Accueil > Monde | Par Rémi Douat | 1er mai 2004

Algérie, stabilité chaotique

Le plébiscite d’Abdelaziz Bouteflika lors de la présidentielle d’avril dernier confirme paradoxalement la défiance à l’égard du pouvoir et la peur d’un avenir difficile pour le pays. La question des femmes demeure la grande absente des débats électoraux. Retour sur une élection sans surprise et radiographie du code de la famille qui aura 20 ans en juin.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Avec la réélection d’Abdelaziz Bouteflika à la présidence de la République, l’Algérie renoue avec des scores dignes de Boumediene ou Bendjedid dans les années 70. A l’ère du parti unique, la présidentielle consistait en une intronisation d’un candidat désigné. Après 1989 et l’entrée dans le multipartisme, l’enjeu se résumait à savoir qui l’armée toute puissante allait porter au pouvoir. La présidentielle d’avril 2004 a présenté quelques ruptures avec ce passé. D’abord les militaires avaient annoncé qu’ils laisseraient le scrutin se dérouler. Autre évolution, on annonçait avant le scrutin qu’il n’y aurait pas de bourrage d’urnes. Les Algériens semblent y avoir cru un temps, comme à l’existence d’un concurrent sérieux au président sortant en la personne d’Ali Benflis.

A l’arrivée, majorité absolue au premier tour avec 84,99 % pour « Boutef’ ». Comment un président déstabilisé au sein de sa propre formation politique : le FLN : peut-il être aussi largement plébiscité ? D’autres questions se bousculent... Bouteflika peine avec la Kabylie, toujours en lutte avec le pouvoir central pour une vraie reconnaissance. La région a d’ailleurs largement boycotté les élections. Le pays est ravagé par le chômage (25 % à 30 % de la population) et doit faire face à une grave pénurie de logements. La pauvreté s’est encore aggravée et un million de personnes a dû migrer vers les villes pour échapper au terrorisme. La liste des maux du pays est trop longue. Comment, dans ce contexte, Bouteflika a-t-il puis bénéficier d’un tel score ? Les catastrophes naturelles de Bab el Oued et Boumerdes qui firent en 2001 et 2003 plusieurs milliers de victimes l’ont montré : le sentiment populaire d’abandon et de mépris est très fort. L’inaction des dirigeants cristallisait alors la colère et l’impuissance des Algériens.

Entreprise de normalisation

Et pourtant, 84,99 %. Quelques semaines après les élections, et ce malgré la présence de 120 observateurs internationaux, la question de la fraude n’est toujours pas réglée, malgré le rejet par le Conseil constitutionnel des 192 plaintes déposées pour irrégularités. Mais fraudes et clientélisme ne suffisent pas à expliquer ce retour « triomphant ». Tout au long de sa campagne, Bouteflika s’est présenté comme l’homme de la continuité, valeur qu’il opposait à « l’aventure » des autres candidats. Au-delà des victoires qu’il s’octroie, comme celle du « retour à la paix », grâce à une politique de réconciliation nationale qui blanchit les terroristes repentis, il se voulait le seul candidat de la constance. Bouteflika avait aussi entrepris de faire entrer le pays dans l’économie de marché et de redorer le blason du pays à l’échelle internationale. Autant d’entreprises de « normalisation » décisives devant les urnes. Une tentation de stabilité, statu quo préférable aux dix années de chaos dont le pays se relève tout doucement.

