vis de leur État, sans pour
autant se battre pour avoir le
pouvoir. Ce sont des exigences
politiques « à distance » du pouvoir.
Les Indignés, en Espagne,
ont produit des textes pour expliquer
pourquoi ils refusaient
de participer aux élections locales,
puis à quelles conditions
ils participeront aux suivantes.
Ce sont de tels espaces extraparlementaires
qui peuvent paradoxalement
repolitiser le moment
électoral. Pour le moment,
je ne vois rien de tel en France.

Alain Bertho est professeur
d’anthropologie
à l’Université
de Paris 8.
Il est l’auteur de Le temps des
émeutes
, Bayard 2009.
Et co-auteur avec Samuel
Luret du documentaire
« Les raisons de la colère »,
diffusé sur Arte
le 9 novembre 2010
(Morgane production).

Retrouvez sur le web son site anthropologie du présent

Portfolio

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