Accueil > Idées | Par Arnaud Viviant | 23 décembre 2008

André Gorz, oser l’utopie

« La sortie du capitalisme aura lieu d’une façon ou d’une autre, civilisée ou barbare », avançait André Gorz. Il plaidait pour une sortie civilisée, en théorisant un postmarxisme social écologique. Arno Münster consacre un livre à ce grand penseur de notre temps.

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Le philosophe André Gorz s’est suicidé avec sa femme Dorine, il y a plus d’un an, le 24 septembre 2007 ; ce n’est rien de dire qu’il nous manque, à l’heure où tout ce qu’il a décrit est en train de se réaliser. Dans le petit livre que lui consacre aujourd’hui Arno Münster, André Gorz ou le socialisme difficile, sorte de vademecum de sa pensée, il y a des passages rédigés au conditionnel : un conditionnel qui, aujourd’hui, n’a plus raison d’être. Par exemple : « La dépendance accrue du capitalisme vis-à-vis des banques et des marchés financiers, transformant l’économie réelle en « un appendice des bulles spéculatives entretenues par l’industrie financière", rendrait quasiment inévitable une crise mondiale aiguë déclenchée par l’éclatement des bulles spéculatives et la faillite en chaîne des banques. »

Ou bien encore : « La course à la productivité et au profit tend toujours à s’accélérer, tandis que le niveau et la masse des salaires tend à diminuer. Si cette tendance se confirme en s’exacerbant, une limite sera bientôt atteinte qui pourrait sérieusement remettre en cause le système. Cela conduirait inévitablement à une crise sociale opposant la masse des salariés appauvris à une élite de privilégiés excessivement enrichis par ce système (notamment par le biais de la spéculation financière). »

ECOLOGIE ET DECROISSANCE

Ancien élève de Sartre, philosophe, mais aussi journaliste économique, dans les années 1970, au Nouvel Observateur sous le pseudonyme de Michel Bosquet, André Gorz ne se voulait pourtant pas prophète. Mais comme l’écrit Arno Münster, il entendait maintenir « l’optimisme militant de sa vision » . Celle-ci était que « la sortie du capitalisme aura lieu d’une façon ou d’une autre, civilisée ou barbare » , lui plaidant et théorisant naturellement pour la sortie civilisée. A savoir : orienter l’économie vers l’écologie (dont il a été l’un des premiers penseurs politiques) et la décroissance. Ce qui, à ses yeux, présupposait « une autre économie, un autre style de vie, une autre civilisation, d’autres rapports sociaux » . Tout un programme auquel on voit mal souscrire nos élites rassises, qui en sont encore à s’esbaudir de la réactivité des Etats face à la crise. Et qui ne semblent pas vivre, paradoxalement, le fait d’avoir exigé du peuple, il y a trois ans, qu’il se plie « à l’insu de son plein gré » au dogme de « la concurrence libre et non faussée », pour mieux battre en brèche ce même dogme, essentiel à leurs yeux, dès que la moindre banque fait faillite...

Gorz ne croyait pas en la révolution. Il pensait plutôt que des modèles minoritaires de modes de vie, basés sur la décroissance et l’autogestion, finiraient par infiltrer le modèle majoritaire. En revanche, il restera fidèle au socialisme, même s’il constatait qu’avec « le système soviétique s’est effondré également la conception du socialisme (ou communisme) « authentique » tel qu’il était défini par ses pères fondateurs » . En 1967, dans un livre joliment titré Le Socialisme difficile, il conspuait également l’électoralisme, en notant que « la logique électorale tendra finalement à jouer en faveur de ceux des dirigeants politiques pour lesquels le rôle de la « gauche » se réduit « à faire mieux que la droite » la même politique que celle-ci » . Chose qui reste toujours aussi vraie quarante ans après son énonciation.

LA REVOLUTION NUMERIQUE

Cela amènera André Gorz, au début des années 1980, à faire ses « adieux au prolétariat » (puisque celui-ci a disparu en tant que tel) et à tenter de définir un postmarxisme « social écologique » . Mais ce qui fait de Gorz un grand penseur de notre temps, l’un des plus utiles, un des rares qui puissent nous servir de « boîte à outils », comme disait Deleuze, c’est qu’il a vécu et réfléchi, contrairement à Deleuze par exemple, la révolution numérique. En 2003, dans son essai L’Immatériel , sous-titré Connaissance, valeur et capital, André Gorz explique comment cette dématérialisation du savoir nous oblige à repenser les notions de « travail, de valeur et de capital » . Il avait la certitude (qui devrait bel et bien se confirmer un jour si les petits cochons ne nous mangent pas, comme disait ma grand-mère) que la révolution numérique allait induire « un rapport où les facultés de jouir et les facultés artistiques joueront un rôle de plus en plus important » . Pour finir sur une note optimiste, disons que la seule motion socialiste se revendiquant de la pensée de Gorz : la motion Utopia : a obtenu moins de 2 % des voix de la part des militants avant le Congrès de Reims.

Paru dans Regards n°57 décembre 2008

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