« (Bouteflika) maintient les grands équilibres du système, avec sa confusion, ses problèmes qui s’accumulent sans trouver de solutions, ses fractures qui s’élargissent. C’est une solution qui sauve le système mais n’offre pas de perspective pour le pays », avance le journaliste et écrivain Abed Charef dans le quotidien d’Oran. L’analyste y voit aussi une pérennisation du pouvoir de l’armée : « ils n’ont pas affronté l’AIS, les GIA, la rue et l’opinion internationale pour se laisser détrôner par un homme qu’ils ont littéralement créé  ». Plus optimistes, d’autres voient l’attentisme et la défiance vis-à-vis des urnes (58 % de participation, soit 16 points de moins qu’en 1995) comme une étape vers la démocratie. Mokrane Aït Larbi, avocat, ancien sénateur et proche du mouvement berbère, s’exprimait en marge des élections : « L’Algérie républicaine, démocratique, pluraliste et moderne se construira pacifiquement grâce aux Algériennes et aux Algériens qui subissent quotidiennement le totalitarisme du pouvoir, les menaces de l’intégrisme.  » Quoi qu’il en soit, il faut s’attendre à davantage de pression sur la liberté d’expression. Abdelaziz Bouteflika entend d’ailleurs initier une révision institutionnelle visant à renforcer le pouvoir présidentiel. Aiguisant l’inquiétude de l’autocratie. Selon l’ancien premier ministre Mouloud Hamrouche [1], « Bouteflika et le système n’en feront qu’à leur tête du fait du taux de 84 % des voix. C’est la manière de voir des pays démocratiquement fermés et politiquement sous-développés. »

Famille, le « Code de la honte »

Inspiré de la Charia [2], le code de la famille place l’Algérie au rang des pays les plus obscurantistes en matière de droits des femmes, les renvoyant au seul « statut de génitrice » et de mineure à vie. Qu’elles soient ministre ou femme de ménage, les femmes algériennes ne sont autorisées ni à se marier, ni à travailler sans l’aval d’un tuteur mâle : père, frère ou mari. Par ailleurs, l’homme peut avoir jusqu’à quatre épouses, les répudier et les reprendre à sa guise. En cas de séparation, il est fait obligation aux femmes de quitter le domicile conjugal. Ainsi, depuis 1984, des milliers d’entre elles, avec enfants, se retrouvent dans la rue, sans toit et sans ressources. Depuis la promulgation du code de la famille, les mouvements féministes réclament son abrogation pure et simple. Leurs revendications s’appuient sur la contradiction du code avec la Constitution algérienne qui garantit que« les citoyens sont égaux devant la loi ». Comment l’Algérie post-coloniale prétendument portée par le socialisme égalitariste a-t-elle pu engendrer une telle iniquité ?

En Algérie, comme dans toute société méditerranéenne, les femmes sont un enjeu majeur de la tradition. Aussi, sous la colonisation, sont-elles investies de la tâche de résistance culturelle à l’ordre colonial. Face au délitement de la famille refuge de type patriarcal, elles sont vouées au rôle de reproductrices biologiques et idéologiques. C’est ainsi qu’il leur est donné de prouver leur « algérianité ». Durant la guerre de libération, la question identitaire demeurait crispée autour du statut des femmes. Or, dans sa stratégie de légitimation du pouvoir, le FLN se devait d’affirmer son authenticité arabo-musulmane. La promulgation du code de la famille fera partie de cette stratégie. Elle n’interviendra pourtant que vingt-deux ans après l’indépendance. Les projets de code de la famille seront chaque fois remis dans les tiroirs sous la pression des moudjahidates [3]. Le FLN n’a-il pas promis, durant la guerre d’indépendance, l’égalité des sexes et l’accès des Algériennes au statut de « femme moderne, participant au développement de la nation » ? Et pourtant. Obnubilé par son maintien au pouvoir, le parti unique choisit de consolider l’influence des islamistes pour contrecarrer celle des laïcs, démocrates, féministes, berbéristes. Mais au début des années 80, les courants islamistes, nourris de la crise économique et morale, se radicalisent et deviennent une force de contestation du pouvoir. Ce dernier vacille. Une répression féroce est alors menée dans tous les milieux politiques, décapitant au passage les mouvements féminins. Le code est adopté dans la foulée en 1984 comme une concession aux islamistes.

Le régime n’y touchera plus. A ce jour, pas le moindre article de ce code n’a été amendé. Si, pour lui, la conservation du texte reste un parti pris idéologique, elle demeure une soupape de sécurité face aux islamistes dont la popularité grandit au fil des années 80. Quant à l’activisme féministe, tantôt il hésite, tantôt recule, tantôt avance. S’il atteint son apogée dans les années 1989-1990 grâce à la loi sur les libertés associatives, il se divise en 1991 sur la question du soutien au pouvoir dans l’arrêt du processus des élections législatives dont le premier tour est favorable au FIS. En outre, les islamistes ont toujours riposté violemment aux velléités de réforme du code de la famille. Ainsi, en avril 1996, le gouvernement avait-il dû renoncer à une tentative de révision du texte menée en concertation avec des féministes. Ces dernières n’en soupçonnèrent pas moins une manœuvre électoraliste à quelques mois du scrutin législatif de juin 1997.

