Accueil > Politique | Par Enzo Traverso | 8 août 2011

Après le spectacle, la débâcle

En Italie, la coalition gouvernementale commence à se fissurer et
plusieurs observateurs annoncent la fin du berlusconisme. Société du
spectacle, populisme… les ingrédients sont connus. Mais pour l’historien
Enzo Traverso, Silvio Berlusconi a créé un nouveau modèle de
société basé sur la fusion totale entre capital, Etat et médias.

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Inventé par les médias,
le terme « berlusconisme
 » appartient désormais
à notre lexique
politique. A la différence
d’autres néologismes
nés en Italie au XXe siècle,
auxquels il est parfois abusivement
assimilé — par exemple
fascisme —, il ne s’agit pas d’un
concept visant à appréhender
une nouvelle forme de pouvoir
politique. Il désigne cependant
une époque car, lorsqu’il aura
achevé son mandat, Berlusconi
aura été au centre de la vie
politique italienne (même si de
façon discontinue à la tête du
gouvernement) pendant vingt
ans : une génération.

On peut sourire de sa mégalomanie
et de la démesure
des larbins qui le comparent
à Cavour ou Mussolini ; reste
que l’Italie a eu son ère berlusconienne,
comme elle a eu un
Risorgimento, un fascisme et
une « première République ».
De ce point de vue, Berlusconi
est bien « entré dans l’histoire ».

« Le clown de l’europe »

Il faudrait donc essayer de
déconstruire le berlusconisme,
comprendre « de quoi Berlusconi
est le nom ». Il y a quelques
années, un magazine français
l’avait défini comme « le clown
de l’Europe », en s’attardant sur
certains traits parmi les plus
pittoresques et voyants de sa
personnalité : ses airs de petit
duce, sa flagornerie, sa vulgarité
de parvenu, ses blagues
sexistes, son implant capillaire,
son sourire permanent derrière
un fond de teint trop épais, ses
costumes croisés lui donnant
une allure pompeuse et ridicule,
à mi-chemin entre le vieux playboy
et le gangster.

Certes, les pays scandinaves
n’engendreront jamais un Berlusconi,
mais ces interprétations
culturalistes et anthropologiques
sont réductrices et superficielles. Bien que partagée
par nombre de ses concitoyens,
l’idée selon laquelle
un tel personnage serait une
pathologie italienne n’est qu’un
préjugé. Cette anomalie est le
concentré paroxystique, dans
une sorte de « type idéal », d’un
ensemble d’éléments que l’on
trouve, dans des proportions
variables, aux quatre coins de
la planète. Peut-être est-il un
aperçu, sous des formes encore
embryonnaires et périphériques,
d’un nouvel ordre du
monde. C’est pourquoi il mérite
d’être pris au sérieux.

Qu’y a-t-il donc dans le berlusconisme
 ? Tout d’abord,
c’est une évidence, le populisme
érigé en mode de gouvernement.
Chez Berlusconi,
le recours à la démagogie
est permanent, car il multiplie
et agrandit ses promesses à
chaque campagne électorale,
en utilisant en même temps les
arguments les plus grossiers
et invraisemblables pour discréditer
ses adversaires. Bien
sûr, nombre de politiques l’ont
précédé dans ce domaine,
mais personne n’avait jusqu’à
présent atteint ses sommets,
en Europe, après la Deuxième
guerre mondiale.

Son charisme, quant à lui, ne
se fonde plus sur le lien direct,
quasi physique, du chef avec
ses adeptes, mais sur la manipulation
de l’outil télévisuel. Il
s’agit d’un charisme fabriqué
et montré à l’écran, bien différent
de ceux que nous avons
connus au XXe siècle, de Mussolini
et Hitler à Peron.

Icône télévisuelle

Certains critiques ont porté
l’attention sur le corps de Berlusconi,
icône télévisuelle qui a
désormais brisé l’ancienne dichotomie
entre les « deux corps
du roi » : le corps physique,
mortel, et le corps symbolique,
représentation d’un pouvoir
éternel. Berlusconi n’a qu’un
seul corps, quotidiennement
exhibé, lifté et restauré, souriant
et charmeur, mais totalement
indifférent, voire méprisant à
l’égard des institutions et des
symboles du pouvoir.

Le rapport de Berlusconi à
l’Etat est purement utilitaire. Il
n’incarne pas l’Etat, il n’incarne
que lui-même et c’est ainsi, par
une sorte de mimétisme symbiotique,
qu’il prétend incarner
son peuple. De ce point de
vue, il est aux antipodes non
seulement de certains grands
hommes d’Etat comme Churchill
ou De Gaulle, mais aussi
de Mussolini, dont l’ambition
totalitaire était de remodeler la
nation par et dans l’Etat.

Le populisme de Berlusconi
n’est pas fasciste mais néolibéral
et profondément antiétatique.
S’il aimerait se voir à la
tête d’un régime présidentiel,
ce n’est pas pour instaurer une
dictature, mais pour combler
son ambition charismatique. Sa
villa d’Arcore — où est déjà installé
son mausolée — ne s’inspire
pas de l’Obersalzberg hitlérien
mais des demeures des
stars d’Hollywood.

