Accueil > Monde | Par Razmig Keucheyan | 29 juillet 2011

Arctique, la lutte des glaces

Avec la fonte des glaces, le pôle Nord devient un lieu stratégique
très convoité – pour ses ressources naturelles, mais aussi
comme lieu de passage. Le sociologue Razmig Keucheyan revient
sur cet enjeu commercial et militaire. Au coeur de la bataille :
le contrôle des nouvelles routes maritimes.

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L’Arctique fond, et
à vitesse grandissante.
Une étude
financée par la
Nasa parue au
début de l’année indique qu’en
2006, les deux pôles ont perdu
475 milliards de tonnes de
glace. Depuis 1992, la fonte de
l’Arctique et de l’Antarctique a
augmenté de 36 milliards de
tonnes par an. Entre autres
désagréments, cela contribuera
à élever le niveau des mers
d’une quinzaine de centimètres
d’ici 2050, élévation à laquelle
il faut ajouter la fonte des autres
glaciers de la planète, et la dilatation
des océans due à leur
réchauffement.

Aubaines

Les catastrophes des uns sont
parfois une aubaine pour les
autres. Parmi les bénéficiaires
de ces aubaines, on trouve
souvent les propriétaires du
capital. A partir de 2007, le passage
du Nord-Ouest qui relie
l’Atlantique et le Pacifique par
le nord des Amériques s’est
ouvert pendant deux semaines.
D’aucuns prévoient qu’il puisse
l’être tout l’été dès 2013.
En 2009, deux navires commerciaux
allemands ont emprunté
le passage du Nord-Est (ou
« route maritime du Nord »), qui
longe la côte nord de la Sibérie,
et rejoint les Pays-Bas en partant
de Vladivostok.

Lorsque ces voies maritimes
deviendront durablement praticables,
le temps de voyage
entre les continents se réduira
fortement, diminuant le coût du
transport des marchandises, et
augmentera d’autant les bénéfices
de leurs producteurs.

Par exemple, le voyage de Rotterdam
(Pays-Bas) à Yokohama
(Japon) – deux ports commerciaux
de première importance
au plan mondial –, qui s’effectue
à l’heure actuelle via le canal de
Suez, sera raccourci de 40 % s’il emprunte le passage du
Nord-Est. Naviguer de Seattle à
Rotterdam en traversant le passage
du Nord-Ouest, plutôt que
le canal de Panama, accélérera
le voyage de 25 %.

Même avec la fonte des glaces,
ces voies maritimes demeureront
dangereuses pour encore
longtemps. Elles supposeront
l’emploi de bateaux brise-glaces
coûteux et longs à construire,
ou encore l’établissement d’une
cartographie de l’Arctique à
ce jour très lacunaire. Il n’empêche,
le pôle Nord se transformera
vraisemblablement au
cours des prochaines décennies
en nouvelle plate-forme du
commerce mondial.

Ceci sans compter les abondantes
ressources naturelles
que contient l’Arctique et que
la fonte des glaces rendra de
plus en plus aisément accessibles
 : bois, minéraux, stocks
de poissons (le réchauffement
des océans les pousse vers le
Nord), ainsi que d’importants
gisements de pétrole et de gaz.

Lutte sans pitié

L’Arctique renfermerait les dernières
réserves d’hydrocarbures
de la planète. Leur exploitation
supposera l’installation
d’infrastructures lourdes et sophistiquées,
et la sécurisation
de leur acheminement.

Un sérieux problème de nationalisme
risque également
de se faire jour, comme souvent
lorsque des ressources
naturelles sont découvertes.
Les Inuits des pays alentours,
organisés depuis 1977 dans la
Conférence circumpolaire inuit,
ont décidé de faire valoir leurs
droits sur ces ressources. Avec
un baril de pétrole à (beaucoup)
plus de 100 dollars, on peut parier
que la lutte pour l’accaparement
de ces hydrocarbures
sera sans pitié.

