Accueil > Monde | Par Chakri Belaïd | 1er février 2006

Amérique Latine. A gauche toute ?

Après le Brésil, le Venezuela, l’Argentine et l’Uruguay, la Bolivie et le Chili s’ancrent à gauche. L’Amérique latine revient sur le devant de la scène. Mais sur quel modèle peut-elle s’appuyer ? Voyage dans un continent en pleine ébullition.

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Du 24 au 29 janvier 2006 avait lieu à Caracas la 6e édition du Forum social mondial (FSM) où plus de 100 000 personnes étaient attendues (1). Sûr de sa force depuis qu’il a déjoué la tentative de coup d’Etat d’avril 2002, Hugo Chavez, le président vénézuelien devenu une idole de la gauche radicale et anti-impérialiste, a acquis une stature continentale et joue même un rôle moteur dans le mouvement altermondialiste. N’a-t-il pas, lors du IVe sommet des Amériques, en Argentine, en novembre 2005, fait défection pour aller du côté des manifestants anti-ALCA [zone de libre échange des Amériques, voir encadré p. 30] ? L’élection, en janvier 2005, de Caracas pour accueillir le FSM témoigne de cette nouvelle dimension de l’homme. Symboliquement, Porto Alegre passe au second plan.

Le ton se radicalise

Depuis janvier 2005, de fortes personnalités ont émergé, renforçant le basculement à gauche du continent. Les Uruguayens ont élu le socialiste Tabaré Vasquez, les Boliviens choisissaient en décembre dernier le leader des planteurs de coca Evo Morales, premier Indien à diriger ce pays depuis sa fondation. Le mouvement pourrait se poursuivre cette année 2006 puisqu’une douzaine d’élections sont prévues. La responsable socialiste de centre-gauche Michelle Bachelet vient d’ouvrir le bal au Chili le 15 janvier ; l’ex-maire de Mexico, Andrés Manuel Lopez Obrador, qui entend représenter la moitié des 100 millions de Mexicains qui vivent dans la pauvreté, a toutes les chances de succéder au libéral Vicente Fox, le 2 juillet. D’autres leaders, déjà installés, radicalisent le ton, comme Nestor Kirchner, le président argentin, qui a surpris tout le monde par son discours musclé contre le FMI. Autant de personnalités ayant en commun un refus de l’ALCA, une certaine conception de la souveraineté et qui rejettent l’intrusion du FMI dans les stratégies locales. Bref, les rapports de force changent avec le voisin nord-américain et l’intérêt que peut susciter l’activisme de Hugo Chavez est de plus en plus mis en concurrence... Son leadership de la contestation antilibérale ne semble pas menacé. Chavez reste en position de force et la stratégie anti-impérialiste qu’il veut mettre en place se développe. D’autant qu’il peut compter sur un nouvel allié : si les dirigeants de gauche qui émergent se réclament en majorité de la famille sociale-démocrate, Evo Morales se rapproche immédiatement de lui, en voulant mettre fin à l’Etat colonial et aux privilèges des multinationales, en s’opposant à l’impérialisme des Etats-Unis et en se faisant le porte-parole des populations défavorisées. L’influence conjuguée de la Bolivie et du Venezuela, les deux puissances gazo-pétrolières du sous-continent, pourrait favoriser la montée déjà sensible de la gauche et de l’antiaméricanisme dans une région dont les principaux pays, le Brésil et l’Argentine, souffrent comme d’autres d’un déficit énergétique. Le président vénézuelien a ainsi les moyens matériels de son ambition... ambitions de Hugo Chavez

Par ailleurs, il polarise toujours sur lui l’attention de cette gauche que Lula n’a pas réussi à incarner : champion de la légitimité démocratique, le leader bolivarien apparaît en outre comme l’héritier de Fidel Castro, qui reste pour tous les Latino-Américains la boussole de la gauche radicale anti-impérialiste. De notoriété publique, les piqueteros argentins ou les paysans sans terre brésiliens se sentent davantage représentés par Chavez que par leurs propres présidents. Et pour cause : grâce à la manne pétrolière, il a réussi à réaliser jusqu’à maintenant les réformes sociales que promeut sa révolution bolivarienne (2). « Avec M. Fidel Castro, analyse Maurice Lemoine, journaliste spécialiste de l’Amérique latine, Hugo Chavez est l’unique président qui prône un modèle de développement s’écartant de manière significative du consensus de Washington » (3). Du modèle d’intégration du Mercosur qu’il définit comme « soumis aux diktats du capital et à la logique mercantile », il n’a pas forcément la même vision que celle du Brésil, converti au « réalisme » et salué par le FMI. Aucun des quatre gouvernements du Mercosur n’envisage un schéma d’intégration alternatif impliquant un autre type de développement. Kirchner critique le FMI, mais pas le type de développement qui sous-tend le modèle agro-exportateur de ressources naturelles dans lequel il investit. En revanche, Chavez prône inlassablement la mise en place de l’Alternative bolivarienne pour les Amériques (ALBA), processus d’intégration visant au développement de l’« Etat social, non dans l’intérêt des élites mais dans l’intérêt des peuples ». Réactivation du vieil idéal d’intégration communautaire latino-américaine, l’ALBA est la seule critique idéologique de l’ALCA. « Le cadre national pour les leaders de gauche en Amérique latine, estime Erwan Sommerer, chercheur au Crealc (4) est une dimension trop étroite pour mener de véritables réformes sauf avec la manne du pétrole. S’il arrive à faire admettre que l’ALBA est une alternative à l’ALCA, Chavez peut jouer un rôle. Il a un potentiel, de l’ambition et de l’argent. » Quels atouts pour fédérer ?

