Accueil > Monde | Par | 1er mars 2005

Amérique du Sud Lula ou Chavez

Avec le retour de gouvernements de gauche en Amérique du Sud, deux conceptions politiques s’affirment : le réformisme radical avec Chavez et le réformisme de consensus version Lula. Sont-ils en mesure de vaincre les inégalités sociales ? Analyse.

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Les deux dernières décennies ont rimé, pour le sous-continent sud-américain, avec une paupérisation de la population, un accroissement de la violence et des inégalités. La pauvreté, qui concernait 120 millions de Latino-Américains en 1980, touche aujourd’hui 225 millions d’individus, soit 44 % de la population. Au-delà des revenus, l’injustice concerne l’accès à l’eau, à l’éducation, à la santé, aux services publics. En cause ? Une discrimination sociale de l’oligarchie assise sur l’oppression ancestrale des indigènes, encore aggravée par la démission progressive de l’Etat au profit de marchés financiers dérégulés. Conséquences des expériences néolibérales imposées par le FMI et la Banque mondiale et dont l’Amérique latine a été le laboratoire privilégié dès les années 80. Contre cette logique les Latinos se sont insurgés, des sans-terre brésiliens aux classes moyennes argentines, en passant par les mouvements d’indigènes équatoriens. Ils ont porté au pouvoir des individus issus de ces mouvements ou des dirigeants de gauche, replaçant le « social » au centre du débat. Trente ans après l’échec des politiques ultra-interventionnistes des années 60 et 70, balayées par les dictatures militaires puis enterrées par les régimes démocratico-libéraux, la gauche s’impose de nouveau dans le cône sud. Quels sont aujourd’hui son discours, ses méthodes ? Est-elle en mesure de vaincre la pauvreté et les inégalités sociales ?

La révolution n’a pas eu lieu ! L’ère « post-néolibérale » n’a pas rompu avec le marché. Hormis le président vénézuélien Hugo Chavez, qui ne remet d’ailleurs pas en cause le capitalisme, plus personne n’ose s’afficher « révolutionnaire » en Amérique du Sud. Pour autant, les préoccupations sociales s’y imposent partout. D’où le souci, entre autres, de consolider une croissance économique durable, auquel la création de la Communauté sud-américaine des nations (1) n’est pas étrangère, mais aussi de redéfinir le degré d’intervention de l’Etat dans la sphère économique. En Uruguay, le résultat d’un référendum, en octobre 2004, a fait inscrire dans la constitution que l’eau est un bien public non privatisable. Au Venezuela, Hugo Chavez a interdit la privatisation de la compagnie pétrolière et imposé un contrôle du taux des changes (2). En Argentine, en revanche, on improvise encore. Concernant l’investissement privé dans les services publics, copieusement dérégulés sous l’ère Menem, les règles du jeu ne sont toujours pas fixées. Sans doute, ce flou traduit-il les indécisions d’un gouvernement tiraillé entre un style de centre gauche (pleine acceptation du néolibéralisme) et la tentation populiste, plus ouvertement antilibérale, du parti péroniste qui y est hégémonique. Deux formes de gouvernement qui s’affirment aujourd’hui en Amérique du Sud et qui sous-tendent des conceptions de politiques sociales distinctes : un réformisme radical aux accents « populistes », incarné par Hugo Chavez et dans sa forme extrême par Cuba, et un réformisme consensuel dont le paradigme serait la politique de Lula et auquel tendent à se rallier l’ensemble des gouvernements du cône sud, le Chili et l’Uruguay notamment.