L’essence du berlusconisme,
sa véritable nouveauté et singularité,
résident dans une
fusion totale, au point de
les rendre indissociables,
entre capital, Etat et médias.
L’homme le plus riche et puissant
du pays, patron d’un
empire industriel, financier et
médiatique, s’est emparé de
l’Etat, en le pliant à ses intérêts
personnels et en le transformant en outil de sa machine
de communication.

A l’origine de ses affrontements
permanents avec la justice d’un
côté, la présidence de la République
de l’autre, il y a l’incompatibilité
fondamentale de son
style de gouvernement avec
l’Etat de droit, qui repose précisément
sur le principe de la
division des pouvoirs.

Dans sa vision du monde, le
pouvoir législatif n’est qu’une
chambre d’enregistrement des
décisions prises par l’exécutif.
Cette tendance domine partout
dans le monde occidental,
mais en Italie elle se manifeste
sous une forme extrême, avec
des majorités parlementaires
composées par des élussujets,
souvent sélectionnés
parmi les cadres des entreprises
du chef.

Dans ce système, le pouvoir
judiciaire est perçu comme
un obstacle majeur à l’efficacité
de l’exécutif, c’est-à-dire du
chef lui-même. Les poursuites
judiciaires dont il fait l’objet
deviennent ainsi des « persécutions
 » contre celui qui incarne
la volonté populaire, sacralisée
par le vote. Conçu comme un
pouvoir plébiscitaire, l’exécutif
s’affranchit de toute contrainte
légale et perçoit l’indépendance
de la justice comme une
atteinte à la démocratie.

Et puisque l’exécutif n’est rien
d’autre qu’un outil au service
d’intérêts privés (les intérêts
du chef, personnification de cet
amalgame entre nation, entreprise
et marché), le berlusconisme
semble illustrer la définition
de l’Etat que donnaient
Marx et Engels dans le Manifeste
communiste
 : un comité
d’affaires des classes dominantes.
De ce point de vue, il
s’agit sans doute de la tentative
la plus avancée de mise en
application de la raison néolibérale
 : le marché comme principe
ordonnateur du monde,
la compétition comme norme
de conduite intériorisée tant
par les individus que par l’Etat,
l’asservissement de l’Etat aux
impératifs du marché.

A son apparition, au début des
années 1990, le berlusconisme
n’était qu’une version tardive et
un peu caricaturale de la révolution
conservatrice amorcée
de Ronald Reagan et Margaret
Thatcher. Puis il a prouvé
que son projet était plus ambitieux,
au point de dépasser ses
précurseurs et construire son
propre paradigme.

Il ne suffisait pas de restaurer
le pouvoir des riches et de remettre
les dominés à leur place ;
il fallait inventer un modèle de
société capable de naturaliser
les hiérarchies sociales, la compétition
et l’exploitation, et de
susciter — grâce au monopole
des médias — un consensus
de masse autour de celui qui
incarnait un tel modèle. Ce populisme
tant vitupéré n’est que
la société du spectacle théorisée
par Debord il y a plus de
quarante ans : une expression
paroxystique du fétichisme de
la marchandise ; le spectacle
conçu comme «  le capital à un
tel degré d’accumulation qu’il
devient image
 ».

Autre bonapartisme

Historiquement, une domination
charismatique fondée sur l’altération
de l’équilibre des pouvoirs
à l’avantage de l’exécutif
s’appelle bonapartisme. A notre
époque, Berlusconi a réinventé
cette catégorie politique, en
créant le bonapartisme publicitaire. L’Italie aussi a ses
propres self made men : l’ex représentant
de commerce
et crooner dans les navires
de croisière qui sillonnaient la
Méditerranée a bâti son empire
médiatique. Une fois arrivé au
pouvoir, il a créé un amalgame
nouveau de langage publicitaire
et de communication politique.
La télévision, souligne à juste
titre l’historien Antonio Gibelli,
constitue son habitat naturel.

Reste à comprendre d’où vient
le berlusconisme. Les analystes
rappellent le contexte de son
entrée en politique : le collapse
des partis de la « première République
 », tantôt engloutis par
une corruption endémique qui
avait gangrené les institutions,
tantôt remis en cause par la
chute du mur de Berlin et la fin
du communisme. Avec son parti-
entreprise, Berlusconi avait
réussi à remplir un vide créé par
l’effondrement soudain de la
Démocratie chrétienne, le parti
qui, depuis 1945, avait représenté
la droite et monopolisé
l’Etat.

Rapport de forces

Mais cette explication est un
peu courte. Les origines du
berlusconisme sont plus profondes
 ; elles résident dans une
mutation sensible des rapports
de force au sein de la société,
dans les effets cumulatifs d’une
défaite historique du mouvement
ouvrier, symbolisée par
l’échec de la grève Fiat à Turin,
en octobre 1980, et poursuivie
tout au long de la décennie.

