Accueil > Société | Par Valerie Lanctuit | 1er décembre 1997

Alain Finkielkraut : "La politique est un risque à courir "

Entretien avec Alain Finkielkraut

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Alain Finkielkraut aime apporter une note dissonnante au concert des a priori et enrichir le débat public de ses interventions sur des sujets aussi divers que le procès Papon, la Bosnie, les réseaux pédophiles.

Réagir sur des faits d’actualité, prendre position sur la guerre en ex-Yougoslavie, le sionisme, la pédophilie, est-ce votre façon de mener votre combat d’intellectuel ?

Alain Finkielkraut : A vrai dire, cela ne procède pas d’un choix. Je n’ai pas choisi de devenir écrivain, de devenir philosophe.les choses chez moi procèdent moins d’une décision que de la force même des événements. Il y a des événements qui me forcent à penser, qu’il s’agisse de la guerre en Yougoslavie, d’une campagne contre la pédophilie, ou même de la mort de la princesse de Galles. Je réfléchis, je me sens en porte-à-faux avec l’opinion ou ceux qui la font et je me dis qu’il faut intervenir. Proust écrivait : " Les idées sont des succédanés des chagrins." Je pourrais m’approprier cette citation dans la mesure où, en écrivant, je ne me sens pas capable de poursuivre une recherche pure déliée de toute émotion. Je pense en réaction à un certain nombre d’événements, eux-mêmes en rapport avec l’actualité.

Et si vous n’aviez pas été l’homme public que vous êtes ?

A. F. : Si je n’avais pas été écrivain, si je n’avais pas eu la possibilité de m’exprimer publiquement, je l’aurais fait avec mes amis. Le monde ne devient humain, nous dit Hannah Arendt, qu’à travers le dialogue. Qu’est-ce que l’amitié sinon le lieu où les idées peuvent se formuler ? J’ai besoin, pour vivre, de ces moments où on réfléchit le monde à plusieurs. Tant que nous préserverons l’amitié au sens que Hannah Arendt a hérité des Grecs, alors je crois qu’il y aura un tissu pour la démocratie. Je n’ai pas une vision purement sentimentale, acosmique de l’amitié, elle ne s’exerce pas uniquement sur le registre de la confidence.

Et puis ce qu’il y a de beau dans l’amitié et que l’écriture ne permet pas, c’est l’expérimentation. L’amitié, c’est l’espace de la pensée expérimentale. Vous dites quelque chose que vous ne pensez pas tout à fait, vous exagérez, pour voir où l’idée vous mène, mais, dès lors que vous baignez dans ce climat de complicité, on ne vous en tient pas rigueur. On pense à plusieurs et en toute liberté : c’est ainsi qu’on peut penser vraiment. Quand on écrit, il faut que la pensée soit déjà aboutie et elle ne peut plus être expérimentale. Pour savoir à quoi vous en tenir, l’espace de l’amitié est absolument indispensable.

Que dire du désarroi dans lequel les citoyens que nous sommes se retrouvent quand il faut trancher sur des questions qui font référence à des savoirs très spécialisés ?

A. F. : On est toujours confronté à ce problème. Raymond Aron disait : " La démocratie, c’est un gouvernement de spécialistes dirigé par des amateurs ". Rares sont les généraux ministres de la Défense, ou les ministres de la Santé médecins.

La politique devrait être une réflexion sur le " bien commun ", comme disaient les Anciens, sur la vie collective, sur ses finalités, sur son sens. Simplement, il y a une difficulté aujourd’hui qui tient à la place grandissante prise par l’économie. Nous voici, nous autres, citoyens, sollicités de donner notre avis sur le devenir, par exemple, de notre monnaie. Question extrêmement technique et nous nous retrouvons face à des gens qui, avec la même force de conviction, nous disent que l’euro va créer des emplois et que l’euro va détruire des emplois. Sur ce sujet, je ne peux que faire part de ma très grande perplexité. Pourquoi donnerais-je raison aux uns plutôt qu’aux autres ? Les communistes sont très hostiles à l’Euro parce qu’ils veulent protéger l’emploi mais des gens disent qu’il n’y a pas d’autre moyen pour le relancer que de créer une monnaie européenne. Faut-il être gouverneur de la Banque de France pour prendre position ? C’est notre avenir matériel qui est en jeu, c’est notre travail, le travail de nos enfants. Nous sommes à la fois intimement concernés et intellectuellement démunis.

Les médias ont sans doute une certaine responsabilité. Dans une époque comme la nôtre, il faudrait que soient organisées les conditions d’un véritable débat démocratique. Or, l’idée que nous nous faisons de la démocratie aujourd’hui rend malheureusement impossible ce débat. Je ne voudrais pas stigmatiser purement et simplement les médias et leurs exigences commerciales, c’est trop facile, mais...

