Accueil > Culture | Par Diane Scott | 1er juillet 2009

Alain Françon. Il faudrait continuer de commencer

La décennie 2000 correspond à un vaste mouvement de renouvellement générationnel à la tête des grandes structures de théâtre public. Est-ce un gage d’amélioration ou de changement ? Rencontre avec Alain Françon, directeur du Théâtre de la Colline à Paris depuis douze saisons.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Bozonnet, Sobel, Ollivier, Lavaudant : autant de directeurs de théâtre nés dans les années 1930-1940 qui ont laissé récemment leur place à des metteurs en scène nés dans les années 1960. Ainsi, Alain Françon, directeur du Théâtre de la Colline à Paris, s’apprête-t-il à passer la main à Stéphane Braunschweig, ancien directeur du Théâtre national de Strasbourg. Quels savoirs de l’institution un directeur qui l’a pratiquée pendant plus de trente ans est-il aujourd’hui en mesure de transmettre ? C’est aux tutelles d’y prêter attention.

Quelle description feriez-vous du fonctionnement de l’institution théâtrale publique aujourd’hui ?

Alain Françon. Je suis resté douze saisons au Théâtre national de la Colline, et j’ai essayé d’y faire le contraire de ce qui a lieu le plus souvent : les gens transforment l’institution en un lieu vide d’exercice du pouvoir, à des fins de création personnelle. Le système français est fait de telle sorte que l’institution est le seul endroit où l’on peut avoir de l’argent sans faire le tour des marchands pour vendre son travail. Il y a donc une bataille pour ces lieux-là, et les nominations sont faites au gré de la tutelle sans que parfois un véritable projet pour le théâtre public y préside. Pour éviter que ces lieux ne se transforment en outils de pouvoir, il faudrait que l’institution continue d’être instituante. Il faudrait continuer de commencer. Il faudrait commencer de continuer.

Une institution qui n’est pas dirigée depuis le plateau, depuis la salle de répétition, cela n’a aucun sens. Et si l’on n’y prête pas attention, toutes les utopies que l’on peut avoir du « théâtre en train de se faire » meurent. Pour prendre une métaphore, la salle de répétition serait au niveau -1. Puis, au rez-de-chaussée, il y aurait le plateau, la technique, qui peut rendre les choses impossibles à cause de problèmes de comptabilité d’heures, d’inflexibilité du code du travail. Enfin, aux étages, les bureaux, où l’image du spectacle « en train de se faire » est renégociée selon des méthodes de promotion et de publicité. Je me suis toujours battu pour que ce soit le travail de répétition qui fasse autorité. Il y a une autre chose délicate, elle tient au statut des gens employés. Dans une entreprise comme celle que je dirige encore, la confrontation entre intermittents et salariés en CDI, permanents, est improbable, tout simplement, parce que ce n’est pas la même gestion du temps. L’identité d’un lieu, c’est la permanence, et pourtant ce sont eux, les intermittents, qui jouent le soir ce pourquoi le public vient. Le travail théâtral doit être considéré comme une exception et traité comme telle du point de vue des lois du travail. Est-il juste, par exemple, que le personnel de ces institutions soit permanent ? Les contrats de tous pourraient être calqués sur celui du directeur, c’est-à-dire un contrat en CDD renouvelable. Tout le statut des personnels est à réexaminer.

Quels sont les obstacles à ce que ce soit l’artistique qui préside à l’ensemble de la machine ?

A.F. Je crois que ce sont d’abord des problèmes liés à l’institution elle-même, à son fonctionnement, aux questions que je viens d’aborder précédemment, et puis il y a le contexte général. Finalement, répéter, c’est essayer d’être le plus juste possible sur un certain nombre d’énoncés. On met des mois à y parvenir. Il se trouve qu’à Paris la concurrence entre les théâtres est forte, il faut capter le public, cela amène à « déparler » du travail, et la justesse des énoncés s’efface en vue d’un large consensus. Le théâtre public est un théâtre qui a des devoirs et aujourd’hui, je ne suis pas sûr que ces devoirs-là soient remplis. Et ce n’est pas seulement par manque d’argent, même s’il en manque beaucoup.

Est-ce que les tâches que le théâtre public aujourd’hui s’assigne vous paraissent justes ?

A.F. Je pense qu’il y a un manque de précision au départ, que les missions ne sont pas définies attentivement et cela dans toutes leurs conséquences. Quand on décide qu’un théâtre national doit avoir pour mission le théâtre contemporain et les auteurs vivants, c’est juste, mais il y a un paradoxe, car remplir une salle de 800 places avec Durif, Danis, Bayen, Milin, c’est très compliqué, et donc le financement de ce théâtre devrait être particulier et en fonction de. L’Odéon, par exemple, qui a une mission internationale, ne devrait pas relever de la même économie. C’est une erreur de penser en dehors des missions réelles, comme le fait la tutelle, que ce sont des économies équivalentes.

L’équilibre financier est-il si fragile ?

A.F. Une fois retranchés les frais fixes, il reste très peu pour faire du théâtre. J’ai toujours essayé de coproduire, c’est-à-dire redistribuer, mais c’est compliqué : le théâtre de La Colline ne peut produire qu’un seul spectacle du directeur, dans la grande salle et par année budgétaire, sans coproducteur. Autant dire, pour avoir la volonté d’être coproducteur de tous les spectacles qui sont présentés dans une saison, que l’équilibre financier est difficile à maintenir, sans parler des difficultés qui se présentent quand les représentations d’un spectacle n’atteignent pas les recettes prévues à l’EPRD (état prévisionnel des recettes et des dépenses).

Des lieux de travail hors système de diffusion seraient-ils une forme de solution ?

A.F. Je ne sais, mais en ce qui concerne l’institution Théâtre de la Colline, elle est fortement symbolique. Elle mêle les premiers spectateurs de Retoré (de son expérience de troupe), le public du répertoire contemporain fidélisé par Lavelli et les jeunes gens que j’ai cherché à amener au théâtre. Cette histoire ne doit pas se perdre, sinon les choses n’auraient plus de sens. Ne pas perdre cette histoire ne veut pas dire qu’il faille la garder telle quelle. Ce qui compte d’abord, c’est commencer de continuer, je le redis et, bien sûr, il faut risquer de toutes nouvelles expériences.

Quelle est la capacité de l’institution à se renouveler ? N’est-elle pas de plus en plus sclérosée, dans le fonctionnement et dans les formes ? Un hors-champ de l’institution existe-t-il encore ?

A.F. Cette capacité est intacte, mais il faut donner les moyens aux metteurs en scène et aux collectifs artistiques de ce renouvellement. Il y a quand même un terreau important de compagnies, mais il leur faut parfois deux ans pour trouver des coproducteurs sur un projet. En 1994, j’ai fait le tour de France pour monter Pièces de guerre, ça n’a intéressé personne. Ce qui est sclérosé, ce n’est pas la production des idées, il y en a beaucoup ; c’est la possibilité de faire en sorte que ces idées se concrétisent qui est sclérosée. Quant au hors-champ de l’institution, pour toutes ces raisons, il risque d’être un désert.

Propos recueillis par D.S .

Paru dans Regards , n°63, été 2009

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?