Accueil > Culture | Par Juliette Cerf | 1er février 2008

Alain Resnais, des films qui nous regardent

Plusieurs rétrospectives reviennent sur l’œuvre d’Alain Resnais, sismographe de la modernité. Cinéaste engagé et magicien de l’imaginaire en même temps. Retour sur quelques lignes de force de son cinéma, lieu d’une articulation expérimentale et radicale entre le passé, le présent et le futur.

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A l’évocation de son rapport à l’histoire et de son engagement dans son temps, Alain Resnais, né en 1922, répondait : « J’ai surtout été un homme comme les autres, un vivant du siècle. [...] Je me sens à l’aise dans chaque présent, successivement. Mais pas du tout comme acteur, ni comme témoin d’ailleurs. S’il fallait une comparaison, je choisirais plutôt l’image du bouchon de liège, qui flotte au gré de la rivière quelle que soit la force des courants, les remous, les reflux. Je me sens comme ce bouchon de liège, donc je considérerais que le siècle, l’histoire, est une sorte de courant, de fleuve. C’est un peu cela ma conception du temps historique » (Cahiers du cinéma, novembre 2000). Figure majeure de la modernité cinématographique, expérimentateur de formes radicalement nouvelles et de genres très différents : documentaires, films politiques, films fantastiques, comédies, etc. :, Alain Resnais est aujourd’hui intégralement mis à l’honneur par plusieurs rétrospectives (1).

Les camps d’extermination nazis dans Nuit et Brouillard (1955) ; la bombe atomique dans Hiroshima mon amour (1959) ; la torture en Algérie dans Muriel ou Le Temps d’un retour (1963) ; le colonialisme dans Les Statues meurent aussi (1953) ; le franquisme dans La guerre est finie (1966) : plus que quiconque, le cinéaste a saisi les grands soubresauts du siècle, dont il n’a cessé de faire battre le pouls. De ce rythme intérieur, de cette imprégnation, découle l’image de l’éponge ou du buvard fréquemment utilisée par le cinéaste lorsqu’il évoque le processus de la contemporanéité, de la mise en résonance entre les événements.

Mémoire et oubli

Ainsi, au sujet de Muriel, sorti en 1963 et hanté par le spectre de la torture en Algérie, Resnais a pu dire qu’il avait voulu enregistrer le malaise d’une civilisation dite du bonheur, la formation d’un nouveau monde auquel les personnages ne savaient faire face. Le film est ce buvard, et Muriel, la femme torturée, est apparue au travers des taches d’encre. L’œuvre, à sa façon, annonce Mai 1968. Une absorption doublée d’une irradiation... A l’image d’Hiroshima mon amour qui entrechoque le spectre de la bombe atomique et le passé d’une Française amoureuse d’un soldat allemand durant la guerre. De telles plongées dans le passé se conjuguent au présent ; la relation entre la mémoire et l’oubli atteint dans les films de Resnais sa pleine portée, dialectique, dynamique, créatrice. Resnais ne cherche pas à traquer les ruines de l’histoire mais à donner à voir leurs effets contemporains, leur rayonnement dans les interstices du présent.

Passé et présent

Ses films nous regardent ainsi plus que nous ne les voyons, pour reprendre une image chère à Serge Daney. Les pulsations de l’histoire ont sidéré le critique dont l’entrée en cinéma est intimement liée à la figure d’Alain Resnais : « Les corps de Nuit et Brouillard et, quatre ans plus tard, ceux des premiers plans d’Hiroshima mon amour sont de ces « choses » qui m’ont regardé plus que je ne les ai vues. J’étais sidéré : je n’étais pas le seul : parce que je n’avais jamais pensé que le cinéma était capable de « cela » », écrit Daney, qui précise ailleurs : « Cet homme a signé trois films géniaux, trois témoins irrécusables de notre modernité, trois manuscrits rédigés en VO dans ce que Blanchot appelle « L’Ecriture du désastre » : Nuit et Brouillard (1956), Hiroshima mon amour (1958) et Muriel (1963). Au tournant des années 60, Resnais a été mieux qu’un bon cinéaste : un sismographe. Il lui est arrivé cette chose terrible de capter l’événement fondateur de la modernité : qu’au cinéma comme ailleurs, il faudrait compter avec un personnage de plus : l’espèce humaine. Or ce personnage venait d’être nié (les camps de concentration), atomisé (la bombe), diminué (la torture), et le cinéma traditionnel était bien incapable de « rendre » cela. Il fallait trouver une forme. Ce fut Resnais. »

