Accueil > Culture | Par Sylviane Bernard-Gresh | 1er janvier 2000

Amour du théâtre, disent-elles

Entretien avec Tsilla Chelton, Jenny Alpha, Gisèle Casadesus, Andrée Tainsy

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Quatre femmes, quatre actrices, quatre... Comment nommer ces grandes artistes, qui, nées dans le premier quart de notre siècle, franchissent le millénaire, avec des airs de jeunes filles gourmandes, la parole alerte et l’oeil pétillant, pour parler de leur vie dans l’art ?

Ce sont des femmes tombées en amour du théâtre dès l’enfance et qui, pour trois d’entre elles, jouaient au moment où nous les avons rencontrées. "Nos anciennes", peut-être, comme on le dit dans les sociétés où l’âge suscite respect et admiration. En elles, tant d’énergie, tant de sensibilité, tant de mémoire... Alpha vient en premier : Jenny Alpha, la grande et belle dame de Martinique qui fit d’abord une carrière de chanteuse et danseuse au music-hall, mais toujours voulut jouer au théâtre, "pour la beauté des textes", saisie au vol entre deux tournées aux Antilles. Ensuite vient le "C" de Casadesus, Gisèle Casadesus, la frêle et jolie dame au visage de porcelaine, aux yeux bleus d’une énergie souveraine qui, deux heures après l’entretien, rejoignait le Théâtre du Rond-Point où elle jouait Madeleine dans Savannah Bay, une pièce de Marguerite Duras. Le "C" de Chelton aussi, Tsilla Chelton qui revenait d’un tournage à Berne et jouait le soir dans une comédie de Pierre-Olivier Scotto et Martine Feldman, le Ciel est égoïste. Andrée Tainsy est la doyenne. Depuis un an et demi, la fatigue l’empêche de jouer, mais elle va au théâtre plusieurs fois par semaine et fait "quelques petites choses au cinéma ou à la radio"...

Origines d’une passion

Toutes quatre parlent d’abord de ce goût du théâtre né dans l’enfance. Le père de Jenny Alpha emmenait sa grande famille voir tous les spectacles qui venaient à Fort-de-France. "J’étais très jeune et j’adorais ça. Avec mes frères et soeurs nous montions des spectacles le dimanche pour la famille et les amis. Mes frères jouaient de la mandoline ; on était fous de joie." Un peu désorientée dans le Paris de la fin des années 20 où elle vient faire ses études, elle rencontre les musiciens de la célèbre "Boîte à musique" et chante un jour pour eux des chants créoles, "des chants de travail, les plus rugueux, les moins métissés". C’est immédiatement le succès. Ainsi revint le goût du spectacle, malgré l’incompréhension totale de ses parents. C’est dans une famille d’artistes qu’est née Gisèle Casadesus. Une arrière grand-mère faisait déjà l’actrice, mais Gisèle était promise à la musique, solfège, piano, harpe : "Je n’avais en tête que le théâtre ; mon père était le directeur musical de la Gaîté Lyrique. C’est là, en voyant jouer Denise Gray, que le virus du jeu m’a prise." A 17 ans, reçue première au Conservatoire d’art dramatique, elle décroche en 1934 un premier prix d’interprétation, et est engagée à la Comédie-Française. C’est dans une pension à Bruxelles, dirigée par deux institutrices adeptes de Montessori, où son père la met après la mort de sa mère, que Tsilla Chelton va attraper elle aussi le virus :

"C’était une sorte de phalanstère philosophique avec une atmosphère de liberté et de créativité étonnantes. Tous les membre mettaient en commun leurs ressources et invitaient les artistes qui passaient à Bruxelles. J’ai entendu Copeau, vu de la danse balinaise, des danseurs hindous. Chaque année nous montions un spectacle. Plus tard, je saisissais toutes les occasions pour jouer. C’est à la fin de la guerre, lors d’une histoire d’amour tumultueuse que je reçus l’illumination. On me dit « va faire ton théâtre ailleurs », c’est ce que j’ai fait. Puis ce fut la rencontre avec Ionesco, Jacques Mauclair et toutes les créations que l’on fit de cet auteur alors inconnu..."

