Accueil > Monde | Par Clémentine Autain, Roger Martelli | 1er juillet 2005

Après la victoire du Non. Construire l’alternative

Le projet de constitution européenne a été rejeté par les urnes. Comment transformer l’alchimie victorieuse du « non » de gauche en alternative politique pour l’Europe et la France ? La césure que ce vote de classe a produite bouscule quelques certitudes sur l’horizon indépassable du libéralisme. Analyses et points de vue.

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Eh oui ! Le 29 mai dernier, 55% des électeurs français ont rejeté le traité constitutionnel européen. Parmi eux, selon les estimations de la Sofres, 67% des électeurs de gauche, 59% des sympathisants socialistes, 64% des Verts... Quelques jours avant le scrutin, le Monde affirmait encore que la majorité des « non » était à droite et souverainiste. Depuis le 29 mai, les tenants du « oui » continuent de faire la leçon et tentent d’enfermer le non dans une manifestation xénophobe. Pourtant les sondages attestent que la plus large part des rangs du « non » vient de la gauche (57% selon le CSA). Les électeurs ont tranché : le « non » est majoritairement européen, à gauche, antilibéral. En 1992, autour du traité de Maastricht, le souverainisme donnait le ton, de droite comme de gauche ; en 2004, le feeling du « non » est venu de la gauche, et d’une gauche bien à gauche... Dans les quartiers populaires, on a retrouvé le chemin des urnes. Il y a dans ce vote une dimension de classe. Selon l’institut Ipsos, 79% des ouvriers, 71% des chômeurs, 70% des agriculteurs, 67% des employés, 53% des professions intermédiaires ont répondu négativement. Seuls les chefs d’entreprise, les cadres supérieurs et les revenus nets supérieurs à 3 000 euros ont majoritairement préféré le oui.

INTERPRETER

Les Français ont dit « non » à la constitution la plus libérale du monde. La « pédagogie » n’y a rien fait, les tentatives pour rassurer ont été vaines. Dans les références à la concurrence, les électeurs ont vu avant tout la justification, non pas du marché en général, mais de ce libéralisme militant qui domine l’Europe depuis plus de vingt ans. En 1992, une : courte : majorité avait accepté l’idée que l’expansion du marché intérieur allait stimuler la croissance et permettre à terme les retombées sociales. A leur corps défendant, les Français ont fait l’expérience de ce que pouvait signifier « l’économie sociale de marché hautement compétitive » : privatisations, délocalisations et déréglementations. Ils les ont repoussées, sans ambiguïté. La Constitution visait à légitimer durablement les contenus ultra-libéraux de l’Union : le non a signifié une volonté collective de les refuser.

Le « non » de la France marque peut-être une césure dans l’histoire de l’espace public européen. L’Europe, loin des contraintes politiques nationales, est restée longtemps le lieu des compétences techniciennes, souvent dotées d’une certaine éthique publique, mais dépolitisées. Avec le temps, ces « élites » ont fini par confondre la logique démocratique avec la rationalité technocratique. Le « non » français signe l’irruption du politique sur la scène européenne. Le rappel est salutaire : tout choix politique ne relève pas des catégories du vrai et de l’inéluctable mais de celles du juste et du réversible : et donc du révisable. Le peuple, a-t-on souvent écrit, bouscule les élites : il a surtout rétabli la primauté du politique sur le technique et sur l’économique.

Les vingt-cinq dernières années n’ont pas seulement été celles de l’emprise néolibérale. Une certaine conception de l’enjeu politique s’est imposée. L’Europe s’est révélée comme un terrain privilégié d’un consensus redoutable selon lequel le champ politique devrait désormais reposer sur l’acceptation, enthousiaste ou raisonnable, des règles de la « concurrence libre et non faussée ». La scène politique européenne et de chacun des pays membres serait donc vouée à l’alternance au pouvoir du libéralisme militant et du social-libéralisme consentant, de la droite dure et de la gauche molle. Tout compte fait, le rassemblement politique autour du « oui » a été une expression de ce consensus. Les électeurs du « non », à leur manière, ont dit qu’ils ne s’en accommodaient pas. Echapper au clivage de la gauche et de la droite n’est pas une chance pour l’Europe : à ce jeu, elle ne peut espérer que l’atonie politique, l’ennui, l’abstention et la tentation des alternatives dangereuses, comme celle de la remuante et inquiétante extrême droite, du Vlaams Blok au Front national. En relançant la controverse de la droite et de la gauche, la victoire du « non » n’affaiblit pas mais relance le débat démocratique européen.

TIRER LES LEÇONS

Le « non » des électeurs français, comme celui de leurs homologues néerlandais, est à la fois une critique des politiques de l’Union et une demande expresse de renégociation du traité constitutionnel. Si la démocratie a un sens, cette demande doit être entendue. Renégocier ou pas ? Le débat sur ce point est forclos. Le traité constitutionnel est mort : il est impératif de débattre d’une alternative. Encore faut-il s’entendre sur les modalités que l’on retiendra pour ce faire. Reprendre la méthode antérieure ne serait pas raisonnable. Si l’on veut éviter les mésaventures de la Convention « Giscard », il ne faut pas cantonner le débat au cénacle feutré des spécialistes mais l’ouvrir à la controverse publique, autour d’options contradictoires claires. A l’issue de ce débat, une assemblée élue à cet effet s’essaiera à rédiger un nouveau texte de portée constitutionnelle, pour le soumettre à référendum. En même temps, l’Union doit se préparer à une réorientation profonde de ses politiques économiques et sociales. La partie III a été la cible des critiques les plus virulentes : ses dispositions principales doivent donc être abandonnées. Des mesures immédiates (retrait des directives les plus contestées) montreront que l’on respecte le point de vue français ; de nouvelles logiques de long terme seront définies en matière de fiscalité, de droit social, de service public, de politique agricole, industrielle et environnementale. L’Union européenne ne se relancera pas sans un souffle social et démocratique. La victoire du « non », comme nous l’avions suggéré, est une chance pour y parvenir.