Cette forme est hantée par des phénomènes de revenance. Une telle obsession le rapproche de l’écrivain espagnol Jorge Semprun, scénariste de ces deux films politiques que sont La guerre est finie (1965) et Stavisky... (1974), histoire de l’un des plus grands scandales financiers et politiques des années 1930. Résistant interné à Buchenwald, communiste clandestin sous Franco, Semprun a expliqué pourquoi il utilisait le terme de « revenant » plutôt que celui de « rescapé » : « Peut-être n’avais-je pas tout bêtement survécu à la mort mais en étais-je ressuscité : peut-être étais-je immortel, désormais. En sursis illimité, du moins, comme si j’avais nagé dans le fleuve Styx jusqu’à l’autre rivage », écrit-il dans L’Ecriture ou la vie. La mort et la résurrection hantent les films de Resnais, que l’on pense à Je t’aime je t’aime (1968) ou à L’Amour à mort (1984). Cœurs (2006), son dernier film, est une grande œuvre funèbre, peuplée d’un cortège d’ombres fragiles, instables. L’instabilité est l’une des structures les plus puissantes de son cinéma, hanté par les ruines, les herbes folles et les verres cassés, gouverné par un principe d’incertitude qui nimbe les choses et les êtres, dont l’identité n’est jamais arrêtée. Ainsi au sein de l’appartement d’Hélène transformé en brocante dans Muriel, les meubles changeant de visage et de place au gré des chassés-croisés entre les personnages fantômes. Des personnages déclassés, qui multiplient les vies parallèles et les identités secrètes, dont Resnais affirme : « ce sont des gens qui flottent : ils ont une insatisfaction, une façon d’être en marge ». La précarité grignote le monde et les images, désormais atomisés, reliés entre eux par des faux-raccords, des contre-temps.

Histoire et imaginaire

Au terme « mémoire », Resnais n’a jamais caché qu’il préférait le mot « imaginaire », plus riche à ses yeux. S’il a réalisé des documentaires, Resnais n’a pas l’âme d’un documentariste traditionnel. Il se situe à mille lieues de la pensée ontologique d’André Bazin, du culte de l’enregistrement du réel qui frappe le montage d’interdiction. Resnais, on le sait, fut monteur avant de devenir réalisateur ; c’est lui qui a monté La Pointe courte (1955), le premier film d’Agnès Varda annonciateur de la Nouvelle Vague. Il croit en l’illusion, il a foi dans les puissances du théâtre, dans la force de l’artifice et de la manipulation. De même que le passé et le futur communiquent dans ses films, de même l’histoire et l’imaginaire se soutiennent. Quel lien entre le choc Nuit et Brouillard et le film vaudeville On connaît la chanson ? Justement, chez Resnais, les genres communiquent, la pensée circule de l’un à l’autre. La culture populaire (chanson, BD : Resnais a affirmé avoir appris autant en lisant des comics qu’en allant voir des films) est aussi importante que la peinture (voir son film sur Guernica de Picasso et ses premiers documentaires consacrés à des peintres) ou la littérature (ses collaborations avec Jean Cayrol, Marguerite Duras, Alain Robbe-Grillet et Jorge Semprun). C’est cette puissance de l’imaginaire qui est productrice de futur et d’action.

Du haut de ses 86 ans, Resnais est un artiste anti-nostalgique, inventeur du retour en avant. Ainsi dans Je t’aime je t’aime, le personnage à qui l’on propose de revenir un an en arrière affirme : « Pourquoi pas un an en avant, ça serait quand même plus intéressant. » Ainsi dans Muriel ou Le Temps d’un retour, une voix émane du haut-parleur d’une voiture et crie : « Participez à notre grand concours, « L’avenir est à nous » »... Juliette Cerf

1. A la Cinémathèque de Toulouse et au festival Premiers plans d’Angers, durant le mois de janvier, et du 16 janvier au 3 mars au Centre Pompidou à Paris.

Regards n°48, Février 2008

À VOIR

Intégrale Alain Resnais au Centre Pompidou à Paris, du 16 janvier au 3 mars. La plupart des films de Resnais sont disponibles en DVD. Quelques sélections : aux éditions Arte Vidéo, Nuit et Brouillard, Hiroshima mon amour et Muriel. Aux éditions MK2, La Guerre est finie.

À LIRE

Suzanne Liandrat-Guigues et Jean-Louis Leutrat, Alain Resnais. Liaisons secrètes, accords vagabonds, éd. Cahiers du cinéma, 2006

Luc Lagier, Hiroshima mon amour, éd. Cahiers du cinéma, 2007

Sylvie Lindeperg, Nuit et Brouillard. Un film dans l’histoire, Odile Jacob, 2007

Positif, revue de cinéma. Alain Resnais, anthologie établie par Stéphane

Goudet, éd. Gallimard, Folio, 2002

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