Cette première tentative ouvrit le bal. Car depuis, le débat sur le statut de la femme, jamais relancé qu’au gré de conjonctures électorales, n’a pas dépassé l’effet d’annonce. Le dernier en date remonte à octobre 2003. Le candidat présidentiel Abdelaziz Bouteflika promettait une révision du code mais... pour l’après-scrutin. Une commission créée dans la foulée est actuellement chargée de revoir les articles les plus discriminatoires. Cette retouche, qui ne concernerait ni la polygamie ni la répudiation, est rejetée par la plupart des associations de défense des droits des femmes, qui exigent l’abrogation de ce « code de la honte ». Très sceptiques, les journaux indépendants francophones dénonçaient alors une « manœuvre politicienne  ». « Merci au roi du Maroc ! », ironisait l’un deux, suggérant que Bouteflika aurait été inspiré par la décision de Mohamed VI de réviser la moudawana [voir encadré]. Quant aux partis islamistes, ils s’étaient empressés de réaffirmer leur rejet de toute abrogation du code la famille, même si le MSP [Mouvement de la société pour la paix islamiste], considéré comme modéré, s’est dit, cette fois, favorable à un éventuel ajustement. Les recommandations de la commission sont attendues avant l’été.

Chakri Belaid

Feriel Lalami Lates : « La loi est à la traîne sur les mentalités »

Feriel Lalami Lates est une militante féministe algérienne, membre d’APPEL, une association qui milite pour l’abrogation du code de la famille et la promulgation de lois égalitaires. Elle participe au collectif d’associations dans la campagne « 20 ans, barakat ! » (ça suffit).

Comment accueillez-vous la proposition de révision de Bouteflika ?

Feriel Lalami Fates : D’abord, personne ne connaît le contenu de ces révisions. On ne sait même pas de qui se compose cette commission. Les associations de femmes ont-elles été invitées ? Pas à ma connaissance. Tout est fait dans la plus grande opacité. De toute façon, cette loi est construite selon une logique de minorisation des femmes. On peut supprimer ou retoucher quelques articles, l’esprit ne changera pas. Cette révision n’a de sens que si elle est un premier pas vers plus de réformes conséquentes comme l’abolition de la polygamie, l’égalité face au divorce, l’égalité des droits parentaux et aussi face à l’héritage, jusqu’à l’abrogation.

Des féministes estiment que seules des pressions internationales conditionnent l’abrogation du code de la famille. Qu’en pensez-vous ?

Je n’y crois pas. L’Algérie file une parfaite idylle économique avec l’Europe et les Etats-Unis. Des accords se nouent sans que l’un ou l’autre ne lui fasse de reproches sur cette question. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir alerté puisque notre association a rencontré et a discuté avec les députés européens. Du reste, la reconnaissance des droits des femmes ne peut être que l’aboutissement de luttes des femmes et d’autres forces démocratiques. Il ne peut y avoir de démocratie sans égalité effective entre les hommes et les femmes y compris dans le cadre de la famille.

Les réformes à venir suffiront-elles à changer les mentalités ?

La loi fait déjà beaucoup. En Tunisie, où elle est plus égalitaire dans ce domaine, on voit combien elle a amélioré les comportements. En Algérie, c’est l’inverse, la loi est à la traîne sur les mentalités qui ont beaucoup évolué : les filles sont de plus en plus scolarisées et les hommes de plus en plus demandeurs d’épouses qui travaillent, même si cela est, aussi, dû à la paupérisation. Bien sûr, il faut conforter ces évolutions. Je reconnais qu’il faudra encore du temps et un long travail d’éducation.

Entretien réalisé par CH.B.

Notes

[1Cité par le quotidien Liberté, 14 avril 2004.

[2Loi coranique

[3Femmes ayant combattu durant la guerre de libération.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?