Mikhail Evstafiev
Accueil > Monde | Par Taina Tervonen | 14 décembre 2010

Bosnie-Herzégovine (1) - L’interminable après-guerre

Quinze ans après la fin du conflit, les appartenances ethniques restent un frein à l’unité du pays. Les habitants, souvent exilés, se regroupent dans les villages par communauté. Le discours nationaliste fleurit, comme lors des élections, début octobre

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Ils sont alignés les uns à côté des autres, sur des sacs mortuaires : les restes de sept corps exhumés trois jours auparavant, dans les environs de Prijedor, dans le nord-est de la Bosnie-Herzégovine. Senem Skulj, médecin légiste et directrice du centre d’identification de Sejkovaca, range les vertèbres, une par une. A tout juste 30 ans, elle a fait sa carrière professionnelle dans le projet d’identification des personnes disparues pendant la guerre de Bosnie (1992-1995). Le conflit a fait à 110 000 morts (1), dont environ 10 000 sont toujours portés disparus (2).

Quinze ans après les accords de Dayton qui ont marqué la fin du conflit et partagé le pays en deux entités principales : la fédération de Bosnie-et-Herzégovine (ou bosno-croate) et la République serbe :, la guerre n’est pas finie pour Senem Skulj et pour les familles des disparus de Prijedor. Dans cette région majoritairement serbe, le silence règne sur ce qui s’est passé il y a dix huit ans : la purification ethnique programmée par les nationalistes serbes menés par Radovan Karadzic, les camps de prisonniers bosniaques (musulmans) (3) à Trnopolje, à Keraterm et à Omarska, les femmes et les enfants embarqués dans les wagons à bestiaux, les villages vidés de leurs habitants, les maisons détruites.

La bataille des symboles

Plusieurs responsables des crimes de guerre ont été inculpés et jugés par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) dès 1995, mais La Haye, c’est bien loin et les procès ne suscitent guère d’écho dans les médias locaux. A Prijedor, un gigantesque monument en forme de croix est érigé en mémoire des victimes : forcément chrétiennes : de la guerre. A Trnopolje, où le camp était situé dans une école, aucune trace de l’histoire, si ce n’est un mémorial à la gloire des... Serbes.

«  Comment peut-on vivre si on ne reconnaît pas ce qui s’est passé  ? » demande Ervin Blazevic. Dans la guerre des symboles qui se livre à Prijedor et ailleurs en Bosnie, à coup de mémoriaux, de monuments religieux et de programmes scolaires, ce Bosniaque de 37 ans a l’impression de faire partie des perdants.

Ervin Blazevic a passé deux mois dans le camp de Trnopolje, puis quatre ans dans l’armée bosnienne. Réfugié pendant plusieurs années de l’autre côté de l’ancienne ligne de front, il est revenu s’installer dans le village de Kozarac, enclave bosniaque en territoire serbe, à une quinzaine de kilomètres de Prijedor. Comme Ervin, les habitants avaient tous été chassés en 1992. Mais à partir de 2000, certains sont revenus, ont reconstruit des aisons, réouvert des commerces. Sur les collines environnantes, de somptueuses bâtisses ont été érigées par la diaspora éparpillée en Europe et aux Etats-Unis, autant de symboles d’une reconquête du territoire.

Ligne de front

Mais les apparences sont trompeuses. Kozarac reste un village-fantôme, bouillonnant de vie pendant les quelques semaines de vacances d’été, désert et somnolent le reste de l’année. La plupart des villas restent désespérément vides. Ervin, lui, habite avec sa mère, sa femme et ses quatre enfants de 2 à 12 ans dans une maison en briques à moitié terminée. Sans emploi fixe, il fait partie des 40 % de chômeurs qu’affichent les statistiques officielles du pays, vit de petits boulots au noir et du loyer que lui verse la boulangerie installée au rez-de-chaussée de sa maison. Il avoue parfois se demander si ses enfants ne seraient pas mieux ailleurs. «  Mais si je partais, j’aurais l’impression qu’ils ont gagné . »

La guerre a bouleversé la démographie des cités, poussant une partie de la population à l’exil, des deux côtés de la ligne de front qui aujourd’hui sépare les deux entités du pays. La frontière serpente selon des chemins improbables, traversant parfois un pâté de maisons.

La purification ethnique est une réussite : comme Prijedor et Kozarac, la plupart des villes et des villages de Bosnie-Herzégovine sont majoritairement peuplés par une seule communauté ethnique. Plus le temps passe, plus le retour devient improbable. C’est le cas à Koncari, à moins de dix kilomètres de Kozarac, où des Serbes déplacés de Croatie regardent avec envie les villas de «  musulmans vivant à l’étranger et qui viennent construire des maisons avec l’argent de l’aide sociale de là-bas  », comme le formule un policier serbe en poste à Kozarac.

Déplacés et oubliés

Eux ont été installés là en 2000, au terme d’un périple qui les a ballottés à travers le pays. La municipalité de Prijedor leur a désigné un terrain. Elle a rasé les arbres fruitiers, tracé une route de trois kilomètres en ligne droite en leur promettant un titre de propriété s’ils construisaient leur maison ici. Presque dix ans après, ils ne sont toujours pas officiellement propriétaires du lopin sur lequel ils ont bâti avec leurs propres moyens. «  Personne ne se préoccupe de ce qui se passe ici  », résume, amer, Zora Kovacevic qui tient une des deux petites épiceries du village.