La montée de Berlusconi coïncide
avec la disparition de la
gauche, tant sur le plan social
que sur le plan politique. La fin
du fordisme, les restructurations
industrielles, les mutations
dans l’organisation du travail,
la désagrégation sociale des
classes laborieuses, la transformation
des partis politiques en
machines électorales déconnectées
de la société civile, la
redécouverte de l’individualisme,
du profit et de l’entreprise
comme valeurs éthiques
et nouveaux modèles identitaires
 : voilà l’humus où est né
le berlusconisme.

Sa parabole — sur une génération
— coïncide avec un gigantesque
transfert de richesse du
travail au capital et à la rente
(financière et immobilière) qui
a fait exploser les profits et jeté
un Italien sur quatre au seuil de
la pauvreté. Sous Berlusconi,
l’Italie est devenue le pays des
bas salaires, du travail précaire,
du chômage de masse et d’une
« fuite des cerveaux » sans comparaison
parmi les grands pays
industrialisés.

Le berlusconisme est l’horizon
dans lequel s’est accompli un
processus déchirant de « reféodalisation
 » de la Péninsule,
marqué par une augmentation
extraordinaire des inégalités
sociales, la paupérisation du
Sud, le déclin des formes traditionnelles
de participation à la
vie politique.

Le berlusconisme désigne une
société dans laquelle le premier
réflexe, chez les faibles, n’est
plus la solidarité, l’organisation
et l’action collectives mais la recherche
d’un protecteur, dans
un système où la politique est
un vaste réseau de clientèles et
de féodalités. Ou la recherche
d’un bouc émissaire, dans un
pays où l’érosion des droits
sociaux coïncide avec la naissance
d’une nouvelle classe
laborieuse sans droits, formée
par les migrants, les premières
victimes de la xénophobie et du
racisme.

Longévité politique

Plusieurs observateurs annoncent
aujourd’hui la fin du berlusconisme,
dont la coalition
gouvernementale commence à
se fissurer et dont l’attraction
charismatique semble décliner.
Tous s’accordent à constater
que la longévité politique du
milliardaire milanais doit beaucoup
à l’ineptie de ses opposants
de centre-gauche, divisés
et impuissants, incapables de
présenter un leader et un programme
alternatifs, donnant
souvent l’impression de ne pas
vouloir accéder au pouvoir. S’ils
cherchent à restaurer l’état de
droit, à rétablir certaines règles
et à réhabiliter la crédibilité des
institutions, ils n’ont aucune
intention de rompre avec le
modèle de société du berlusconisme.
Ce dernier est né d’une
défaite sociale et politique ;
c’est par une nouvelle mobilisation
sociale et politique qu’on
pourra tourner la page.

Enzo Traverso est
historien et professeur
de sciences politiques à
l’Université de Picardie.
Ses travaux portent sur
l’antisémitisme et les
liens entre marxisme et
judaïsme.
Il vient de publier
L’histoire comme
champ de bataille.
Interpréter les violences
du XXe siècle
(éd. La
Découverte, 2011).

Retrouvez sur regards.fr, l’article de Marion Rousset consacré à cet ouvrage.

Cet été, Enzo Traverso vous suggère...

... un essai, Grâces leur soient rendues

«  Ce livre vient d’être réédité à l’occasion des 100 ans
du directeur de La Quinzaine littéraire. C’est une balade
passionnante à travers la littérature et l’engagement politique
d’un critique littéraire et d’un éditeur, de la Seconde
guerre mondiale à nos jours.
 »

Grâces leur soient rendues. Mémoires littéraires

de Maurice Nadeau

rééd. Albin Michel 2011, 481 p., 24 €.

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Vos réactions

  • Comme c’est brillant ! Et comme ça fait froid dans le dos ! Bravo M. Traverso ! Je retiens notamment la partie : "... le premier réflexe, chez les faibles, n’est plus la solidarité, etc.", mais la recherche d’un protecteur ou d’un bouc émissaire : nous vivons la même chose en France ; ce protecteur est bien entendu le riche, car, lui, crée des emplois (comme si créer des emplois relevait d’une simple décision personnelle et se décidait le matin en se levant...), et ce bouc émissaire est bien souvent le maghrébin, qui refuse de s’intégrer (à quoi d’ailleurs ?) ; nous avons aussi, comme autre bouc émissaire, le RSAtiste (qui peut d’ailleurs être aussi maghrébin, c’est mieux...), stigmatisé par M. Waucquiez, lequel propose (avec l’accord de son parti politique, on s’en doute) de le faire travailler quelques heures par semaine (cinq me semble-t-il) pour le compte des collectivités publiques ; résultat garanti : des voix engrangées pour les prochaines élections, et surtout la création d’une sous-main-d’œuvre payée au demi-smic ; autre avantage sympa : plus besoin d’embaucher de fonctionnaires en CDI : quelques Rsatistes feront l’affaire.

    Luc-rené Le 8 août 2011 à 12:16
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