Il y a un mot qui est très à la mode, c’est le mot " citoyen ", ex-substantif devenu une sorte d’adjectif " à tout faire ". Lorsque Michel Field est transféré à TF1 pour remplacer Anne Sinclair, Etienne Mougeotte nous dit qu’il s’agit pour lui de réaliser une émission " interactive et citoyenne ". Et c’est effectivement la tendance du jour. Qu’est-ce qui s’y passe : on prend un sujet de société, on réunit 60 à 70 personnes représentatives de la société civile et on organise une émission. Or cette inflation, cette ivresse citoyenne s’inscrivent dans la grande dynamique de l’égalité. Au nom de quoi certains professionnels de la politique ou de la parole monopoliseraient-ils le débat ? Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée, la démocratie, comme l’a dit Tocqueville, c’est le cartésianisme devenu mentalité qui se répand dans la société tout entière. Alors pourquoi ne pas donner la parole à tout le monde ? Pourquoi ne pas permettre au premier venu d’interpeller l’homme politique ? Dès lors, les médias deviennent la nouvelle agora.

Ce mouvement en apparence démocratique, inscrit dans la dynamique égalitaire, est en fait extrêmement dangereux pour la démocratie. Vous me dites : " Il y a des questions de plus en plus difficiles qui se posent ". Précisément, pour permettre aux citoyens que nous sommes d’y répondre, il ne faut pas organiser des débats de tout le monde avec tout le monde, mais faire surgir la vraie contradiction. Au lieu de cette interactivité démagogique, il faut mettre face à face des interlocuteurs qui permettent à chacun de se faire une idée et les gens continueront la discussion chez eux, à partir de ce qu’ils ont entendu.

Il existe aujourd’hui un véritable appétit pour la problématisation et toute cette espèce de bla-bla citoyen, au lieu de satisfaire ce désir, risque, au nom du droit de libre opinion, d’empêcher que les opinions se forment.

On pourrait répondre à la difficulté de ce temps, à ce défi. Mais je crois que cet égalitarisme citoyen, tout en brandissant l’étendard démocratique, est en train de stériliser la démocratie.

Il y a un an, vous parliez dans l’Humanité perdue de cette génération humanitaire qui " n’aime pas vraiment les hommes mais aime s’occuper d’eux ". Et vous dénonciez cette morale de l’extrême urgence qui est une morale de l’extrême confort. L’action humanitaire ne cesse de montrer ses limites. Participe-t-elle malgré elle d’un cynisme politique ?

A. F. : J’ai écrit l’Humanité perdue dans le contexte de la guerre en ex-Yougoslavie et de l’indifférence vaguement condescendante qu’elle suscitait dans nos pays. J’ai cru constater pendant cette guerre les ravages d’une mémoire oublieuse où les leçons tirées du XXe siècle ne sont pas à la mesure de ce que ce siècle a été. C’est dans le cadre de cette interrogation que j’ai été amené à réfléchir à la grande épopée humanitaire. Il serait stupide de méconnaître la grandeur de l’activité humanitaire et je partage ce mouvement de révolte contre l’idéalisme cynique des philosophies de l’Histoire. Les créateurs de l’action humanitaire moderne sont tous d’anciens militants qui en ont eu assez de la dialectique, assez d’opposer le subjectif à l’objectif, assez de sacrifier des classes ou des peuples aux nécessités de l’histoire.

Avoir milité, c’est avoir été confronté un jour ou l’autre à la fameuse formule : " On ne fait pas d’omelette sans casser des oeufs." Tout à coup, les gens ont dit : assez d’omelettes ! L’humanitaire, c’est la grande révolte des oeufs. Une vie humaine a une valeur inconditionnelle. L’idée de dignité est formulée par Kant : " Aucun être humain ne peut être traité seulement comme moyen mais toujours comme fin." Or, l’idée de progrès transforme en moyen les individus, elle récuse la dignité ontologique de l’être humain.

Il y a une contradiction qui a explosé au XXe siècle et l’humanitaire, c’est le refus de ce jeu. L’article premier de la morale humanitaire est cette si belle formule de Levinas : " La justification de la douleur de mon prochain est le commencement de toute immoralité." Ce mouvement de révolte éthique contre la logique de l’histoire est parfaitement légitime.

Mais l’humanitaire, ce n’est pas que cela. Rappelons cette phrase de Kouchner quand la guerre fait rage en Croatie et qu’il se rend sur les lieux : " Qu’ils soient Serbes, qu’ils soient Croates, peu importe, ce qui importe c’est leur souffrance."

