Accueil > Culture | Par Juliette Cerf | 14 janvier 2011

Anywhere, in the world

L’année 2011 sera-t-elle aussi riche en films que ce mois de janvier inaugural ? Tour d’horizon des sorties en salles, en forme de petit voyage en pays cinématographique. Aux quatre coins de la planète...

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De Los Angeles ...
Somewhere . Quelque part. Tel est le titre qui localise le nouveau film de Sofia Coppola. En trois longs-métrages seulement, la réalisatrice née en 1971 : symboliquement baptisée dans Le Parrain I et enterrée dans Le Parrain III... : s’est taillée une place de choix au sein du pays cinématographique paternel. Après Virgin Suicides (1999), Lost in Translation (2003) et Marie-Antoinette (2006), Sofia Coppola abandonne la banlieue puritaine américaine, l’étrangeté impénétrable du Japon et la guillotine de Versailles pour élire domicile en plein coeur d’Hollywood : dans le confort tautologique de l’hôtel Château Marmont, où réside le comédien Johnny Marco, point de mire de Somewhere . Interprété par le très sexy Stephen Dorff, Johnny Marco est une star qui roule en Ferrari, qui s’endort, très alcoolisé, sur le corps des filles et qui commande, en chambre, des spectacles de lap dance, exécutés par deux soeurs jumelles, Cindy et Bambi. «  I am the other one  », lance l’une d’elles, alors que le goujat les confond...

Ici ou ailleurs, c’est toujours nulle part. Menacée par d’angoissants SMS sans émetteur, sa vie vide de sens : qui tourne en rond, littéralement, et dans laquelle un poignet cassé fait figure d’événement :, se remplit le jour où débarque sa fille de 11 ans, Cleo. Il l’emmène à Milan, où il doit assurer la promotion d’un film. Mix entre l’univers narcissique de Vincent Gallo et la poésie d Alice dans les villes de Wim Wenders, Somewhere , qui a

obtenu le Lion d’Or à Venise, exaspère autant qu’il séduit. Servi par le talent du chef opérateur Harris Savides, qui a notamment travaillé avec Gus Van Sant et David Fincher, le film agit en tout cas puissamment, imposant le pouvoir de son rythme et de sa durée dilatés, pour infuser encore longtemps après.

... à Mouthe

«  I’ll be safe and warm if I was in LA  », chantaient the Mamas and the Papas dans « California Dreamin’ ». C’est dans le miroir de ce rêve américain que se construit Poupoupidou de Gerald Hustache-Mathieu. Mais «  on n’est pas en Amérique ici, on est à Mouthe !  » C’est-à-dire en Franche-Comté, dans la ville la plus froide de France... Hanté par la figure de Marilyn Monroe, Poupoupidou est un thriller décalé et assez glauque : David Rousseau (Jean-Paul Rouve), auteur de polars en panne d’inspiration, enquête sur la mort mystérieuse d’une starlette locale, Candice Lecoeur (Sophie Quinton), effigie du fromage Belle de Jura, dont le cadavre a été découvert dans une zone de no man’s land, entre la France et la Suisse. Si les ficelles et les rebondissements de l’enquête autant que les saillies pittoresques s’avèrent faibles, le film surprend par les liens étranges qu’il noue avec le fantôme de Marilyn et par cette voix féminine d’outre-tombe qu’il parvient à faire résonner. A vous glacer le sang.

Le tour du monde des femmes

«  La condition des femmes illustre souvent bien la condition d’un pays . » Autre territoire arpenté par le cinéma ce mois-ci : celui que composent d’immenses visages de femmes anonymes, portraits grand format affichés aux quatre coins de la planète, entre le Brésil, le Cambodge, l’Inde et le Kenya. En donnant la parole à plusieurs habitantes des favelas ou des bidonvilles, Women are Heroes crée une galerie de portraits attachants et solidaires, en dépit du côté souvent clipesque de la mise en scène, de ses accélérations inutiles. Filmées en très gros plan, les femmes, elles, savent prendre le temps de raconter leur vie, leur combat, leurs peurs, leurs joies. Le témoignage de l’une d’elles, au Kenya, s’avère particulièrement bouleversant. Le film est signé par JR, qui s’est fait connaître en 2007 avec son projet « Face 2 Face ». Ce Français de 27 ans avait alors photographié des Israéliens et

des Palestiniens regroupés par deux, et placardés de part et d’autre du mur de séparation. Celui qui se définit comme un « artiviste », mix entre l’artiste et l’activiste, expose aujourd’hui à Shanghaï un nouveau projet, « Les sillons de la ville ».