Côté bosno-croate, dans le centre collectif de Mrdici, perdu à la lisière d’une mine de charbon non loin de Tuzla, c’est déjà une deuxième génération de déplacés qui grandit. Bosniaques réfugiés de la région de Srebrenica, Esed et Nihad Demirovski, 27 et 23 ans, sont arrivés à Mrdici enfants, accompagnés de leurs mères et grands mères. Les hommes de la famille ont disparus dans le massacre de Srebrenica. Esed et Nihad se sont mariés dans le centre, leurs deux filles, Ajla, 3 ans, et Lejla, 8 mois, y sont nées.

Comme la plupart des habitants, Esed gagne sa vie en triant les déchets rejetés par les machines de la mine de charbon. Cela lui permet d’acheter de l’huile et de la farine dans la minuscule épicerie tenue par une habitante. «  Personne ne vient ici , dit Esed. Sauf quand ce sont les élections . » Le lendemain, un meeting de la SDA, parti nationaliste musulman, aura lieu dans le village d’à côté et un car est annoncé pour venir chercher les habitants du centre. Esed, ça le fait rire jaune, ce soudain intérêt des politiques pour Mrdici. Comme lui, la moitié des Bosniens ne votent pas, dubitatifs devant des politiques perçus comme corrompus et peu soucieux des préoccupations de leurs concitoyens. Dans un pays clivé en deux, les partis n’hésitent pas à recourir à un discours nationaliste, prônant l’indépendance d’une République serbe de Bosnie, voire un rattachement à la Serbie, et cultivant une rhétorique d’éternelles victimes, ou exigeant la création d’une troisième entité croate de Bosnie-Herzégovine.

Mouvements jeunes

Le Parti social-démocrate (SDP) affiche un discours et des candidats multiethniques mais reste perçu comme un «  parti de musulmans  » et peine à faire de bons scores en République serbe, résolument dominée par les partis nationalistes. Pourtant, d’autres initiatives voient le jour, notamment parmi les jeunes. Le mouvement Dosta !, créé en 2005 par un réseau de jeunes activistes, et Revolt, mouvement étudiant basé dans la ville de Tuzla, ont mené plusieurs actions de rue pour inciter la population à aller voter. Sans affiliation politique, ces mouvements militent pour une société civile engagée, mais leur impact se limite souvent à la jeunesse urbaine.

Du côté des partis politiques, Nasa Stranka (Notre parti), fondé en 2008 par le cinéaste oscarisé Danis Tanovic et des intellectuels essentiellement basés à Sarajevo, tente de faire entendre une autre voix, mais peine à franchir les 5 % au vote. Aux élections du 3 octobre, il a été le premier dans l’histoire du pays à lancer une liste commune avec un parti basé dans la République serbe de Bosnie, le Nouveau parti socialiste. Srdjan Dizdarevic, ancien président du comité Helsinki pour les droits de l’homme de Bosnie-Herzégovine et candidat de Nasa Stranka au Parlement de Bosnie-Herzégovine, se veut optimiste malgré tout : «  Nous sommes un tout jeune parti et avons peu de moyens comparés aux autres. Mais il ne faut pas baisser les bras. Il nous reste encore beaucoup de travail . »

A Prijedor, le meeting de Nasa Stranka a rassemblé une cinquantaine de personnes. Les partis nationalistes, eux, avaient rempli la place principale de la ville.

Taina Tervonen

 [1](2) Chiffre du Comité international de la Croix-Rouge.

(3) Ne pas confondre les Bosniaques (musulmans) et les Bosniens (citoyens de l’Etat de Bosnie-Herzégovine).

LA GUERRE EN 7 DATES

Octobre 1991  : déclaration de souveraineté de la Bosnie-Herzégovine.

Février-mars 1992  : référendum sur l’indépendance. Boycotté par les Serbes de Bosnie, le scrutin donne une écrasante majorité (98 %) à l’indépendance. L’armée fédérale yougoslave (JNA ) quitte alors le territoire mais de nombreux militaires serbes de la JNA créent l’armée de la République serbe de Bosnie, qui sera équipée et financée par la Yougoslavie. Ratko Mladic et Radovan Karadzic mènent les opérations.

Mars 1992  : début de l’offensive serbe à l’est et au nord de la Bosnie-Herzégovine.

5 avril 1992  : début du siège de Sarajevo. Il ne prendra fin que le 29 février 1996.

Juillet 1995  : massacre de plus de 8 000 hommes bosniaques à Srebrenica.

14 décembre 1995  : signature des accords de paix de Dayton qui partagent le pays en deux entités autonomes : la Fédération de Bosnie-et-Herzégovine et la République serbe de Bosnie. Un Haut représentant international est nommé par l’ONU.

Juillet 2008  : arrestation de Radovan Karadzic. Ratko Mladic est toujours recherché.

Notes

[1(1) 60 % seraient des militaires et 40 % des civils, selon le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie.

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