Mais ces atouts suffisent-ils pour fédérer les nations d’Amérique latine autour d’un tel projet ? Secrétaire général de l’Association France-Amérique latine, l’altermondialiste Fabien Cohen craint que les nationalismes latinos ne soient trop profonds et les Latinos eux-mêmes « trop individualistes ». Il n’est qu’à voir, en effet, la recrudescence des différends géopolitiques que le Chili a avec le Pérou et la Bolivie (5). Il estime, par ailleurs, la personnalité du leader vénézuelien « trop ambiguë ». Très populaire dans les couches sociales latinos, il ne le serait pas, selon lui, auprès des élites politiques qui s’en méfient et ne reconnaissent pas son rôle d’autorité. « Dans un même discours, poursuit-il, il peut invoquer aussi bien Jésus que Marx ou Che Guevara. Il ne fait la différence entre l’homme, probablement croyant, et le chef d’Etat. Cela donne l’impression d’une confusion idéologique. » Considération à laquelle se joint Erwan Sommerer, pour lequel Chavez ne donne pas le sentiment d’un idéologue : « Il faut qu’il définisse plus clairement son positionnement non pas en termes d’antilibéralisme et d’antiaméricanisme mais en positionnement idéologique capable de rassembler les forces de gauche latinos et les forces progressistes internationales. » La fluidité de la doctrine professée par le chef de l’Etat vénézuelien est en fait à la fois une force et une faiblesse. Reste qu’il doit préciser l’ambition de sa politique pour lui donner une cohérence viable sur le long terme. Son discours à Caracas est, de ce point de vue, aussi crucial qu’attendu ! Va-t-il mettre cette sixième édition du FSM à profit pour s’affirmer comme une force de proposition ? Mais désormais Hugo Chavez n’est plus seul. La manière dont Evo Morales va s’y prendre pour combattre la pauvreté et l’exclusion ne manquera pas d’être observée. « Sa volonté de contrôler les immenses gisements de gaz notamment heurtera de plein fouet les multinationales », prévient Erwan Sommerer.

La méthode Evo Morales

Lourdement endettée, la Bolivie est pour l’instant sous la coupe de Washington et des institutions financières internationales. Sans compter son refus des campagnes d’éradication des plantations de coca en partie financées par les Etats-Unis [voir encadré p. 28], qui fait déjà de lui la nouvelle bête noire de Washington. « Là où Chavez, poursuit le chercheur, dispose de la manne pétrolière pour faire la politique sociale que promeut sa révolution bolivarienne, lui [Evo Morales, ndlr] ne peut s’en tirer qu’avec des idées. C’est précisément, conclut-il, ce qui le rend intéressant aux yeux des observateurs internationaux pour lesquels il n’a pas l’inconvénient d’avoir les casseroles que traîne Hugo Chavez. » Hugo Chavez-Evo Morales. La gauche latino-américaine ne manquera pas d’observer avec attention l’évolution des deux hommes qui renouent avec l’espoir de libération nationale et sociale associé par Chavez au nom mythique de Simon Bolivar. Leur succès ou leur échec pèsera lourd sur l’évolution du continent. Pas seulement de lui.

/1. Cette fois, le FSM sera « polycentrique » avec des événements/

/synchronisés au Venezuela, au Pakistan et au Mali./

/2. La Révolution bolivarienne tourne autour de quatre axes essentiels : elle est redistributive, anti-néolibérale, participative et inclusive./

/3. Les réformes auxquelles doivent se soumettre des pays sous les injonctions du FMI et de la Banque mondiale sont : discipline fiscale, taux de change « compétitifs », libéralisation du commerce, investissements étrangers, privatisation et déréglementation./

/4. Centre de recherche sur l’Amérique latine et les Caraïbes./

/5. Le Chili, l’« ennemi historique », s’est approprié la façade maritime de la Bolivie, qui revendique sa restitution, au moins partielle, lors de la guerre du Pacifique (1879-1883). Le président Chavez soutient la revendication bolivienne./

