Accueil > Culture | Par Sylviane Bernard-Gresh | 1er juin 2000

Antoine Vitez l’irremplaçable

Entretien avec Eloi Recoing ET Georges Banu

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Voir aussi Evocations Alors administrateur général de la Comédie-Française, après qu’il eut dirigé Chaillot de 1981 à 1988 et fondé le Théâtre des Quartiers d’Ivry en 1972, Antoine Vitez meurt le 30 avril 1990. Comme mémoire, un colloque, un livre, une revue. Et des témoignages.

A sa mort, Vitez venait d’achever la mise en scène de la Vie de Galilée de Brecht. Parlant de Galilée, dans lequel il voyait une figure de l’intellectuel communiste et de ses contradictions, il nous disait peu de temps auparavant : "avec ce travail, je retourne à la maison. Je continue la conversation". Il avait quitté le PCF en janvier 1981, mais jamais la grande utopie communiste du XXe siècle n’avait cessé de le former, de le travailler, de le déchirer. C’est dans le secret des répétitions avec les acteurs, : il comparait cette activité à celle d’un "monastère en oraison" : qu’il retrouvait la réalité et la globalité du monde auquel il travaillait à donner sens. A propos du théâtre, mais aussi de tout art qui se veut politique, : dans son sens le plus élevé, c’est-à-dire ayant une influence sur les mentalités, non au moyen de l’idéologie, mais au moyen de la philosophie :, il aimait à rappeler le rôle de l’artiste dans la Cité : "L’artiste est subversif en donnant à son art une forme nouvelle, qui n’est pas convenue. Qui n’est pas convenable, ne convient pas, dérange". (1)

DEUX QUESTIONS A...Eloi Recoing

Vous considérez-vous comme l’héritier d’Antoine Vitez ?

Eloi Recoing : Pas davantage que d’autres. Il n’y a pas d’héritier légitime. En revanche, je me sens redevable et formé par Antoine. Une de ses vertus est d’avoir fait confiance à la jeunesse, et à chacun il a donné une façon et une possibilité de grandir. Aujourd’hui, on constate un vide de la pensée du théâtre et du rapport du théâtre à la Cité. Antoine obligeait chacun à se positionner. D’ailleurs, ça agaçait beaucoup de monde. Aujourd’hui que ses écrits sur le théâtre sont publiés, on constate qu’une oeuvre majeure de la pensée du théâtre s’est élaborée.

Quelle est, pour vous, la singularité principale du travail de Vitez ?

Eloi Recoing : Ce qui, me semble-t-il, distingue radicalement la pratique d’Antoine de celles que j’ai pu voir par ailleurs, c’est l’absence de travail à la table. Dès la première répétition, les acteurs étaient en scène, le texte à la main. L’esquisse d’une mise en scène se faisait en sept ou huit jours. Rien n’était préétabli, tout partait de ce qu’envoyait l’acteur, mais en même temps une grande idée gouvernait le travail. La répétition était un lieu d’invention et les acteurs, sources de création. Ainsi, il donnait aux acteurs le sentiment de leur responsabilité en même temps que celui de leur liberté.

DEUX QUESTIONS A...Georges Banu

Comment avez-vous rencontré Antoine Vitez ?

Georges Banu : Ce fut en 1977, lors d’un voyage à Venise pour la Biennale des Dissidents. Antoine y allait pour préciser sa position ; moi, je venais de quitter la Roumanie et venais parler des problèmes de l’art dans les pays de l’Est. Dans le train, il m’a longuement parlé de son projet de mise en scène des Molière qu’il montait. Cela reste en moi comme la mythologie de cette mise en scène qu’il avait construite. Le lendemain, on faisait ensemble un entretien sur Brecht pour les Cahiers de l’Herne. J’entendais un discours comme je le souhaitais : ni soumission, ni table rase. "Je ne veux ni l’attaquer, ni le sauver, mais le traiter." On ne s’est pas revu pendant quatre ans. En 1981, pendant l’été, il m’appelle en Corrèze et me demande de prendre la direction du Journal du Théâtre de Chaillot. Là, pendant huit ans, j’ai appris comment fonctionnent une maison théâtrale et une maison d’édition. Il me disait toujours "tu fais le même travail que je faisais à Bref". Il était directeur du journal du TNP du temps de Vilar. Antoine aimait confier une tâche à une personne qui n’était pas spécialiste. Il aimait proposer à quelqu’un de son choix un défi, de manière qu’il déploie, développe ses ressources, au prix d’une réussite ou d’un échec retentissant. Il faisait ainsi avec les acteurs.

Vous avez publié avec Danielle Sallenave le Théâtre des idées (2), un choix de textes écrits par Antoine Vitez. Pouvez-vous nous parler de ses relations avec l’écriture ?

Georges Banu : Pour Antoine l’écrit comptait. Il tenait à intervenir par l’écrit et j’ai une admiration sans aucune réserve à l’égard de ses écrits. Pour chaque numéro du Journal, je m’étais imposé de publier un texte d’Antoine. Ce n’était pas une servitude volontaire. J’aimais ses textes. C’était toujours un bonheur. Il me fallait le tanner entre deux répétitions, deux rendez-vous, deux réunions de travail. D’une certaine manière, je l’ai accouché de ces textes. Dans le livre le Théâtre des idées, nous avons voulu retrouver le spectre de toutes les postures différentes de l’écriture. De l’article dans une feuille de banlieue à une feuille du Monde, il écrivait avec la même dignité, le même respect. Ce qui changeait, c’était l’angle. On peut dire qu’il était écrivain autant que metteur en scène. Antoine était le maître du point virgule. Il relisait tout, ne laissait rien passer. Il écrivait de nombreuses lettres. Yannis Kokkos, Aperghis, Marie Etienne, moi, nous recevions pendant l’été de longues et importantes lettres qui éclaircissaient le chemin pour la saison à venir.

Colloque, Trois jours avec Antoine Vitez, les 23, 24, 25 juin 2000, Paris, Conservatoire national supérieur d’Art dramatique.

1. Cité dans Marie Etienne, Antoine Vitez, le roman du Théâtre. Voir encadré.

2. Antoine Vitez, le Théâtre des idées, anthologie sous la direction de Danièle Sallenave et Geoges Banu, Editions Gallimard, 1991.

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