La méthode Chavez

Depuis que Hugo Chavez, fils de pauvre, est président, les exclus au Venezuela ont, pour la première fois, dit-on, le sentiment d’être des citoyens à part entière. Peu à peu, ouvriers et paysans commencent à bénéficier des richesses du pays, notamment pétrolières, ce qui autrefois était réservé à une minorité de nantis. Et bien avant l’actuelle explosion du prix du brut, d’importants projets sociaux avaient été mis en place avec des résultats spectaculaires : en particulier les « missions » de santé publique et d’éducation, l’accès à la propriété de la terre (le seul pays à avoir engagé cette politique dans le sous-continent). Une telle expérience serait séduisante si le régime vénézuélien, qui bénéficie d’une forte légitimité électorale, n’était entaché d’une corruption rampante, d’un style autoritaire qu’illustre la militarisation croissante de l’administration et d’un projet politique somme toute ambigu. « La réponse de Chavez à la misère, relève par ailleurs Erwan Sommerer, chercheur en sciences politiques au Crealc (3), ne semble pas appropriée à la reconstruction d’un Etat pluraliste. » Depuis que Chavez est au pouvoir, l’« apartheid social » s’est mué en fracture politique. Ses relations avec une opposition bourgeoise, arrogante et incapable de présenter une alternative politique crédible, restent exécrables (4). Or, aucune amélioration du sort des majorités d’exclus ne saurait s’imposer dans la durée en s’appuyant sur une minorité. Chavez en est-il conscient ? Va-t-il radicaliser sa « révolution bolivarienne » comme l’exige l’aile dure de sa base qui rêve de revanche sociale et politique ? Ou va-t-il, au contraire, jouer la carte de la conciliation ? Fustiger l’opposition s’est révélé payant sur le plan politique... « Encore faut-il, fait observer Maurice Lemoine, journaliste spécialiste de l’Amérique latine, qu’elle [l’opposition] accepte la décision des urnes. Pour l’heure elle reste braquée sur son refus de jouer le jeu de la démocratie et des mesures, au demeurant pas délirantes, de la majorité. »

Le programme de Lula

Le consensus politique est en revanche la pierre angulaire de la politique de Luiz Inacio Lula. Privé de majorité, l’ancien métallo devenu président a glissé vers le centre et compose aujourd’hui avec le Parti libéral. Sa politique en témoigne : elle conjugue une orthodoxie financière, propre à rassurer les marchés et le FMI, et une politique sociale compensatrice, d’urgence, dont le programme « faim zéro » (5) est une expression. Deux éléments caractéristiques de la « troisième voie » blairienne. Certes, la croissance est dopée, le real stabilisé, les conflits avec l’oligarchie affairiste évités. Mais à quel prix ? Les problèmes structurels, terreau des inégalités dont le Brésil est à la pointe à l’échelle mondiale, avec 60 millions de pauvres, restent ignorés. La réforme agraire promise en début de mandat est restée lettre morte. Alors qu’il promettait d’installer un million de familles, Lula, sensible aux arguments de l’agrobusiness, a réduit ses ambitions de moitié. A ce jour, moins de 100 000 familles ont reçu un lopin de terre. « La Constitution brésilienne lui permet pourtant, affirme Maurice Lemoine, d’exproprier les terres non exploitées du latifundo, qui font l’objet de spéculation. » Quant aux propositions de Lula : alors candidat à la présidentielle : au Forum social mondial de 2002 : réglementation du capital financier et suspension du paiement de la dette, etc., aucune n’a été mise en œuvre. A cet égard, le journaliste s’interroge : « Comment peut-on payer 340 milliards de dette rubis sur l’ongle et dégager à la fois des excédents pour une politique sociale ? Si au moins il en renégociait le paiement, il dégagerait des marges supplémentaires... ! » Lula va-t-il en rester là ? Ou s’agit-il d’une phase de transition pour conquérir la « confiance du marché » et mieux assurer ensuite le développement social ? Les réponses à ces questions majeures sont très attendues. Car au-delà du Brésil, c’est la survie de la démocratie en Amérique latine qui est en jeu. Selon une étude du PNUD, l’agence de l’ONU dédiée au développement, réalisée en 2004, 54,7 % des Latino-Américains accepteraient le retour à un régime autoritaire pour peu qu’il améliore leur situation économique... Autrement dit, si les gouvernements de gauche ne prennent pas de mesures radicales pour vaincre l’exclusion, il ne faudra plus s’étonner de rien. La réélection en 1997 d’un ancien dictateur, Hugo Banzer, en Bolivie le rappelle à juste titre.

Chakri Belaïd

1. Les principaux pays sud-américains sont membres de ce nouveau bloc, né le 7 décembre 2004. Son objectif : réaliser une union politique, économique et policière, et présenter un front uni lors des négociations commerciales avec les Etats-Unis.

2. Il empêche la spéculation contre la monnaie nationale et l’évasion des capitaux.

3. Centre de recherche sur l’Amérique latine et les Caraïbes.

4. Cette opposition a tenté de renverser Chavez, puis de le déstabiliser économiquement avant de tenter de le révoquer par voie de référendum en aôut 2004, sans succès.

