Accueil > Culture | Par Muriel Steinmetz | 1er mars 1998

Art funéraire

Les musées n’ont pas le monopole de la mémoire imagée des sociétés. Les cimetières aussi sont des musées. Plutôt conventionnels. Mais l’art contemporain commence à s’y montrer.

Vos réactions (1)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Au Moyen Age, la mort fait l’objet d’une cérémonie publique orchestrée par le mourant. Tout le monde y assiste, enfants, voisins, gens de la rue rencontrant le prêtre, viatique en main. Mort familière, proche, qui n’angoisse pas les survivants. C’est dans l’église qu’on inhume, ou dans le cimetière à côté. Aucun espace propre - " maison " à perpétuité - n’est alors prévu. C’est que le sort du " disparu " n’inquiète guère, s’il est en paix avec l’Eglise. Comment, dès lors, sommes-nous passés d’une mort apprivoisée à une mort sauvage en silence ? Philippe Ariès (1), à cet égard, parle d’une " mort interdite ", insupportable. Le XIIe siècle nous en montre les prémisses, quand sonne le glas de pratiques antiques. L’idée du Jugement dernier triomphe et avec elle la biographie de chacun. Un sens dramatique et personnel se voit attribué à l’événement du trépas (le seul, selon Barthes). La sépulture se personnalise. Chacun peut prétendre à sa tombe. Inscriptions funéraires, cartouches et masques font leur apparition. Au XIXe siècle, la mort, vécue à la première personne, est vue comme grande rupture. Le deuil se fait ostentatoire. On crie. On pleure. Plus que sa propre mort, c’est la mort de l’autre, de l’être cher, qui attise le culte neuf du tombeau et du cimetière, où l’on effectue de fréquentes visites. L’art funéraire se développe. Voyez le cimetière du Père Lachaise. Deux changements radicaux surviennent, qui redonnent anonymat aux figures de la mort. Le premier, la guerre de 1914, lorsqu’il fallut beaucoup enterrer à la va-vite. A la mort violente et sans nom des champs de bataille, fait sourdement écho l’impersonnalité des tombes. Puis les progrès de la médecine mettent fin à une mort de tradition vécue au foyer. L’évolution se précipite entre 1930 et 1950. On s’éteint à l’hôpital. Le rite des funérailles se modifie à mesure. Mise à l’écart, la mort prend du champ. Sans hiatus, le rite des obsèques suit. Nous en sommes là. A la mort barrée, quasi inexistante, l’incinération, dans l’ordre du rituel, répond peu ou prou. Manière de vite passer sur la décomposition. On traite la mort comme une maladie. On empiète sur son emploi naturel. Rester propre ? Jusqu’au bout ? Mort sceptique au fond, doutant d’elle-même à force d’oubli dans des couloirs d’hôpital. D’autant que, de son vivant, l’homme apparaît déjà de plus en plus jetable.

Nouveaux rites autour de la mort maquillée

Les urnes que présente PierreAubert dans sa galerie d’art funéraire (2) habillent de couleurs vives une mort impeccable, qui serait délestée de son poids de chair. Une valise funéraire recèle les cendres du défunt ; à transporter avec soi en voyage. Le corps, certes, mais réduit en cendres, et la tombe remplacée par de petits papiers de soie à l’effigie du défunt. Voilà ce qu’une société - subjuguée par les idées de profit, de vitesse, de bonheur affiché - réserve à la mort, celle-ci n’ayant d’intérêt qu’à proportion de sa rentabilité, seulement admise une fois maquillée l’indispensable laideur naturelle de la dépouille. Autre chose peut nous attendre, qui serait l’individualisation des rites funéraires à la mesure de l’atomisation sociale, avec des cimetières ayant toujours droit de cité, mais non plus comme fut le Père Lachaise (haut lieu du catholicisme, microcosme et reflet de toute la société avec ses hiérarchies, ses lignes de fracture). Finies, ici et maintenant, les tombes affichant la réussite sociale ou la renommée du défunt. A la place, un espace " démocratique " parcellisé en individualités solitaires, des sépultures originales - ainsi que les revendique Pierre Aubert - restituant les traits de caractère privés du défunt. D’autres rites alors se font jour. Ainsi, sur le cercueil d’un jeune homme de banlieue mort trop tôt, on a vu des amis déposer, à l’instant de la mise en terre, son costume de Batman. Ou encore, ce défunt exposé devant la pergola de sa maison du Sud, une seule minute de silence observée en disant long sur son attachement à la terre. Bref, les pratiques s’individualisent, prennent le pas sur le sacro-saint passage obligé par la liturgie religieuse, sa solennité, ses chants, ses prières, son protocole unificateur. Si la mort se met à faire demain l’économie de l’Eglise, on peut avoir, en lieu et place de ses pom pes anciennes, une action courte et forte, comme une performance (" ac tion daying " ?) à finalité privée. Un moment qui fait mémoire, un condensé de vie recueilli en petit comité. Les urnes, c’est une autre affaire. On n’est pas loin d’un " objet " défunt, en lieu et place de son souvenir.

