Accueil > Monde | Par Barbara Vignaux, Emmanuel Riondé | 1er janvier 2008

Argentine-Espagne : une église pas très catholique

Eglise catholique et dictature : l’actualité récente a rouvert le débat sur ces liaisons dangereuses. En Argentine, la condamnation à perpétuité de Christian von Wernich pose la question du rôle de l’Eglise entre 1976 et 1983 : si certains prêtres et évêques sont morts pour avoir défendu les victimes de la dictature, l’institution, elle, s’est comportée en complice du régime. Au Vatican, le pape vient de béatifier 498 religieux tués par les républicains pendant la guerre civile espagnole, oubliant ceux tombés sous les balles franquistes...

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Le 9 octobre 2007, le tribunal fédéral de La Plata, à cinquante kilomètres de la capitale argentine, condamnait à la prison à perpétuité un ancien aumônier de 69 ans, Christian von Wernich, pour son implication dans sept meurtres, 42 enlèvements et 31 cas de torture durant la dictature (1976-1983). Arrêté en 2003, il était le confesseur du chef de la police de la province de Buenos Aires, Ramón Camps, un des principaux tortionnaires d’un régime qui a fait quelque 30 000 disparus et s’est achevé avec le désastre de la guerre des Malouines contre le Royaume-Uni.

Ce premier procès intenté contre un membre du clergé a relancé le débat sur le rôle de l’Eglise durant « les années de plomb » dans un pays où la laïcité n’a jamais été menée à son terme logique. Ainsi, l’article 2 de la Constitution stipule que « le gouvernement fédéral soutient le culte catholique apostolique romain ». D’autres jugements devraient suivre. Depuis l’abrogation, en août 2003, des lois d’amnistie de Point final (1986) et d’Obéissance due (1987), puis leur déclaration d’inconstitutionnalité, en juin 2005, par la Cour suprême, les procès ont repris (1). Début 2007, l’aumônier militaire Miguel Regueiro était incarcéré à l’âge de 73 ans pour sa participation à l’enlèvement d’un jeune couple et de leur bébé. Son procès est en cours.

Des morts mystérieuses

Prix Nobel de la paix 1980, Adolfo Pérez Esquivel avoue « son embarras à généraliser » l’attitude de l’institution catholique : « L’évêque Adolfo Tortolo justifiait le recours à la torture. A l’inverse, l’évêque Miguel Hesayne est devenu un symbole de la résistance à l’oppression. » Ce dernier est célèbre pour avoir accompagné les marches des Mères de la place de Mai. Toutefois, souligne la vice-présidente de l’association, Mercedes de Meroño, « sur plus de 80 évêques en fonction à l’époque, seuls quelques-uns se sont engagés à nos côtés ». Outre Hesayne, qui a demandé : en vain : une enquête sur le rôle des prêtres dans la répression, il s’agit notamment de Jaime de Nevares et Jorge Novak, qui ont publiquement soutenu les familles des disparus. Quant à Enrique Angelelli et Horacio Ponce de León, ils ont payé de leur vie leur engagement : ils sont morts dans de mystérieux accidents de voiture en 1976 et 1977.

L’Eglise ne s’est guère émue de la disparition de ses « enfants ». Pis même, selon le théologien Rubén Dri : « L’armée s’est chargée du sale travail, en débarrassant la hiérarchie ecclésiastique du Mouvement des prêtres pour le tiers-monde (MSTM) » (2). Ce « chrétien socialiste » s’est défroqué en 1974 lorsqu’il est entré dans la clandestinité pour échapper à une mort annoncée. Rien que dans son entourage, raconte-t-il, une soixantaine de prêtres ont été torturés, tués ou contraints à l’exil. A l’instar du père Carlos Mujica, assassiné en 1974 ; ou des religieuses françaises Alice Domon et Léonie Duquet, enlevées en 1977 puis exécutées. La première appartenait au Mouvement œcuménique pour les droits de l’Homme (MODH), qui réunissait des Eglises protestantes évangéliques et quatre diocèses catholiques et « était clairement de notre côté », rappelle Pérez Esquivel.