Pour cela, il ne faudra pourtant compter ni sur les institutions européennes ni sur les gouvernants des Etats, en tout cas pas sur le nôtre. Les discours tenus à l’annonce et au lendemain des résultats, la formation du gouvernement de Villepin-Sarkozy et ses premières déclarations témoignent d’un autisme inquiétant. Pour l’instant, les puissants de ce continent font le gros dos : pas question de changer de cap, disent-ils. Les peuples ne pourront donc reconstruire que si une dynamique sociale et politique assez forte se constitue pour peser sur une scène institutionnelle empesée. Les forces du « non » de gauche français ont une responsabilité : elles doivent continuer leur action, dans les formes qui les ont conduites au succès. Et elles doivent en même temps se tourner vers les forces progressistes européennes : la bataille est désormais ouvertement européenne et les initiatives se penseront à cette échelle, et plus à celle du seul territoire national.

Pour poursuivre dans les meilleures conditions, quelles sont les formes les plus efficaces ? Celles de la campagne du « non » ont été bonnes. Créatives, souvent spontanées, bousculant les hiérarchies traditionnelles et convergeant vers un objectif politique commun, elles ont permis de concilier d’une part la diversité des structures et des sensibilités des participants : organisés ou non : et, d’autre part, l’unité assumée des initiatives de campagne. Ainsi des engagements différents, individuels, intellectuels, associatifs, syndicaux ou politiques sont intervenus ensemble dans une controverse éminemment politique. Aujourd’hui, l’enjeu n’est plus d’affirmer avec force un refus mais d’énoncer les contours d’une perspective positive, autour de laquelle on est prêt à se rassembler. Transformer les collectifs du « non » en structures d’intervention générale pour une alternative en France et en Europe ne va pas de soi.

DYNAMIQUE ALTERNATIVE

Il reste que la façon de faire, elle, est reproductible. A condition de bien cerner les contours des tâches à venir et d’éviter les vieux écueils. Sur le fond, le référendum aura fait à sa manière une démonstration : l’ancrage dans un antilibéralisme affirmé donne au rassemblement un dynamisme qui lui permet d’être plus audible et de peser. L’affadissement de la gauche n’est donc pas la condition sine qua non de son expansion électorale. Au contraire, c’est la gauche bien à gauche qui est source de majorité. Mais pour parvenir au terme de cette hypothèse, encore faut-il que la base du rassemblement soit claire. Pour les prochaines échéances électorales, la seule force du refus ne suffira pas, la priorité est désormais celle du projet. Qu’est-ce qu’une politique qui marque une rupture véritable avec les choix libéraux de la droite, sans s’abandonner à la tentation d’un « moindre mal » social-libéral ? Ce projet alternatif, au sens fort du terme, devrait être élaboré selon les méthodes du « non » : par une construction collective, à la fois « en haut » et « en bas », sans ignorer les différences et les différends mais en ayant conscience de la force du commun. Les grandes lignes d’un projet alternatif sont déjà en germe dans l’entrelacs des propositions du mouvement social et des formations politiques les plus à gauche. Reste à les formaliser ensemble, à reproduire l’alchimie victorieuse...

Et si l’on est capable de définir collectivement un projet, pourquoi ne pas le porter ensemble, de façon active, sans se cantonner aux temps électoraux mais sans ignorer l’importance de ces moments ? Le « tous ensemble » qui fit la force du « non » devrait trouver son expression dans la dynamique générale d’une alternative pour la France et pour l’Europe. Si qui que ce soit perdait sa spécificité dans l’œuvre commune, ce serait un appauvrissement collectif. Mais si chacun, persuadé qu’il est le seul tenant véritable de la transformation sociale, agit en ignorant tous les autres, alors l’alternative perd sa force et risque l’échec. Alors le champ restera libre pour les recompositions sociales-libérales qui, pour l’heure, ont pris du plomb dans l’aile. Si l’alternative ne sait pas faire converger ses ruisseaux, elle pourrait bien ne pas prendre la main à gauche. Mais ne pas réussir, c’est prendre des risques trop grands. Pour la gauche elle-même, bien sûr. Mais aussi pour la possibilité d’une mobilisation démocratique qui soit capable enfin de retrouver sa fibre populaire. Faute de quoi, la crise politique verserait en crise de régime et en délitement démocratique. Ce n’est pas la droite soft qui tirerait son épingle du jeu. Méfions-nous du libéral-populisme, porté par le sarkozisme et cette droite qui fait peur. La gauche alternative n’a pas droit à l’erreur.

C.A. et R.M. 

Paru dans Regards n°19, été 2005

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