Accueil > Résistances | Entretien par Emmanuel Riondé | 29 mai 2011

Amnesty, 50 ans, bien sous tous rapports

Guêpe des dictateurs de tous poils et lueur d’espoir pour les prisonniers d’opinion, Amnesty International a 50 ans. Retour sur cinq décennies de lutte pour la défense des Droits Humains avec Francis Perrin, le vice-président de la section française.

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Quand, ou, avec qui et pour quelles raisons Amnesty International a-t-elle vu le jour ?

Francis Perrin : Amnesty International a été créée à Londres le 28 mai 1961 par un avocat britannique, Peter Benenson, aujourd’hui mort. Il avait appris la condamnation, au Portugal, de deux étudiants à sept ans de prison pour avoir porté un toast à la liberté ! Il a aussitôt voulu faire quelque chose pour les faire libérer. Ce qui n’aurait pu n’être qu’une campagne s’est vite transformé en mobilisation permanente pour tous les prisonniers d’opinion à travers le monde. Cet objectif initial a perduré, il est toujours essentiel mais d’autres s’y sont ajoutés au fil des ans : la lutte contre la torture, contre l’exil forcé, contre la peine de mort... Amnesty International est aujourd’hui un mouvement global de défense des Droits Humains.

Diriez-vous que la situation des Droits Humains s’est améliorée ou détériorée en 50 ans sur la planète ?

Francis Perrin : Il est difficile de répondre à cette question pour plusieurs raisons. D’abord parce que les Droits Humains ont plusieurs facettes, économique, sociale, politique, sanitaire, etc. Et que l’une peut s’améliorer dans un endroit tandis qu’une autre régresse ailleurs. Il est donc impossible d’apporter une réponse globale. Ensuite parce que, évidemment, les violations des Droits Humains sont le plus souvent dissimulées par ceux qui les commettent. Enfin parce que, malgré cela, dans cette société de l’information, on sait aujourd’hui bien plus de choses sur ce qui se passe partout dans le monde que cinquante ans en arrière. Du coup, on peut parfois avoir le sentiment que la situation s’est considérablement aggravée sauf qu’avant, on ne savait pas tout... Et il n’est pas facile de rectifier cet effet déformant sur le temps long de la masse d’informations reçues.

On peut acter, en revanche, de nettes améliorations sur certains sujets. La peine de mort tout d’abord : lorsque Amnesty a lancé sa première campagne internationale, en 1977, un tiers des pays de la planète étaient abolitionnistes. Aujourd’hui, on en est à deux tiers. Il s’agit là d’un véritable renversement sur un sujet bien plus délicat, bien moins consensuel, que la libération des prisonniers politiques par exemple. Et il est tout à fait réaliste de penser qu’un jour le monde sera totalement débarrassé de la peine de mort.

L’autre avancée importante concerne la montée en puissance de la justice pénale internationale. A partir des années 90, se sont créés les tribunaux internationaux sur l’ex-Yougoslavie, le Rwanda, le Cambodge, etc. On n’avait plus vu ça depuis les tribunaux spéciaux de la fin de la deuxième guerre mondiale (Nuremberg). Mais c’est une construction et, en l’occurrence, elle est récente. Est ce que le processus se développe ? Est-ce qu’il est performant ? A ces deux questions nous répondons oui. Dernier exemple en date, avec l’arrestation de Ratko Mladic, sur les 162 mises en accusation depuis la création du Tribunal sur l’ex-Yougoslavie, 161 personnes ont été arrêtées.

"Nous sommes à l’aube de changements historiques mais ceux-ci ne tiennent qu’à un fil", écrivez-vous dans votre rapport 2011. Une allusion au printemps arabe ?

Francis Perrin : Oui, bien entendu. Il y a les régimes répressifs qui sont déjà tombés, ceux, comme Kadhafi en Lybie, que l’on ne devrait plus revoir à la tête des Etats et puis tous ceux qui ont été contraints par ce mouvement de faire de véritables concessions, notamment sur le terrain des Droits Humains. Il y aura très clairement un avant et un après "printemps arabe". Mais certains pouvoirs de la région ont bien compris le danger que cela représente pour eux et ils jouent la carte de la répression massive, je pense bien entendu à la Syrie. Arrestations, tortures, sièges de villes... Certaines forces n’ont pas abandonné la partie. Nous appelons donc la communauté internationale à être vigilante et à ne pas lâcher ces populations. Et nous appelons les occidentaux à changer radicalement de politique par rapport aux régimes répressifs.

Vous avez dit politique, un mot qui fâche à Amnesty International... Peut-on défendre les Droits Humains sans faire de politique ?

Francis Perrin : Nous n’avons pas de problème avec la politique, simplement il faut s’entendre sur la définition et le sens que l’on donne à ce mot. S’il s’agit de s’impliquer dans la vie de la Cité, Amnesty est bien dans le domaine politique puisque le respect des Droits Humains renvoie directement aux responsabilités des Etats que nous ne cessons d’interpeller.

Si on parle de politique au sens partisan, nous ne sommes pas dans ce registre, nous sommes une organisation apolitique. Nous avons une forte base juridique et depuis l’origine, le critère de base de notre action c’est de regarder les faits, de les vérifier et de les passer au crible du Droit international et du respect des Droits Humains.

A quoi servent vos rapports ?

Francis Perrin : Ces rapports ont au moins trois fonctions : d’abord, informer les opinions publiques - et les médias qui seront nos relais vers elles -, nos principaux soutiens. Afin que ces opinions en viennent à considérer qu’il faut faire pression pour mettre fin à des situations que nous dévoilons. Deuxième chose, nommer pour faire honte, le name / shame des anglo-saxons. Etre montré du doigt pour ses violations des Droits Humains est quelque chose de très gênant pour les Etats aujourd’hui. Ils n’aiment pas ça du tout et il n’y a que peu d’exception dont on peu penser qu’ils s’en moquent complètement, comme la Corée du Nord par exemple. Enfin, cela sert à interpeller les Etats qui ont des liens avec ceux faisant l’objet du rapport. Pour leur dire voyez ce que fait ce pays avec lequel vous avez des relations économiques, stratégiques, diplomatiques, etc. Vous pouvez intervenir dessus en conditionnant vos relations à un meilleur respect des Droits Humains.

A lire

Le rapport 2011 d’Amnesty International sur "la situation des Droits Humains dans le monde" a été rendu public le 13 mai.

Il rend compte de la situation en 2010 dans 157 pays et territoires dont la France où, entre autre, "les enquêtes sur des cas de mort en détention semblent manquer d’indépendance et d’impartialité". Des cas spécifiques de torture et mauvais traitements ont été recensés dans 98 pays et les 2/3 des habitants de la planète n’ont pas accès à la justice même là où existent des systèmes judiciaires, peut-on apprendre dans ce rapport. Mais il met aussi en avant les révolutions arabes et le rôle joué par l’usage des nouvelles technologies dans ces mouvements.

Avec des résumés régionaux, une fiche par pays, et l’état des ratifications des traités relatifs aux Droits Humains.

Rapport 2011 en vente auprès des sections et groupes d’Amnesty International et dans certaines librairies. 415 p., 15 €. Plus d’infos sur www.amnesty.org.

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