Accueil > Culture | Par Marion Rousset | 1er février 2005

Annie Ernaux : « Saisir ce qui passe à travers moi »

L’autofiction n’est qu’un instrument passager pour partager le réel d’une expérience, ce qu’elle dit sur le monde et ce qu’elle apporte aux gens.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Pourquoi vous être si souvent mise en scène dans vos romans ?

Annie Ernaux. J’ai commencé par les Armoires vides , en 1974, qui relevait de l’autobiographie : le personnage ne portait pas mon nom, il s’appelait Denise Lesur et non Annie Ernaux, mais ce qui lui arrivait était totalement inspiré de mon expérience propre. Je n’ai pas entamé ce texte simplement pour parler de moi, pour me « fictionner ». Mon but était de rendre sensible la déchirure sociale à travers l’école. C’est pareil dans la Femme gelée. Même si, cette fois, le personnage n’est pas différent de l’auteur, c’est l’itinéraire d’une femme qui m’intéresse. Quand le livre est sorti, en 1981, il portait encore le nom de roman malgré une espèce d’incertitude : on ne sait pas si le Je est ou non Annie Ernaux. Au cours des interviews, le masque est tombé. Il était d’ailleurs bien léger. Les lecteurs n’étaient pas dupes. Bien sûr, ce n’est pas l’exacte vérité, beaucoup de noms ayant été changés. Mais tout y est : les deux enfants, le poste de professeur, etc. Au fond, le plus important fut les nombreux débats que ce texte a suscités. D’autres femmes se sont mises à livrer une expérience de la maternité différente de la mienne.

Le Je de l’auteur permet-il de soulever des réactions plus vives ?

A.E. Bien sûr. Si la Place a connu un formidable parcours de lecture, c’est parce que tout le monde savait bien que c’était vrai. Parce que j’ai recherché, à travers ce texte, l’histoire de mon père ouvrier. J’ai pratiqué une sorte d’exploration. Tous mes livres sont des explorations :de l’itinéraire d’une femme avec la Femme gelée , de la passion avec Passion simple et de la jalousie qui m’a traversée à un moment et que j’ai scrupuleusement relatée avec l Occupation . Ecrire n’a jamais été autre chose pour moi que de saisir ce qui passe à travers moi. Marivaux disait : « Je saisis les pensées qui me viennent. » Moi, je saisis aussi l’expérience et je la transcris de cette façon-là parce que c’est mon vécu. Avec toute la compassion du monde, toute l’empathie possible, si ça ne vous traverse pas, si ça ne vous est pas arrivé, c’est très différent. Avant d’écrire, vous êtes enfermé dans votre être. Mais attention, ce que je ressens personnellement, je veux l’écrire impersonnellement. En elle-même, la psychologie ne m’intéresse pas. Même mes récits les plus intimes ne sont pas seulement intimes. L Occupation , par exemple, prend en compte des aspects sociaux comme la communauté de vie, l’entité du couple. Dans la Femme gelée , je montre à quel point la liberté est moins handicapée pour un homme que pour une femme. C’est la société qui veut ça. Les pères qui prennent les congés paternité sont rares.

L’exploration de votre histoire familiale, dans vos livres, vous permet-elle d’expliquer votre rapport à la féminité ?

A.E. Je ne m’habituerai jamais à une vision masculine du monde. Les femmes de ma famille étaient des femmes fortes qui travaillaient, des ouvrières, et elles ont modelé mon expérience du monde. Il est toujours très important pour moi de m’exprimer sans me soucier de ce que peut être ou ne pas être la parole d’une femme.

Vous reconnaissez-vous dans la vague actuelle d’autofictions ?

A.E. Beaucoup de livres d’autofiction ne m’intéressent pas. Ils ressemblent à une variante d’un très vieux genre qui est le roman psychologique. Le plus dramatique, c’est qu’on a souvent l’impression d’avoir lu ça cent fois. Sauf avec Christine Angot. La vague actuelle est une mode qui n’aura qu’un temps. Le terme lui-même, créé par Serge Doubrovsky, est surtout valable pour lui. D’ailleurs, cet écrivain continue dans cette veine avec beaucoup de persévérance]] : d’une certaine façon, tous ses livres sont semblables. Dans les années 80, le mot autobiographie était devenu infamant, il valait donc mieux parler d’autofiction. Cela faisait plus chic. Le débat autour de l’autofiction ne me passionne pas. Je ne comprends pas cette espèce de fureur actuelle. La littérature est intéressante dans ce qu’elle dit sur le monde et sur les êtres et dans ce qu’elle apporte aux gens dans leur vie. Peu importe la forme. Quand je suis face à une situation que je ne comprends pas, je cherche l’instrument pour la décrire. Dans les années 70, j’ai fait le saut dans l’autobiographie. Puis, avec la Place , j’ai changé d’instrument]] : j’ai opté pour un regard ethnologique. Je ne parlais pas vraiment de moi mais de mon père, de l’école, de la rupture sociale. Le livre que je publie en février]](1) avec une autre voix, celle de l’homme avec qui je vis, met en regard des photos que nous avons prises et des textes pour dire l’épreuve du cancer. Il y mêle la vie et l’érotisme. Il fallait une forme nouvelle pour dire une expérience nouvelle.

Pourquoi l’introspection psychologique, que Serge Doubrovsky revendique, vous intéresse-t-elle si peu ?

A.E. Etant donné mon âge, je suis très marquée par le marxisme et l’existentialisme. L’être est le dehors. Il n’y a pas de conscience de soi, il y a une conscience de soi dans le monde. Pour moi, ce n’est pas de l’ordre de la théorie mais de l’expérimentation. Dans Journal du dehors et la Vie extérieure , je ne suis pas présente. Le monde extérieur surgit à travers un regard. C’est ce qui m’intéresse le plus. Partir de soi pour que ça aille ailleurs.

Propos recueillis par Marion Rousset.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?