Accueil > Société | Par Emmanuel Riondé | 23 mars 2012

Climat : très pourri depuis cinq ans

« Non, il n’y a pas en France un climat qui puisse expliquer ces crimes », a affirmé Nicolas Sarkozy jeudi soir lors d’un meeting à Strasbourg. La tragédie qui vient de se passer en région toulousaine ne peut pourtant pas être analysée en faisant abstraction des discours nauséabonds produits par le chef de l’Etat et son entourage ces dernières années.

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Huit morts (quatre hommes, trois enfants, et le jeune homme qui les a froidement exécuté tous les sept) et plusieurs blessés (dont au moins deux très gravement), c’est le terrible bilan humain des 11 derniers jours dans la région toulousaine. Parmi les tués, trois étaient des français d’origine arabe et quatre étaient des franco-israéliens de confession juive, dont les trois enfants.

L’homme qui les a tué, Mohamed Merah, abattu ce jeudi par les hommes du Raid, était, lui, un fanatique ultra-violent se réclamant du salafisme et qui est passé à l’acte. Il n’y aura pas d’expertise psychiatrique pour nous dire jusqu’à quel point, comme cela a été répété à l’envi depuis lundi, il était aussi un "fou".
Mais déjà des portraits sont parus dans la presse. Enfant d’immigré, natif et grandit dans les quartiers populaires de Toulouse ; un passé de petit délinquant sanctionné, notamment, par une incarcération de 18 mois en 2008-2009 ; des séjours au Moyen-Orient, aux côtés de combattants jihadistes. Durant le siège de son appartement, il aurait expliqué aux policiers avoir souhaité, par ces meurtres, protester contre l’engagement des troupes françaises en Afghanistan, contre la loi française sur le voile et venger les enfants palestiniens ; il s’apprêtait à tuer encore ; et son seul regret, toujours selon les propos que les policiers disent avoir recueillis, est de n’avoir pas fait « plus de victimes ».

Que cela plaise ou non, cette trajectoire individuelle, comme celle de Khaled Kelkal en 1995, nous parle intimement de notre époque déréglée et de notre société malade (lire cet article de Mediapart). Une trajectoire dont le point final, trois actions meurtrières en 10 jours, vient de nous exploser en pleine face.
Personne ne pouvait s’attendre à une telle violence. Mais qui osera dire que cette tragédie est totalement incompréhensible, qu’on ne peut en identifier le terreau ? Qui peut dire, dans la France de 2012, que l’assassinat d’enfants uniquement parce qu’ils sont juifs et d’hommes en partie parce qu’ils sont musulmans sont des évènements surgit de nulle part ou « d’une autre époque » ? C’est faux, c’est bien de notre époque dont il s’agit et de son climat.

Ni Claude Guéant, ni Brice Hortefeux, ni Dieudonné, ni les dirigeants du Crif, ni Marine Le Pen, ni Nicolas Sarkozy ne sont responsables de ce qui s’est passé entre le 11 et le 22 mars à Toulouse et à Montauban. Mais tous ceux-là, parmi d’autres, sont évidemment comptables du climat de division qui depuis des années pèse sur ce pays. Les pauvres, les Roms, les Comoriens, les Arabes pour les uns, les juifs pour les autres, les musulmans pour tous ou presque... Evidemment, les discours qui stigmatisent, désignent, accusent et incriminent l’Autre - qu’il soit coupable d’être fraudeur, étranger, un peu trop voilée ou pas assez amateur de charcuterie - n’ont pas débarqués avec l’élection de Sarkozy en 2007. Mais force est d’admettre qu’ils se sont largement répandus ces dernières années et qu’ils ont pris une place centrale dans le débat public. Prônant plus ou moins insidieusement l’exclusion et la division, ces discours sont devenus récurrents. Et on s’est habitué à les entendre dans la bouche de certains personnages à haute valeur médiatique ajoutée ou dans celle de responsables politiques évoluant au plus haut sommet de l’Etat. Ceux-là même qui viennent de se féliciter de la solidité de l’unité nationale face à la tragédie survenue en Midi-Pyrénées.

Des jeunes célèbrent la qualification de l’Algérie pour la Coupe du monde sur le Vieux Port ? Jean-Claude Gaudin, maire de Marseille, évoque « les musulmans qui déferlent sur la Canebière ». Dieudonné se veut le héraut de la cause palestinienne ? Il s’acoquine avec le FN et invite des négationnistes dans ses spectacles. Le Crif représente « les juifs de France » ? Il les conjure de « faire bloc derrière Israël ». Pour Nicolas Sarkozy, « l’identité nationale » vaut un ministère. Mais pour son ministre de l’Intérieur, toutes les civilisations ne se valent pas. Son prédécesseur à la place Beauvau avait un jour accueilli un journaliste du Monde d’origine maghrébine en lui glissant, sourire en coin, « vous avez vos papiers ? ». En 2012, Le Pen, 80 ans passés, cite sans frémir le collabo antisémite Brasillach. Hallal, caricatures... on en passe et des plus âcres. N’en déplaise au Président, ça s’appelle un climat pourri.
Gaudin, Dieudonné, Prasquier, Sarkozy, Guéant, Hortefeux et la famille Le Pen savent bien que les mots ont un sens. Ils savent aussi - aidés en cela de médias irresponsables, avides de formules choc mais bien peu soucieux de les déconstruire et de les interpréter politiquement - semer la confusion dans les esprits de leurs concitoyens.

Mohamed Merah était-il un fou, lui qui a poursuivi une petite fille dans une cour d’école, l’a attrapé par les cheveux et lui a logé une balle dans la tête à bout touchant ? C’était, à coup sûr, un esprit fragile et influençable. Et la part de responsabilité de ceux qui l’ont recruté, fanatisé, entraîné et armé est donc essentielle, il n’est pas ici question de perdre cela de vue. Mais sachons dire aussi que le climat vicié de ces dernières années n’a pu que conforter, dans de tels esprits, l’idée, sans cesse répétée et accréditée par les djihadistes, qu’un "choc des civilisations" est à l’œuvre.

Un gamin turbulent "issu de l’immigration" et grandit dans une cité de la République est, en quelques années, devenu un tueur capable d’exécuter de sang-froid des enfants. Agitant le hochet hypocrite de la "dignité", les dirigeants politiques du pays refusent aujourd’hui de se poser les questions qui fâchent. Et nous ressortent les inusables canevas du terrorisme et de la surenchère pénale pour répondre aux angoisses soulevées par la "tuerie de Toulouse". Incapables d’en tirer le moindre enseignement et continuant à jouer avec le feu.

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