/ENCADRE 1/

/Géopolitique de la coca/

/S’ils sont depuis toujours producteurs et consommateurs de coca, ce ne sont pas les peuples andins, qui l’utilisent à des fins rituelles ou curatives, qui ont inventé la cocaïne. La filière coca-cocaïne a prospéré en Amérique latine sur fond de baisse du prix des matières premières et de mise en place des politiques d’ajustement structurel des années 1980. Produite dans la région des Andes (Colombie, Bolivie, Pérou), la coca devient cocaïne en Colombie, puis transite par les Caraïbes, l’Amérique centrale et le Mexique avant de pénétrer sur le territoire du premier consommateur mondial, les Etats-Unis. Pour combattre le narcotrafic, considéré comme un ennemi de taille de leur sécurité nationale, les Etats-Unis ont intensifié leur aide financière et logistique aux pays de la région, tout en les incitant à « militariser » la lutte. Excellent prétexte pour reprendre en main les armées continentales./

/Depuis 1995, les Etats-Unis ont multiplié les manœuvres pour assurer la permanence de bases américaines au Panama mais aussi en Equateur, dans les Antilles néerlandaises, au Salvador, au Honduras ou encore au Pérou et au Paraguay. Plus que la réduction du narcotrafic (1), ce dispositif a pour objectif de contrôler une région stratégique tant sur le plan économique que politique. Ainsi, le « plan Colombie », de 1999, accordant une aide de 1,6 milliard de dollars pour « consolider les mécanismes démocratiques et lutter contre le narcotrafic », est, de facto, destiné principalement à financer la contre-insurrection. Légaliser la culture de la « feuille sacrée » en Bolivie : que les Etats-Unis menaçaient, si Evo Morales était élu, de priver de l’aide financière pour lutter contre le trafic de cocaïne : c’est priver de toute justification une ingérence états-unienne dans ce pays./

/Chakri Belaïd/

/1. La politique répressive ne permet que des réductions ponctuelles des cultures de coca, car dans le même temps les foyers de production se déplacent. Simplement parce que cette pseudo-lutte contre la drogue ignore délibérément les racines socio-économiques du problème./

/ENCADRE 2/

/ALBA-ALCA, deux stratégies en confrontation/

/Projet géopolitique de Washington lancé en 1994 par Bill Clinton, l’ALCA (Zone de libre-échange des Amériques) cherche à donner au marché et aux transnationales nord-américaines une totale liberté d’action dans leur traditionnelle zone d’influence latino-américaine. Selon le dessein original de Washington, l’ALCA aurait déjà dû entrer en vigueur en janvier 2005. Mais le projet s’est enlisé, car confronté au refus des pays du Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay et Uruguay) et du Venezuela (membre associé), pour lesquels les conditions ne sont pas encore réunies pour parvenir à un accord commercial « équilibré et équitable ». D’où l’urgence pour le gouvernement nord-américain de signer à tout prix, comme il l’a fait avec la Colombie, le Pérou ou le Chili, des traités bilatéraux ou sous-régionaux (1) pour préparer l’approbation finale du traité./

/C’est à cette stratégie que s’oppose l’Alternative bolivarienne pour les Amériques (ALBA), proposée officiellement par le président vénézuelien Hugo Chavez en décembre 2001. Y sont tracés les principes directeurs d’une intégration latino-américaine et caribéenne basée sur la justice et la solidarité entre les peuples. L’ALBA vise à créer des avantages coopératifs entre les nations permettant de compenser les asymétries existantes entre les pays de l’hémisphère. Elle se base sur la création de fonds compensatoires pour corriger les disparités qui placent en désavantage les nations les plus faibles face aux puissances. Elle accorde la priorité à l’intégration latino-américaine et à la négociation en blocs sous-régionaux. En plus de créer/

/l’ALBA, Chavez propose de créer un géant pétrolier latino-américain : Petroamerica : qui pourrait devenir le fer de lance d’un ample processus d’intégration économique de la région en remettant en question le monopole énergétique, en majorité aux mains des compagnies pétrolières nord-américaines./

/Pour autant, l’ALBA est, pour l’heure, davantage un discours qu’un programme concret d’intégration. Ses défis majeurs se trouvent probablement dans la formulation de propositions applicables concrètes : quelles seront les régulations douanières de l’ALBA ? Y aura-t-il une libre circulation des personnes ? Mais aussi dans sa capacité à réagir face à des interpellations actuelles, comme appuyer la démocratisation à Cuba./

/Chakri Belaïd/

/1. La CAFTA-RD, traité de libre-échange entre les Etats-Unis, les pays d’Amérique centrale et la République dominicaine, est en cours d’approbation./

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