Mais la hiérarchie catholique ne s’est pas davantage souciée de la disparition des autres fils de Dieu : chrétien engagé, le Prix Nobel, lui-même détenu quatorze mois sans procès et torturé, a demandé à la Conférence épiscopale de contribuer à rechercher les disparus. Il n’a jamais obtenu de réponse. Les accusations remontent jusqu’au Vatican, dont le silence vaudrait aveu de complicité. Myriam Bregman, l’avocate de Justicia Ya !, un organisme de défense des familles de victimes, explique : « Selon un témoignage que nous avons produit au procès von Wernich, l’ancien nonce apostolique à Buenos Aires, le cardinal Pio Laghi, possédait une liste de 2 000 détenus disparus, avec l’emplacement de leurs tombes. Et par conséquent le Vatican l’avait aussi. » Auteur de Double jeu. Eglise et dictature (2006), président du Centre d’études légales et sociales (CELS), une organisation de défense des droits de l’Homme créée en 1980, Horacio Verbitsky nuance : « Le Vatican s’appuie sur les épiscopats nationaux. Aussi le même pape qui a soutenu, au Chili, contre Pinochet, le cardinal Raúl Silva Henríquez (3) a-t-il également soutenu la hiérarchie argentine. »

Base idéologique intégriste

En revanche, cet essayiste juge écrasante la responsabilité de l’Eglise catholique de son pays : « L’épiscopat a fourni une base idéologique, intégriste, à la dictature. Confusion des rôles : les généraux parlaient de Dieu, du Bien et du Mal, les évêques de stratégie et de guerre. » C’est l’époque « des Croisades contre le marxisme et le matérialisme », selon l’expression de Rubén Dri. Les révélations d’un officier de marine repenti, Adolfo Scilingo, déclaré coupable de crimes contre l’humanité en 2005 par un tribunal espagnol, illustrent les implications concrètes de cette alliance bien peu évangélique. Au retour des « vols de la mort », durant lesquels les opposants étaient jetés à la mer depuis des avions, inconscients mais vivants, l’aumônier militaire dissipait le malaise moral de certains soldats en offrant messe et bénédiction. Et il invoquait « la nécessité de sauver le pays des griffes du communisme international ». La méthode même avait été approuvée comme « une forme chrétienne de mort » par les autorités ecclésiastiques, a précisé l’ancien capitaine.

L’attitude de l’Eglise depuis le retour de la démocratie n’a guère amélioré son image (4). A l’issue du procès von Wernich, elle invitait les Argentins à « s’éloigner autant de l’impunité que de la haine ou de la rancœur ». Suscitant la colère de Myriam Bregman : « On ne peut pas mettre l’impunité et le sentiment des familles sur le même plan ! Ce, alors que 400 enfants de disparus n’ont pas encore été retrouvés ! » Et que, le temps passant, bien des coupables sont morts sans être inquiétés... L’acte officiel de repentance, en septembre 2000, n’avait guère convaincu non plus. « L’Eglise a toujours présenté les crimes commis durant la dictature comme le fait de certains individus, sans jamais évoquer la responsabilité de la hiérarchie », regrette Rubén Dri. La Conférence épiscopale a également invité les Argentins à « la réconciliation ». Ce à quoi Pérez Esquivel rétorque : « La réconciliation, ça signifie le pardon et l’oubli. Or, comme chrétiens, nous pouvons pardonner, mais pas oublier, et surtout pas à n’importe quel prix, ni de n’importe quelle manière. » En ouvrant ses archives, en rendant publics, par exemple, les actes des réunions des conférences épiscopales, l’Eglise aurait pu faire un geste de bonne volonté. Au lieu de quoi, « elle a encore perdu une opportunité historique », constate le pasteur Arturo Blatezky, coordinateur du MODH. Un long chemin reste donc à parcourir. Enlevé et torturé en 1976, Julio López, un ancien maçon de 77 ans, a livré un témoignage décisif dans la condamnation à la prison à vie d’un ancien chef de police, Miguel Etchecolatz. Il s’est volatilisé en septembre 2006, devenant ainsi « le premier disparu de la démocratie ». La conduite à son terme du procès de von Wernich constitue ainsi, paradoxalement, un signe positif pour Rubén Dri : « Malgré le climat d’inquiétude, les témoins ont parlé. Le processus est lent, certes, mais bien réel. » B.V.

1. Les poursuites intentées au début des années 2000 portaient sur le vol des bébés d’opposants, un délit non couvert par l’amnistie et déclaré imprescriptible.

2. De 1967 à 1976, le MSTM a réuni des prêtres actifs dans les bidonvilles et les quartiers ouvriers, proches de la gauche péroniste et des idées marxistes. Il a contribué à l’élaboration de la théologie de la libération en Amérique latine.

3. Dès octobre 1973, l’archevêque de Santiago, le cardinal Raúl Silva Henríquez, créait le Comité de coopération pour la paix au Chili afin de prêter assistance légale et sociale aux victimes du coup d’Etat du 11 septembre.

