Accueil > Monde | Par Clémentine Autain | 1er juillet 2005

Après la victoire du Non. Entretien avec Stéphane Rozès : « ||La majorité sociologique doit retrouver une expression politique|| »

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Décryptage de la montée du « non » dans l’opinion française avec Stéphane Rozès est directeur de CSA-Opinion et maître de conférences à Sciences-Po, Paris.

Comment le pays s’est-il approprié le débat sur le projet de traité constitutionnel européen ?

Stéphane Rozès. Intensément. Jamais, depuis la présidentielle de 1981, on n’a fait autant de politique. A partir des premiers sondages indiquant le « non » devançant le « oui », le projet de traité constitutionnel devient le premier sujet de conversation, avant même la famille, les loisirs et le travail. Au début, le débat passe à côté du pays. Il est vécu comme une affaire interne au personnel politique : les gouvernants n’entendent pas le pays puisque Raffarin est maintenu à Matignon après deux votes sanction lors des régionales et des européennes, et la gauche ne semble guère pressée de définir une alternative crédible.

L’abstention baisse et le « non » devance le « oui » avec le premier sondage CSA à la mi-mars, qui mesure la conjonction du mouvement social du 10 mars sur les salaires et les services publics, et la directive Bolkestein. Le principe de la législation sociale du pays d’origine, « le plombier polonais », réactive la crainte que l’Europe à 25 ne soit un prétexte pour remettre en cause les acquis sociaux. C’est donc la question sociale qui fait appel d’air entre le quotidien des Français et le non-dit des gouvernements européens sur la vraie nature des conditions de l’élargissement. Sont-elles la promesse attendue d’une Europe puissance politique, économique et sociale ou le cheval de Troie de la globalisation libérale ?

Devant trancher cette question décisive que nos gouvernants esquivent, externalisent sur Bruxelles ou reportent à plus tard, nos concitoyens, déçus du débat médiatique, s’approprient le texte, débattent avec leur entourage. Alors que les médias et les hommes politiques ramènent le plus souvent le débat à des questions partisanes, personnelles et tactiques, les citoyens prennent la mesure des choses. Cela a relativisé le caractère prescriptif des médias favorables au « oui ». La campagne du « non » a été transversale, partant du bas, déductive, posant la question politique d’une constitution, celle du souhaitable. Alors que la campagne du « oui » a été verticale, venant du haut, inductive, sous contrainte d’un compromis extérieur au pays, posant la question technique d’un traité ramené à la gestion du possible.

A partir du moment où, dans les intentions de vote, le « non » devance le « oui », il est devenu plus difficile d’avouer ce dernier dans les sondages. Dans les consciences, l’idéologie dominante des élites cédait la place à la représentation dominante du pays.

Le rejet massif du projet de traité constitutionnel signe également le large désaveu à l’égard des élites, qui se sont massivement mobilisées en faveur du « oui »...

Stéphane Rozès. Cette dichotomie peuple/élites est dangereuse en démocratie. Elle remonte au référendum de Maastricht. C’est la sanction d’un contournement de la démocratie depuis un quart de siècle (1). Gouvernants, leaders économiques et d’opinion communient dans l’idée que le politique doit/va s’effacer devant le marché et que la puissance des élus devrait céder la place à l’influence. Et la gouvernance des choses se substituer au gouvernement des hommes. Au nom de la nécessaire construction européenne, Bruxelles est devenu l’instrument, l’alibi voire le bouc émissaire de l’idée que le progrès ne serait plus garanti ni possible pour les individus.

Au travers du « non », ne s’est pas seulement nouée la question sociale à partir de la contradiction entre Europe espace et Europe puissance. Le texte lui-même fut la seconde motivation des électeurs du « non ». Il fut perçu comme un labyrinthe pouvant servir d’alibi aux gouvernants pour esquiver leur responsabilités face à la souveraineté populaire. Cette victoire fut non seulement l’expression d’un vote de classe, mis à nu par l’éclatement de l’offre politique, un vote de défense des compromis sociaux acquis, mais aussi un vote de « précaution démocratique ». Les classes moyennes et populaires ont estimé qu’elles avaient le plus à perdre dans le retrait de la République. Cette République s’était vu imposer par le salariat la correction des inégalités de condition par l’égalité politique. Les fondamentaux du pays, qui articulent questions sociale et nationale dont l’Europe serait le prolongement, étaient bien sûr le « non ». Cela explique que les leaders du « oui » ont mené campagne à partir des positions du « non ».

Qu’attend l’électorat ?

Stéphane Rozès. Que les politiques assument les compromis sociopolitiques. Que l’Europe soit une puissance politique et un modèle social ; le prolongement des peuples et non un écran entre gouvernants et gouvernés. Qu’une nouvelle constitution soit renégociée. Ruse de l’Histoire, le peuple demande aux gouvernants d’être non pas des privilégiés, mais des responsables à qui on puisse toujours demander des comptes.

Et le « non » de gauche...

Stéphane Rozès. Il n’y a pas tant eu un « non » de gauche qu’un « non » à gauche. Cela repose la question pendante depuis les dernières années du gouvernement Jospin de la traduction politique d’un antilibéralisme majoritaire dans le pays. La majorité sociologique doit retrouver une expression politique. Cette majorité se dérobe, non pas parce qu’elle ne pourrait l’emporter, mais parce qu’elle ne saurait que faire de sa victoire. Autrefois, la question pour la gauche était la conquête du pouvoir. Aujourd’hui, c’est son exercice, sa pesée sur les décisions économiques, sa souveraineté qui sont questionnés. Le « non » aiguise cette contradiction. Le pays dit aux politiques : « travaillez ». C’est sans doute la raison pour laquelle la plupart préfèrent n’entendre du 29 mai que des clameurs.

Propos recueillis par C.A.

 [1]Paru dans Regards n°19, été 2005

Notes

[11. Stéphane Rozès, « Aux origines de la crise politique », Le Débat n°134, mars-avril 2005.

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