J’ai vu les dégâts de cette phrase en Croatie. Comment pouvait-il parler ainsi ? Ceux qui souffraient étaient insultés par des propos qui récusaient la réalité de leur être et le sens de leur douleur. Ils n’étaient plus que des corps interchangeables. L’action humanitaire a ceci de terrible qu’elle réduit les être humains à des exemplaires, des spécimens de la nature humaine.

L’idée humanitaire a sa noblesse mais elle ne peut pas tenir lieu d’engagement politique parce que, comme le dit Hannah Arendt, " la politique repose sur un fait : la pluralité humaine ". Elle ne cesse de répéter cette phrase à la fois évidente et énigmatique : " Ce n’est pas l’homme qui habite la Terre, ce sont les hommes dans leur pluralité infinie ". Or l’exigence de la politique, c’est de transformer le monde en séjour humain, ou de créer un monde pour cette pluralité.

Traitant de la communauté et de la réciprocité d’êtres différents, la politique est confrontée à la pluralité humaine ; la compassion et l’intervention charitable ont à faire, pour leur part, à l’espèce humaine : corps sans contextes, les hommes dont s’occupe l’humanitaire ne sont qu’une répétition du même.

Ce qu’on peut reprocher à l’idéologie avec laquelle l’assistance sans frontières a voulu rompre, c’est la certitude d’agir en toute connaissance de cause, puisque l’histoire y est un objet de science et qu’on en possède les lois. Parler à la fois au nom de la science et au nom de la misère : c’était le dogmatisme terrifiant de l’infaillibilité militante. Or, quand l’action humanitaire choisit de ne s’intéresser qu’aux malheurs de l’espèce, elle reconduit cette posture d’infaillibilité. On parle à la fois au nom de la vérité et au nom de la misère. C’était ça le dogmatisme terrifiant de la radicalité militante.

Quand l’action humanitaire choisit de ne s’intéresser qu’aux malheurs de l’espèce, elle perpétue cette nostalgie de l’infaillibilité. On a été tellement déçu par tant de causes trahies qu’on ne veut plus miser que sur les victimes.

Mais n’oublions pas que la politique est un risque à courir. L’action est de l’ordre du pari, elle n’est pas de l’ordre de la connaissance. Si on ne veut pas prendre ce risque, qui est aussi risque d’erreur, alors on va tabler sur la victime qui, elle au moins, ne ment pas.n

1. Le premier crâne fut découvert par des carriers en 1770 et décrit par Cuvier sous le nom de " Mosasaure ".Dans l’Empreinte des dinosaures (collection Opus, Editions Odile Jacob, 365 p., 70 F) Philippe Taquet, professeur de paléontologie au Museum national d’histoire naturelle, présente en forme de récit de voyages son itinéraire personnel à la recherche des dinosaures.Les deux derniers chapitres élargissent le point de vue à une histoire des idées " de Maastricht à l’Europe des dinosaures " et au débat actuel sur l’extinction.

2. .L’Ere des reptiles : une guerre tribale de Ricardo Delgado, publié par Dark Horse France,1995.

3. Trois essais sur la théorie de la sexualité, Sigmund Freud, éditions Gallimard, Paris, 1962.

4. Pour discuter cette hypothèse et bien d’autres concernant les dinosaures, les chercheurs du Museum national d’histoire naturelle organisent des tables rondes pendant les vacances de la Toussaint et des visites guidées (payantes) tous les samedis à 14 h 30 du 8 novembre au 31 décembre.

5. Le Monde perdu de Michael Crichton, éditions Robert Laffont, 395 p., 139 F.Les dinosaures de Jurassic Park I ont survécu dans une île, certains protagonistes humains remettent ça.Avec pour véhicule " le Challenger", en hommage sans doute au professeur Challenger, héros du roman le Monde perdu de Sir Arthur Conan Doyle (Livre de Poche, Hachette Jeunesse) écrit au début du siècle, dont s’est librement inspiré le best-seller actuel.Au lieu d’une île, il s’agit d’une partie inaccessible de l’Amazonie où des animaux préhistoriques ont survécu.Mais on y retrouve la même fascination et le même jeu trouble entre réalité et fiction, entre caché et découvert : " En suivant les empreintes nous avions franchi un écran de buissons et d’arbres.Dans une clairière au-delà, se tenaient cinq créatures extraordinaires que je n’avais jamais vues."

6. Gon de Tanaka dans la collection Manga aux éditions Casterman, 1995.

7. Jean-François Tarnowski dans la revue Positif (décembre 1993) rattache les prédateurs de Jurassic Park au ça, " l’instance la plus sauvage de la psyché ".

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?