Accueil > Politique | Par Eric Hazan | 13 juillet 2011

Anniversaires infâmes

Bombardements, gaz moutarde, animalisation… L’écrivain et éditeur
Eric Hazan nous propose un petit journal de l’infamie colonialiste
et raciste, au fil des années qui se terminent par le chiffre 1.

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Au lieu d’essayer
de commenter
l’actualité, j’ai
préféré regarder
en arrière,
chercher l’inspiration dans
les années du XXe siècle qui,
comme la nôtre, se terminent
par le chiffre 1. Et je n’ai pas été
déçu, comme on dit, du voyage.

1911

Sur un pays qui ne
s’appelait pas encore la Libye,
d’un avion italien fut larguée une
bombe : c’était le premier bombardement
aérien dans l’histoire
de l’humanité. En septembre,
l’Italie avait fait, en bonne dernière,
son entrée dans la course
impérialiste. L’Afrique ayant été
depuis longtemps partagée
entre les grandes puissances
européennes, il ne lui restait
plus que la Tripolitaine, débris
lointain de l’empire ottoman.
La flotte italienne arriva en vue
de Tripoli le 25 septembre et
les canons du cuirassé Vittorio-
Emanuele écrasèrent ce qui
n’était qu’un oasis dans le désert.
Les troupes débarquées
à Tobrouk s’emparèrent facilement
du littoral, mais la résistance,
animée par des officiers
turcs parmi lesquels Mustafa
Kemal, le futur Atatürk, s’organisa
autour de Benghazi.

Le corps expéditionnaire italien,
grossi jusqu’à compter près de
100 000 hommes, avait du mal
à s’imposer face aux Arabes
et aux Bédouins, et c’est alors
que l’idée germa d’envoyer des
avions larguer des bombes sur
les combattants et la population
civile. Ainsi, la Tripolitaine
s’ouvrait enfin à la civilisation,
dont elle n’est du reste pas
encore sortie.

1921

Le 21 juillet de cette
année fut une journée retentissante
 : une armée espagnole
forte de 60 000 hommes écrabouillée
par quelques milliers
de paysans dans le Rif, bande
montagneuse dans le nord du
Maroc. Cette déroute d’Anoual (plus de 15 000 hommes tués
ou blessés, des dizaines de canons,
des centaines de mitrailleuses
prises par les Rifains, le
suicide du général espagnol
Fernandez Silvestre) était la
première victoire d’une troupe
« indigène » contre une armée
occidentale.

Le nom d’Abd el-Krim allait
devenir célèbre dans le monde
entier et les Français, inquiets
de la contagion dans le Protectorat,
s’allièrent aux Espagnols
pour mater l’insurrection – ce
qui n’empêcha pas Abd el-Krim
de proclamer la République
du Rif. Lyautey, plutôt réticent
à faire cette guerre, fut remplacé
par le maréchal Pétain,
qui coordonna son action avec
Primo de Rivera, commandant
des troupes espagnoles ayant
sous ses ordres, entre autres,
un certain capitaine Francisco
Franco. « On devrait, écrivait
Pétain, engager le moins possible
d’infanterie, et utiliser tout
le matériel moderne dont nous
disposons : aviation de bombardement,
chars d’assaut,
automitrailleuses, etc.
 »

De fait, les bombardements
au gaz moutarde seront déterminants
dans la défaite d’Abd
el-Krim après cinq ans de lutte :
avec les Irakiens, gazés vers la
même époque par les Anglais,
les Rifains peuvent se disputer
l’honneur d’avoir été les premiers
civils à bénéficier des
effets de l’ypérite.

En France, la guerre du Rif
fut l’occasion de la première
(la dernière ?) campagne antimilitariste
et anticolonialiste
violente menée par le Parti
communiste, sous l’impulsion
de son étoile montante, le
jeune Jacques Doriot.

1931

Un an après avoir
solennellement commémoré
le centième anniversaire de la
prise d’Alger, la France organise
l’Exposition coloniale internationale.
Elle est inaugurée le
6 mai par Gaston Doumergue,
président de la République,
le maréchal Lyautey, commissaire
général de l’exposition,
et Paul Reynaud, ministre des
Colonies. Dans le bois de Vincennes,
sur des centaines
d’hectares, des Canaques, des
Africains, des Indochinois et
d’autres indigènes sont présentés
dans des villages reconstitués,
comme des animaux au
zoo (voisin, construit pour la circonstance).
« La colonisation,
dit Paul Reynaud, est le plus
grand fait de l’histoire.
 »

Les surréalistes publient un
tract, « Ne visitez pas l’Exposition
coloniale » : « Aux discours
et aux exécutions capitales,
répondez en exigeant l’évacuation
immédiate des colonies
et la mise en accusation des
généraux et des fonctionnaires
responsables des massacres
d’Annam, du Liban, du Maroc
et de l’Afrique centrale.
 » A la
porte Dorée, on a construit sur
les plans d’Albert Laprade le
Palais des Colonies, devenu
récemment l’ignoble Cité de
l’immigration.

Et l’on pourrait continuer :
1941 ou le grand pogrom de
Jassy que raconte Malaparte
dans Kaputt (éd. Gallimard,
1972) ; 1951 ou le triomphe du
maccarthysme aux Etats-Unis ;
1961 ou les Algériens massacrés
le 17 octobre par la police
de Papon et leurs corps jetés
dans la Seine ; 1971 ou l’entrée
des troupes américaines
et sud-vietnamiennes au Laos
et au Cambodge, précédée par
le pilonnage des B 52…

En choisissant d’autres années,
d’autres événements, chacun
peut faire son propre journal de
l’infamie colonialiste et raciste :
une histoire différente, celle
qu’il faut raconter aux enfants
au lieu de leur farcir la tête avec
les images d’Epinal de la saga
laïque et républicaine.

Eric Hazan est écrivain
et éditeur, fondateur des
éditions La Fabrique.

Il vient de publier L’Antisémitisme
partout. Aujourd’hui en France
,
avec Alain Badiou,
et Paris sous tension
(éd. La Fabrique, 2011).

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