5. Une indemnité distribuée aux plus démunis.

« l’enjeu : changer la société sans utopie révolutionnaire »

Lula est l’antithèse de Chavez. Deux réponses pour un réformisme de gauche. Entretien avec Jérôme Sgard, chercheur en économie rattaché au centre d’études prospectives et d’informations internationales (cepii).

Comment appréhendez-vous la politique sociale de Hugo Chavez ?

Jérôme Sgard. Chavez, c’est la gauche populiste et corporatiste dans la grande tradition latino-américaine : « Je pense aux pauvres, dehors les ennemis de classe ! » Il articule son discours à une mise sous le coude des arguments d’Etat de droit, d’institutions, d’indépendance de la justice. On met les médias sous pression, on entretient un rapport non pas franchement autoritaire, mais disons très viril avec l’opposition. On mobilise les gens dans la rue, on remplit les stades, on joue sur l’antiaméricanisme et le drapeau. Une politique de la confrontation en somme. Cette pratique n’est pas celle qu’on peut souhaiter dans une démocratie bien établie, avec des règles de droit qui s’appliquent à tout le monde et où on reconnaît les droits d’expression de la minorité. Je ne défends certes pas l’opposition vénézuélienne, mais on touche là à un des problèmes historiques de la politique latino- américaine, auquel n’échappe pas la droite d’ailleurs : cette propension à entretenir les rivalités de classes au détriment de la négociation sociale, de la défense des institutions de la démocratie. Chavez perpétue cette pratique un peu fruste de la démocratie.

Lula rompt-il avec cette « tradition » ?

Jérôme Sgard. Lula est l’antithèse de Chavez. Lui a capitalisé la triste expérience de la gauche latino-américaine des années 40 jusqu’aux années 80. Sans abandonner, je crois, ses objectifs de justice sociale, il a compris qu’il ne faut pas être le président d’une classe. La transformation sociale n’est possible, selon lui, que dans le respect du jeu démocratique. Dans la mesure où il n’a pas la majorité parlementaire, il doit s’allier au Parti libéral. Un fait qu’on peut interpréter comme une alliance de classes pleinement assumée. De cette façon, on a plus l’assurance qu’en cas d’alternance les réformes sociales de défense des pauvres resteront.

Mais cette alliance le handicape fortement. Certaines de ses promesses telles la réforme agraire ou la renégociation de la dette restent lettre morte...

Jérôme Sgard. La réforme agraire n’est pas le cœur de la politique sociale de Lula : la question de la pauvreté et des inégalités en milieu rural et urbain est l’enjeu principal, en fait considérablement plus large. En outre, les expériences passées de redistribution des terres n’ont pas été très convaincantes : nombre de nouveaux exploitants quittent la terre au bout de quelques années, le niveau de vie moyen reste très bas, etc. La stratégie sociale du gouvernement actuel, qui est certes lente à se mettre en place, est fondée sur une réallocation des ressources fiscales existantes, relativement élevées (36 %). Ensuite, elle repose sur le principe d’une aide conditionnée : on apporte le soutien financier en contrepartie d’un engagement vérifié à envoyer les enfants à l’école, suivre un cours d’alphabétisation, etc. L’idée est que les bénéficiaires acquièrent les compétences qui leur permettront d’accroître leur revenu. Cette stratégie vise à l’autonomie sociale, en somme à une citoyenneté plus forte, là où l’aide unilatérale peut créer des situations de dépendance, en plus des risques de clientélisme. La question de la dette est plus compliquée : selon Lula, le Brésil ne pourra progresser que dans la participation aux échanges internationaux et donc dans le respect de ses règles. De l’autre, il sait que les crises financières, liées à un défaut sur la dette, atteignent d’abord les plus pauvres. C’est donc un calcul d’avantage/coût : il y a plus à perdre qu’à gagner sur un défaut, en termes à la fois d’inégalité et de capacité à coopérer entre les intérêts sociaux.

Quels sont les enjeux de la réussite de Lula ?

Jérôme Sgard. En fait, tous ceux qui font preuve de bienveillance ou de critique envers Lula convergent sur l’enjeu de fond : il est de prouver qu’on peut faire du progrès social en jouant le jeu de la globalisation et celui de la démocratie (payer ses dettes, respect de l’Etat de droit, des règles constitutionnelles qui disent que l’opposition a ses droits). C’est prouver qu’on peut, par la volonté politique, par la légitimité démocratique, changer la société, sans se lancer dans l’utopie révolutionnaire.

Recueilli par Chakri Belaïd

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