Accueil > Culture | Par Jean Sébastien Mora | 30 janvier 2012

Angoulême : entre exigences artistiques et foire marchande

Rendez-vous incontournable du neuvième art, le Festival international de la bande dessinée d’Angoulême qui a fermé ses portes dimanche 29 janvier est le théâtre d’une opposition entre les grandes éditions et les structures indépendantes.

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Surnommée par beaucoup d’auteurs le « salon de l’agriculture de la bande dessinée », le festival International de la BD d’Angoulême reste une immense foire aux livres qui comme tout produit culturel, n’échappent pas aux règles du marché de l’art. Ici les extrêmes se côtoient : l’œuvre avant-gardiste et la BD produit-dérivé d’une série TV, les chasseurs de dédicaces et les artistes en devenir etc. Depuis une vingtaine d’années, le festival d’Angoulême est avant tout l’incarnation de la guerre économique, et donc artistique, opposant les mastodontes de la BD et les éditeurs alternatifs. A partir des années 1990, un ensemble d’éditions indépendantes ont vu le jour, impulsées par quelques artistes inventifs et radicaux. Subjectivité annoncée, vision non-conformiste, elles ont considérablement renouvelé et diversifié le neuvième art dans l’hexagone, voire en Europe. A Angoulême, dans l’espace Nouveau Monde on retrouve notamment l’Association, Les Requins marteaux, Cornélius, 6 pieds sous terre, Atrabile, Tanabis.

Or dans une logique de profit croissant, les majors de la bande dessinée ont rapidement repris à leurs comptes les formes inventés par la BD d’auteur : couverture souple, format noir et blanc, récit narratif et subjectif. « Le nouvel esprit du capitalisme a triomphé grâce à la formidable récupération de la critique artiste » analysent les sociologues Eve Chiapello et Luc Boltanski [1]. Sans la moindre gêne, Nadia Gibert la responsable d’édition chez Casterman a ainsi pris l’habitude de déclarer à Angoulême que « la BD indépendante est son laboratoire ». Désormais la mention « roman graphique » apparaît dans toute les collections, quelle que soit la démarche artistique initiale. Pour reconquérir l’espace marchand qu’avaient défichés les indépendants, Denoël, propriété de Gallimard a créé Denoël Graphic, Hachette Littératures la Fouine illustrée, Dargaud Poisson Pilote, etc. « Un simulacre de diversité qui singe nos méthodes ! Sur le modèle industriel, les gros éditeurs ont rendu reproductibles le geste de l’artisan mais l’offre est standardisée et normalisée  » s’inquiète Jean Louis Capon à la tête des éditions Cornélius.

A ceci s’ajoute que la BD peine encore à conquérir sa légitimité dans les mass-médias, qualifiée encore parfois de « sous-culture » au regard de la littérature, du cinéma ou de la musique. L’approche critique s’en ressent et à nouveau, pour illustrer l’édition 2012 du festival International charentais, les titres qui reçoivent le plus d’écho dans la presse généraliste, occupent déjà 95 % des parts du marché de la BD. Et dans ce créneau régulier qu’est devenu Angoulême, une fois de plus les chiffres annoncés comme très positifs par les journalistes masquent en fait une menace latente pour la BD d’auteur : 5327 livres de bande dessinée ont été publiés en 2011, soit +3,04% d’augmentation. Or s’il progresse régulièrement, le marché se resserre aussi : « les grandes maisons d’éditions saturent volontairement l’offre, au risque de noyer les petites productions » s’inquiète Franky Baloney, responsable des Requins Marteaux, édition indépendante bordelaise. Franky Baloney sait d’ailleurs bien de quoi il parle : en dépit d’une consécration en 2009 avec l’ouvrage Pinocchio par Winshluss, les difficultés financières ont presque noyés les Requins Marteaux en 2011.

Le compromis de la direction

Depuis maintenant 8 ans, les éditions Dupuis imposent aux visiteurs du festival international de la bande dessinée d’Angoulême, un achat en contrepartie de la dédicace d’un auteur. Une logique pas très bien acceptée par les amoureux du neuvième art qui dénoncent un souci de rentabilité toujours plus accru. Dans un festival qui reste cher (l’entrée adulte est de 14 € pour un jour), en 2010 beaucoup d’éditions de l’espace grandes bulles ont emboité l’obligation d’achat. « Qui serait prêt à payer pour entrer dans une librairie avec l’intention d’acheter des livres et de faire la queue afin d’obtenir des dédicaces ? Vous ? » écrivait un peu provocateur en 2009 le dessinateur Morvandiau dans le Monde Diplomatique. Files d’attentes, vigiles, la pratique de la dédicace a pris une importance qui est en train de lui faire perdre tout son sens à la création artistique. Tout en reconnaissant l’engagement et le savoir faire de son directeur artistique Benoit Mouchart, Morvandiau estime que « Angoulême ne changera pas » : « Depuis sa création, il y a presque quarante ans, ce festival a toujours cherché à concilier logique artistique et nécessités commerciales, au risque de ne contenter vraiment personne » analyse-t-il. En effet, la sélection des ouvrages nominés pour le prix du Jury est le fruit de tractations avec les grands éditeurs et chaque année elle est critiquée pour son caractère consensuel. A la tête de la direction artistique depuis 2003, Benoit Mouchart est très apprécié des auteurs. On lui doit notamment « La bande dessinée doit sortir du ghetto ! », une tribune remarquée parue dans Libération en 2003. Mouchart est convaincu que le secteur dans son ensemble reste fragile et qu’Angoulême doit avant tout assurer la reconnaissance de la BD, sur plusieurs tableaux : « Le festival évolue. En 2012 on compte une centaine de rendez-vous où le public peut échanger avec les auteurs  » se défend Benoit Mouchard. Les expositions et les rencontres internationales ont en effet constitué les grandes forces d’Angoulême. De Carlos Gimenez, en passant par Gipi, Stéphane Blanquet ou Marjane Satrapi, le festival Angoulême a aussi été le tremplin d’un ensemble d’auteurs indépendants, voire même considérés jusqu’ici impubliables. « Lorsqu’il remporte le prix du meilleur en album en 1976, Hugo Pratt, est alors inconnu du grand public. De la même manière quand Marjane Satrapi est récompensé en 2003, certains éditeurs ont pu juger ce choix invendable » conclue Benoit Mouchart.

Rien n’est simple donc, mais la crise économique combinée à la pression grandissante du marché, ne laissent pas le compromis sur lequel est fondé le festival d’Angoulême, a l’abri de mauvaises surprises.

A (re)lire sur regards.fr

C’est le canadien Guy Delisle qui a obtenu le prix du meilleur album de l’édition 2012 du festival d’Angoulême pour son album Chroniques de Jérusalem . Il nous avait accordé un bref entretien quelques semaines avant.

Notes

[1Le nouvel esprit du capitalisme, de Eve Chiapello et Luc Boltanski, Gallimard 2005

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