Andrée Tainsy passa aussi son enfance à Bruxelles où elle est née. Elle eut aussi une institutrice passionnée de théâtre qui montait des spectacles, invitait Jacques Copeau pour des lectures, "J’adorais cela, je jouais tous les rôles ; avec ma voix grave, je faisais Scapin, le grand prêtre dans Athalie. A l’adolescence, je partis à Genève pour faire des études d’assistante sociale. Cela me plaisait mais j’ai dû abandonner quand j’ai appris que mon diplôme ne vaudrait rien pour moi qui étais belge. De retour à Bruxelles j’ai suivi des cours avec une amie de Jacques Copeau, alors totalement inconnue, Madeleine Renaud. C’étaient de bons cours et je suis rentrée au Conservatoire. C’est en voyant un spectacle de la Compagnie des Quinze, avec Jean et Marie Hélène Dasté, Copeau... que j’ai su quel théâtre je voulais faire. Je les ai suivis à Aix-en-Provence, et, avec eux, j’ai joué dans de nombreuses pièces. Nous faisions tout, les costumes, les décors...". Andrée Tainsy parle doucement, comme pour elle-même, avec une extrême pudeur. Comme je la fais reprendre quelquefois pour mieux entendre, elle se livre : "je suis très, très timide, le théâtre a été très important ; il m’a permis de communiquer, de vivre". Quelques années après, quand la compagnie s’est dissoute, elle eut la chance, à 22 ans, de travailler dans la troupe des Pitoëff.

La grâce de vieillir

Ainsi se nouèrent quatre destins, quatre chemins de théâtre très différents qui, avec le recul, dessinent le paysage théâtral français de notre siècle. Pour Jenny Alpha, faire du théâtre ne fut pas toujours simple. "Combien de fois, des metteurs en scène me répondirent : « Le rôle n’est pas écrit pour une femme de couleur, le public rira ». Et moi, je répondais : « Le rôle a été écrit pour une femme ; le public est ce que l’on en fait ; le théâtre, c’est la vie et les Noirs sont dans la vie, pourquoi faut-il qu’ils restent invisibles ?" Des années entières, casting après casting. Rien. Roger Blin fait appel à elle en 1958 pour les Nègres, de Jean Genet ; Jean-Marie Serrault pour la Tragédie du roi Christophe d’Aimé Césaire, mais il faut attendre 1978, pour qu’Henri Ronce la mette en scène dans un rôle de femme sans caractéristique de couleur. La carrière de Gisèle Casadesus se déroula de 1934 à 1963 à la Comédie-Française. "Jusqu’à ce qu’arrive Edouard Bourdet, la mise en scène n’existait pas ; les plus âgées gardaient jusqu’au bout leur emploi de jeune première. Edouard Bourdet a réalisé un immense dépoussiérage, il fit venir les metteurs en scène du Quartel : Copeau, Dullin, Jouvet, Baty. J’ai joué avec Baty, Copeau et Jouvet. C’était un travail entièrement neuf." Pour avoir créé plusieurs pièces de Ionesco dans le théâtre privé, c’est dans le privé que Tsilla Chelton a le plus souvent joué. Tant étaient étanches les cloisons qui séparaient les différents théâtres. Les étiquettes qu’on colle sur les comédiens font qu’ils restent parfois plusieurs années sans jouer. Ainsi de Tsilla au cinéma après Tatie Danielle, le film de Chatilliez.

Certaines interprétations sont si fortes qu’on identifie l’actrice au personnage. Au théâtre, Tsilla joue toujours, et forme avec une belle énergie de jeunes acteurs ; parmi eux, Michel Blanc, Gérard Jugnot, Christian Clavier, Valérie Mairesse. Du métier qu’elle exerce depuis plus de quarante ans, elle affirme : "Je ne m’identifie pas à lui mais c’est dans le jeu et par le théâtre que j’exerce ma réflexion sur la vie, les hommes, le monde. La grâce de vieillir, c’est d’avoir le recul et pouvoir tirer des leçons des trajectoires des autres". Les débuts d’Andrée Tainsy la conduisirent dans le théâtre public, et le théâtre de la décentralisation. Elle joue pour Claude Régy dès 1953 et le retrouve, il y a trois ou quatre ans, pour une pièce de Grégory Motton. Entre-temps, Roger Blin, Antoine Vitez, Jean-Pierre Vincent, Claude Yersin, et la télévision de la belle époque, celle de Stellio Lorenzi, Marcel Bluwal.Laissons conclure Jenny Alpha : "Jouer, c’est une énergie sans cesse renouvelée, cela donne un véritable sentiment d’éternité." Et Gisèle Casadesus : "La splendeur de l’âge, c’est de pouvoir jouer avec tout ce qu’on a emmagasiné, tout ce que l’on a vécu, tout de la vie et toute la vie."

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