Shanghaï Gesture

C’est, là, à Shanghaï, ville en plein bouleversement, que se déroule un autre documentaire : le dernier film du cinéaste chinois Jia Zhang Ke : auteur notamment de Platform (2000), Unknown Pleasure (2002), The World (2004), Still Life (2006) et 24 City (2008) : qui, de film en film, saisit la contemporanéité de son pays. I Wish I Knew, histoires de Shanghaï retrace, à la lumière de dix-huit témoignages, la vie de la mégalopole. Depuis l’époque où elle fut ouverte au commerce international et divisée entre les concessions étrangères, jusqu’à la période contemporaine, marquée notamment par la tenue de l’Exposition universelle, en passant par les années 1930 et 1940, déchirées par la guerre civile entre communistes et nationalistes. «  L’histoire de Shanghaï est émaillée d’un lexique de termes historiques compliqués , explique le réalisateur. De « colonie » au XIXe siècle à « révolution » au XXe ; de la « libération » de 1949 à la « révolution culturelle » de 1966 puis à la « réforme » de 1978 et l’ « ouverture » de Pudong en 1990. Ce qui m’intéresse principalement, ce sont les significations cachées derrière ces termes abstraits, au travers des individus qui ont été les victimes des diverses politiques. Ce sont les détails oubliés de leurs vies . » Aussi mélancolique que la chanson «  I Wish I Knew  », échappée d’un thé dansant, le film invente des images urbaines prodigieuses et parvient, au gré d’embardées fictionnelles et de plans d’une intensité rare, à tracer des ponts entre le passé et le présent. Cette histoire-géographie shanghaïenne est inséparable de la vie même du cinéma qui l’a représentée, que l’on pense à Fei Mu, Hou Hsiao Hsien, Wong Kar-Wai. Ou Antonioni, dont le documentaire, Chung Kuo. La Chine , tourné en 1972, fut à l’époque, comme le rappelle le film, qualifié par Mao d’herbe vénéneuse anti-communiste, anti-chinoise et contre-révolutionnaire...

Destination Calabre

Mais, ce mois-ci, indéniablement, le plus beau pays de cinéma est celui que Michelangelo Frammartino invente dans Le Quattro Volte . Le cinéaste, né à Milan en 1968, réinvente les contours existentiels, poétiques et métaphysiques d’un petit village médiéval de Calabre, perché dans les montagnes du sud de l’Italie. Selon une tradition ancestrale, les charbonniers y transforment le bois en charbon, faisant fumer la terre vers le ciel. Dépourvu de dialogues mais peuplé par les sons de la nature, par le souffle du cycle de la vie et des saisons, et rythmé par la circulation de la matière : humaine, animale, végétale, minérale :, le film est tout entier construit sur des espaces, des cadrages, des lieux qui reviennent. Le Quattro Volte suit d’abord le quotidien d’un vieux berger malade qui vit ses derniers instants. Ses bêtes le devancent désormais sur le chemin de l’existence. Son visage buriné par les ans se fond dans l’écorce d’un vieil arbre. Une fourmi chatouilleuse se trace un chemin dans le sillon de ses rides. C’est la mise en scène qui est ici principe de vie, principe actif s’il en est. A cet égard, la mort du berger restera gravée dans nos mémoires comme l’un des plus grands moments cinématographiques de l’année. Les chèvres, échappées de leur enclos suite au dévalement d’un camion, se rendent chez leur berger. Elles montent sur la table de sa cuisine, envahissent le petit espace où il vit, pénètrent dans sa chambre. L’homme est étendu sur son lit. Il paraît dormir. Suit un plan flou sur une chèvre. Un plan en caméra subjective, qui traduit la vision brouillée de l’homme. Son râle se fait bientôt entendre, il est à l’agonie. Sécheresse de la forme : son cercueil sort de chez lui. Vie et mort d’un personnage de cinéma. Naissance d’un grand cinéaste.

Juliette Cerf

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Vos réactions

  • somewhere, c’est un peu du sous gus van sant

    Le 3 mars 2011 à 17:06
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