4. Malgré plusieurs tentatives, nous n’avons pas réussi à joindre le porte-parole de la Conférence épiscopale, Jorge Oesterheld.

Regards n°47, Janvier 2008

Severiano Rojo Hernandez : « L’attitude du Vatican interroge »

Severiano Rojo Hernandez est maître de conférences à l’université de Bretagne occidentale, historien spécialiste du pays basque et directeur des revues @mnis (civilisation contemporaine) et El Argonauta español (consacrée à l’étude de la presse en Espagne)

Quel sentiment vous inspire la béatification, le 28 octobre dernier, de ces religieux tués par les républicains pendant la guerre civile espagnole ? Severiano Rojo Hernandez. Ces béatifications, qui ne sont pas les premières du genre, n’arrivent pas de nulle part : elles sont le résultat d’un processus engagé il y a quelques années déjà. Cela dit, on ne peut que constater qu’elles ont lieu au moment même où le gouvernement espagnol approuve une loi sur la mémoire historique (1) qui fait débat. Cette collision est pour le moins étrange ? Elle se produit alors que les relations entre le gouvernement Zapatero et l’Eglise espagnole ne sont pas au beau fixe, avec un conflit qui perdure, l’Eglise n’ayant pas digéré un certain nombre de lois récentes, notamment celle autorisant le mariage homosexuel.

Les récents béatifiés étaient-ils franquistes’ A l’inverse, a-t-il existé des hommes d’Eglise proches des républicains et quel sort leur a été réservé ? S.R.H. Au cours de la guerre civile, certains des prêtres assassinés (entre 6 000 et 7 000 en trois ans, tués par les troupes républicaines) étaient d’ardents défenseurs de la cause franquiste mais d’autres l’ont été simplement parce qu’ils étaient prêtres, c’est un fait. Mais là encore, il faut noter que le Vatican qui béatifie ces 498 hommes « martyrs » ne dit pas un mot de ceux qui ont été tués par les franquistes. Pourtant, entre octobre et novembre 1936, une dizaine de prêtres proches du parti nationaliste basque, qui s’était allié aux troupes républicaines, ont été tués en raison de leur penchant politique. Cela a été très spécifique au Pays basque où environ 600 prêtres ont aussi été emprisonnés, condamnés ou exilés en Castille, parfois juste au motif qu’ils parlaient basque. Cette attitude du Vatican’ intervention dans un sens, silence dans l’autre ? interroge.

Comment se sont positionnés le clergé espagnol et le Vatican durant la guerre civile ? S.R.H. Il faut remonter quelques années avant le début de la guerre. La république de 1931 adopte une série de réformes et de lois allant dans le sens d’une laïcisation de la société espagnole ? divorce autorisé, renforcement du mariage civil, etc. ? qui vont ouvrir un conflit entre le gouvernement et l’Eglise. Une partie du clergé espagnol participe à la déstabilisation du système en appuyant les manifs et en prononçant des sermons engagés. Et le Vatican dénonce lui aussi le gouvernement républicain. Mais l’Eglise en tant qu’institution ne participe pas à la préparation du coup d’Etat de juillet 1936 (2) même si certains prélats vont l’appuyer. Durant toute la première année du conflit, le Vatican adopte un ton mesuré, craignant des débordements. Mais en 1937, l’épiscopat espagnol publie une lettre collective où il se déclare du côté de Franco et le Vatican se rallie également aux nationalistes. Cela intervient au moment où les troupes franquistes conquièrent le Pays basque qui aura constitué un véritable problème pour Franco : la présence dans cette partie du pays de nombreux religieux proches des républicains remet en question le fondement même de la croisade en faveur de la religion qu’il prétend mener. L’existence de ces prêtres qui lui sont opposés est un obstacle à la légitimation de cette entreprise. Parmi eux, un aura un rôle important, Alberto Onaindia. Proche du gouvernement basque, il participera activement à la lutte contre le franquisme et témoignera dans l’affaire du bombardement de Guernica.

La Conférence des évêques est opposée à la loi sur la mémoire adoptée par le gouvernement Zapatero. Comment comprendre ce refus’ S.R.H. Simplement, il est clair qu’à l’heure actuelle une bonne partie de l’épiscopat espagnol est proche du Parti populaire (PP, droite). Il suffit pour s’en convaincre d’écouter la Cope, cette radio contrôlée par la Conférence épiscopale. Elle prend très systématiquement position contre le gouvernement, défend des positions proches du PP et contribue à alimenter en Espagne un climat de défiance vis-à-vis du gouvernement Zapatero. On peut y entendre un discours assez violent.

Recueilli par E.R.

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