La fonte de l’Arctique a non
seulement des conséquences
économiques, mais elle a aussi
des implications géopolitiques
considérables, susceptibles de
conduire à terme à une militarisation
accrue de la région.
On rappellera d’ailleurs que le
pôle Nord était une importante
ligne de front pendant la guerre
froide.

Cinq pays revendiquent des
parts de souveraineté sur l’Arctique
 : les Etats-Unis, la Russie,
le Danemark (via le Groenland),
la Norvège et le Canada. Ils
composent, avec la Finlande,
la Suède et l’Islande, le Conseil
arctique, un forum intergouvernemental
en charge des conflits
dans la région.

Inde, Chine, Corée…

La géopolitique de l’Arctique
concerne cependant bien
d’autres pays. Comment expliquer
par exemple que la Corée
du Sud soit l’un des principaux
pays constructeurs de briseglaces
 ? Ou que l’Inde, la Chine
et le Japon financent régulièrement
des missions scientifiques
au pôle Nord ?

L’essentiel du commerce mondial
(pétrole inclus) s’effectue
par bateaux, et ces bateaux
traversent un nombre limité de
canaux et de détroits. Il en va
de même pour le trafic maritime
non commercial, en particulier
militaire.

Parmi eux se trouve le détroit
de Malacca, situé entre la Malaisie
et l’île indonésienne de
Sumatra, par lequel transite une
bonne part des marchandises
à destination et en provenance
d’Asie (un tiers du commerce
mondial au total). Garantir la
sécurité de ce détroit est un
casse-tête pluriséculaire.

Depuis les origines du commerce
international, il est infesté
de pirates. L’émergence
de la Chine comme grande
puissance et sa rivalité grandissante
avec les Etats-Unis
promettent en outre d’accroître
la lutte pour la suprématie militaire
sur ce lieu, et sur la mer de
Chine à laquelle il donne accès.

Rapports de force

Le détroit d’Ormuz, où l’Iran et
le sultanat d’Oman se font face,
est un point de fixation de ce
genre sur la route du pétrole.
Etre en mesure de le contourner
réduirait considérablement
le pouvoir de l’Iran en cas de
crise au Moyen-Orient.

En somme, l’ouverture des
routes maritimes arctiques
rebattra les cartes de la géopolitique
mondiale. Elle réduira la
pression qui s’exerce sur certains
lieux, pour l’augmenter à
terme sur d’autres, modifiant
de ce fait la configuration des
alliances et des rapports de
force.

La chute du taux de profit et
les crises qu’elle suscite force
le capitalisme a accélérer sans
cesse la « vitesse de circulation »
des marchandises. Ce système
doit en permanence « détruire
l’espace grâce au temps
 »,
comme dit Marx, c’est-à-dire
créer les technologies de communication
et de transport qui
lui permettent de réaliser la
plus-value dans des régions
du monde toujours nouvelles.
Le colonialisme est à bien des
égards une conséquence de
ce phénomène, puisque les
colonies servaient (entre autres
choses) de débouchés aux
capitaux surproduits dans les
métropoles.

Ecologie politique

Avec les bouleversements
environnementaux qui s’annoncent,
la destruction de l’espace
grâce au temps aborde une
nouvelle étape de son histoire.
Elle sera désormais inextricablement
mêlée à des phénomènes
climatiques comme la
fonte des glaces arctiques, et
cherchera à tirer profit des opportunités
qu’ils procurent. Elle
n’en fera apparaître que plus
clairement la nécessité d’établir
un lien entre l’écologie politique
et l’anticapitalisme.

Razmig Keucheyan
est docteur en sociologie
et maître de conférence à
l’université Paris-
Sorbonne. Il est l’auteur
de Hémisphère gauche.
Une cartographie des
nouvelles pensées critiques

(éd. La Découverte,
2010), qui invite à la
découverte et à la lecture
des auteurs de la pensée
radicale contemporaine.

Retrouvez l’entretien qu’il nous avait accordé en avril dernier.

Portfolio

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