Accueil > Résistances | Entretien par Aline Pénitot | 17 février 2012

Alon Kraz la Kriz

Chanteur, musicien, poète, Danyel Waro est une figure emblématique de la Réunion. Viscéralement anti-colonial, profondément antifasciste, Danyel Waro ne diluera jamais sa verve dans l’eau tiède des lagons. Particulièrement quand il est question de la visite dans l’île de Marine Le Pen où de s’investir au côté des mouvements sociaux. Ce week-end, le forum social réunionnais se tiendra sur l’île.

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Regards.fr : Danyel Waro, vous avez été de ceux qui ont manifesté contre la venue de Marine Le Pen à la Réunion. C’est le seul endroit en France où l’on a protesté aussi vivement, comment l’expliquez-vous ?

Danyel Waro : Les discours du Front National n’ont pas lieu d’être à la Réunion. Nulle part ailleurs, d’ailleurs ! Ici, tous les brassages du monde sont possibles chez une même personne à travers les différentes religions, couleurs... Nous disposons d’un équilibre magnifique parce que nous sommes profondément mélangés. Peut-être que c’est ce qui nous donne plus de force, plus d’engagements, peut-être que nous sommes plus avancés dans notre manière de penser, mais notre identité est encore complexe pour chacun d’entre nous et ce bel équilibre est fragile.
Dans la réalité, les choses dépassent un peu cette conscience commune et nous pouvons très vite nous diviser. Aujourd’hui, l’immigration comorienne est très forte à la Réunion, la crise bat son plein, alors, des Le Pen ou des politiciens manipulateurs peuvent vite balancer des fausses vérités qui vont toucher les gens et les monter les uns contre les autres. Et puis, se mobiliser pour dire à Marine Le Pen que ses idées ne sont pas bienvenues à la Réunion, n’est pas si évident, parce que cela peut aussi lui faire de la publicité.

Regards.fr : C’est aussi une habitude à la Réunion de se mobiliser très fortement, on repense aux mobilisations contre la guerre ou pendant la réforme des retraites…

Danyel Waro : Les luttes ont longtemps été menées par le Parti communiste réunionnais et les habitudes persistent. Le PCR s’est noyé dans la gestion du pouvoir et des affaires, il est très affaibli. Il y a eu un morcellement de la conscience politique. Aujourd’hui, il y a des combats plus individuels ou associatifs et les gens n’attendent plus les politiques pour mener des actions fortes comme celles conduites dernièrement pour les salariés de l’Arast1. Les mouvements sociaux ont pris le relais et lèvent la voix. Même si je trouve qu’il y a encore une grande ignorance politique et qu’il faut absolument lutter contre cela, on peut faire confiance à la Réunion.

Regards.fr : Vous allez participer au prochain Forum social réunionnais, intitulé alon kraz la kriz, à travers un Kabar, C’est quoi un Kabar ?

Danyel Waro : Le mot Kabar signifie réunion, discours, il est aujourd’hui utilisé pour dire communément concert. Au départ, il s’agissait d’un rituel pour les ancêtres afro-malgaches ; une cérémonie sans micro, sans sono, où l’on chante et on danse principalement le Maloya. C’est une manière conviviale de se regrouper pour affirmer son identité.

Un des thèmes qui va être travaillé lors du Forum social réunionnais est la peur. Cela m’interpelle beaucoup. La peur, la honte nous enchaînent, il faut en sortir politiquement mais surtout à l’intérieur de nous-même. Nous avons tous un Le Pen qui traîne en nous et dont il faut se libérer. Je pense que le Kabar, le maloya, les mots, l’affirmation de notre identité sont aussi des outils pour lutter contre la peur, pour être du côté de la vie. Ici, il y a des peurs gravées et même gravées grave ! La peur du gendarme, du maître, du plus riche, du plus intelligent. J’ai même un ami musicien qui a encore peur quand il voit passer des processions. On ne se libère pas de deux siècles d’esclavage du jour au lendemain.


Forum Social Réunionnais - 19 février 2012... par EnQueteProd

Regards.fr : Vous pratiquez un maloya dépouillé, d’une magnifique austérité…

Danyel Waro : J’ai grandi dans les champs de canne et de maïs, il n’y avait pas de jeux, pas de tendresse, pas de plaisir, il fallait planter notre mangé. Jusque dans les années 80, le Maloya avait été étouffé, les Kabars n’existaient plus. L’école était assimilationniste, on ne pratiquait le créole que dans les champs. Il y avait des batailles identitaires, syndicales, communistes, autonomistes… J’ai eu la chance de grandir au milieu de tout cela et cela m’a donné une grande solidité. Je n’ai découvert le maloya que vers l’âge de 20 ans, on parlait alors d’une musique de soudard. J’ai commencé à danser, à fabriquer des instruments, à utiliser mes mots, à faire mes propres compositions. Ce n’était encore pas bien clair dans ma tête, et mais en réalité, je construisais ma propre libération. En pratiquant la musique, la langue, j’ai découvert une énergie très puissante pour lancer des batailles mais aussi me faire plaisir. Aujourd’hui, je me dis que j’ai eu beaucoup de chance et peut-être aussi une certaine insolence.
Oui, le maloya que je pratique est très dépouillé. Il vient aussi de cette part qui m’a manqué. J’ai besoin de simplicité, de radicalité, je ne sais pas faire dans le compliqué, dans la fioriture. Je cultive le maloya comme un terrain à planter, de manière très directe et avec beaucoup de rigueur. C’est une posture austère, un mode de vie aussi qui me permet de conserver la solidité de mon enracinement et partager la force qui s’en dégage.

L’agenda militant de la Réunion

Forum social réunionnais :

dimanche 19 février
Centre Jacques Tessier à La Saline les bains
La Peur doit changer de Camp. Vyin azot. Alon Kraz la Kriz

Projections-débats du film la Dette, l’arnaque du siècle :

Mardi 21 février à 19h à Saint Louis
Repaire de Là-bas si j’y suis
Bar-restaurant Noméolvidès, 20, rue de la Poudrière

Mardi 13 mars 2012 à 18h à Saint Denis
Repaire de Là-bas si j’y suis
Tratorria Napoletana, 65, Rue Alexis de Villeneuve

Lundi 19 mars 2012 à 18h à Saint Denis
Amphi 4 à l’Université du Mouffia, en partenariat avec ciné campus

Portfolio

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