L’art de tenir un discours sur l’indicible

Le pari de Pierre Aubert n’est pas de faire commerce de la mort. Il n’est pas entrepreneur de pompes funèbres. Depuis juillet dernier, il n’a vendu que trois tombes et quatre urnes, dont l’une pour la modique somme de 2 500 francs. Il fait sienne une règle absolue du passé : " N’est-il pas temps de sortir de la morosité répétitive du marbre lisse et de réintroduire l’art dans les rites funéraires ? " Parcourant les stands de la FIAC, il a noué contact avec des artistes. Un Ben, un Alechinsky n’ont pas été insensibles à la passion qui l’anime. Il reçoit des lettres, telle celle de Tomi Ungerer qui lui écrit : " Moi-même serai enterré verticalement.ça prend moins de place et rend l’essor plus rapide à la résurrection ". C’est dire si la mort impose des leçons de maintien. Ben, en guise d’introduction à ses modèles de sépultures, livre ceci : " Pourquoi ne pas marquer votre différence sur votre tombe ? Inconnu vivant, devenez mort célèbre. Choisissez le style minimal avec Stella, l’art brut ou figuration libre avec Combaz, Di Rosa, Speedy Graphito." Selon Pierre Aubert, ce serait là simple adaptation aux pratiques anciennes. Au XIXe siècle, les plus grands sculpteurs et statuaires officiaient pour le cimetière du Père Lachaise - ne doit-on pas à Victor Baltard, architecte des anciennes Halles centrales de Paris, la sépulture d’Ingres ? Le XXe siècle se doit lui aussi d’avoir son art funéraire." Le débat est celui de l’art et de la société. A quoi sert l’art ? L’architecture religieuse a sa fonction. Elle raconte l’histoire de la Bible aux grands analphabètes. L’architecture médicale aussi. Elle rend vivable les lieux de la mort. L’architecture politique de même. Prenez la pyramide du Louvre, ce n’est pas rien dans l’esprit de Mitterrand. Dans le même ordre d’idées, l’architecture funéraire a sa place. Cet art permet de tenir un discours, à l’endroit où il n’y a rien ". Selon lui, la mort est leçon de vie. Il faut donc en exalter les pratiques." Le XIXe siècle a privilégié Eros aux dépens de Thanatos. Notre temps fait l’inverse avec une bonne dose d’hypocrisie "." Il faut non seulement nommer la mort, prétend-il comme le jeune Ronsard, mais encore la penser, l’habiller, la sculpter, afin de prendre la me sure des choses ". Philippe Aubert entend renouer avec une tradition." Je suis tout sauf un révolutionnaire ", affirme-t-il, même si le présent tabou qui pèse sur la mort fait souffler sur sa galerie un air violent de transgression.

1. Philippe Ariès, l’Homme devant la mort, thèse monumentale, aux éditions du Seuil (1977), 640 p.Du même auteur, Essais sur l’histoire de la mort en Occident, du Moyen Age à nos jours, Seuil (1975), 222 p.2.Galerie d’art funéraire de Pierre Aubert, 121, avenue Daumesnil, 75012 Paris.Tél. : 01 53 33 81 22.Fax : 01 53 33 81 26.

Vos réactions (1)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

  • 22 juin 2016 . Je viens de relire avec un grand plaisir cet article qui évoque ma démarche, menée depuis plus de 30 ans, pour sensibiliser l’opinion publique et les collectivités sur l’urbanisme funéraire et les droits et enjeux de la création d’une sépulture.
    " Il faut s’étendre à côté des morts pour prendre la mesure " a dit un académicien.
    Le pouvoir d’une sépulture doit être perçu comme un message d’espoir et de futur. Et en même temps tenter de diminuer la peine de ceux qui restent.
    Il y a eu le Salon de la Mort au Louvre édition 1. Je vais monter l’édition 2 à Metz en 2017 avec Jessie Westhenholz.
    vanitas vanitatum et omnia vanitas...

    pierre aubert Le 23 juin 2016 à 01:53
  •  
Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?