Accueil > Idées | Par Jean-Paul Jouary | 1er mai 2000

Jean Maurel de l’occultation nécessaire de la philosophie

L’universitaire Jean Maurel était le philosophe invité le 24 février dernier aux soirées philosophiques organisées par regards. Maître de conférences à Paris-I et auteur aux PUF d’un Victor Hugo philosophe, il avait choisi de parler et discuter de la philosophie elle-même, en des termes qui pourtant étaient de nature à intéresser bien au-delà du seul cercle des spécialistes.

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Le philosophe Arnaud Spire, qui animait la soirée, commençait par avouer avoir été séduit par l’idée de Jean Maurel que la philosophie a d’autant plus de portée qu’elle n’est pas exposée en elle-même, "mais investie dans autre chose qu’elle-même", ce que signifie précisément le titre de son exposé appelant à sa nécessaire "occultation".

Pour le montrer, Jean Maurel commençait par rappeler le face-à-face de Platon et des Cyniques antiques, qui, pour lui, n’a cessé d’avoir des retombées historiques et politiques en Occident, et renvoie à la question de savoir "comment philosopher après la fin des idéologies" ? Le problème est celui du lieu de la philosophie et des hommes qui philosophent. En effet, dit-il d’emblée, "l’activité philosophique n’est pas sa fin en elle-même, mais n’a de sens que par rapport aux choses elles-mêmes, la réalité". Peut-on établir un passage "entre le concept et la Terre", entre, d’un côté, la philosophie et, de l’autre, le peuple, la rue ?

Telle est la question qu’ont posée Nietzsche, Bataille ou Sartre : "Comment le Ciel peut-il atterrir ?" Pour Jean Maurel, le rapport fondamental de la philosophie et de la littérature permet de mieux le comprendre, comme rapport entre l’absolu et la fragilité de la vie.Dans l’Antiquité grecque, la philosophie passe d’abord par la langue et la mythologie, la littérature. Avec et après Platon, ce muthos entre en contradiction avec le logos, comme exigence de pureté de la langue de la Vérité. Au prix de drames qui vont jusqu’à nous. Car l’exclusion du littéraire n’a pu se faire sans le sacrifice du caractère problématique de la science, de l’ouverture sur ce qui est extérieur à la science. Le positivisme, le pseudo-matérialisme, l’idéalisme philosophique, sont les enfants de cette exclusion.

Antiquité grecque : la philosophie passe d’abord par la langue et la mythologie, la littérature

Pour Jean Maurel, Platon édifie sa "maison" selon une architecture "inséparable d’une conception hiérarchique de la pensée, de la société, de la pédagogie". De même que les "grandes écoles" françaises sélectionnent selon l’idée d’une république gouvernée par des élites, chez Platon un système s’organise autour de deux termes : maître/esclave, commande/obéit, théoricien/exécutant.Pour l’essentiel, ajoute-t-il, il faudra attendre le XVIIIe siècle pour que ce système soit vraiment remis en question, tandis que, pour les Grecs, autour de Platon, l’on promeut l’agora, espace démocratique. Cette valeur démocratique est le fil conducteur de la mythologie (Homère) ou de la philosophie poétique (Héraclite).

C’est pourquoi Platon entreprend de "déboulonner" Homère. Le principe du combat correspond à l’esprit citoyen des Grecs, tandis que, pour Platon, comme plus tard pour Hegel, on conçoit la philosophie comme une paix victorieuse, affirme Jean Maurel. Et de citer Charles Péguy, qui louait la référence de Corneille aux Grecs : la conquête de Troie est une trahison des Grecs, parce que, pour eux, "le combat n’avait d’intérêt qu’en soi, pas pour vaincre". Troie n’est pas prise, quant à la ruse du célèbre cheval, elle renvoie à l’emblème platonicien de la domination homme/cheval, qui renvoie elle-même à la domination Haut/Bas, Intelligence/Sensibilité. Platon considère nécessaire la hiérarchisation pour "tenir" la Cité, tandis que pour Homère l’essentiel est cette joute où dieux et hommes se rencontrent publiquement, comme Nietzsche l’en félicite en 1872. Cela n’est pas étranger à la "culture de maîtrise, occidentale". C’est à ce problème que renvoie pour Jean Maurel le rejet de la littérature par la philosophie.

Le conférencier évoque alors l’OEdipe-roi de Sophocle et l’OEdipe d’Eschyle : les citoyens hors du centre, le respect du centre vide du pouvoir et du Ciel tout aussi vide. Et il leur oppose la philosophie selon Platon, portier, gardien du passage entre le mythologique et le philosophique, chien de bonne race qui sait accueillir les amis et exclure les ennemis. En face de Platon, il y a les Cyniques, d’autres chiens qui refusent ce dressage qui conduit le philosophe à jouer le rôle de "chien de garde". Finalement, dit Jean Maurel, le monde de Platon fait penser au Dernier des hommes, film de 1924 de Murnau, lequel avait lu Nietzsche, ce portier qui peu à peu sort de son uniforme ; il est renvoyé mais fait semblant. Figure occidentale du "maître", ou du philosophe, esclave comme les autres, mais premier des esclaves, obéissant en lui-même à la hiérarchie du haut et du bas, déchiré, coupable, qui intériorise la domination. Les esclaves sont souvent compromis avec leur maître.

A l’opposé, le fameux "rire homérique" dont se réclamait Nietzsche : alors que les Grecs étaient polythéistes "pour empêcher que l’un d’eux ne prenne le pouvoir", lorsqu’un dieu prétend être le seul, les autres meurent de rire ! A l’opposé aussi, les Cyniques grecs, refusant le logos pour les images et le jeu, manières de parler sans raisonnement. Jean Maurel évoque aussi, dans cette lignée, tout ce que Kant doit au Diderot du Neveu de Rameau, formidable "éclatement des voix" qui prépare ce qui rendra possibles Sartre, Foucault, Merleau-Ponty, etc. : les romans du XIXe siècle. Et de remarquer que, hors d’Auguste Comte, le XIXe siècle français ne compte aucun grand philosophe, tout passant alors par la littérature : Hugo, Stendhal, Balzac... Ceux-ci créent une philosophie polémique qui disloque la Vérité. C’est ce "philosopher" aérien, fou, ouvert, libre, qui fera jouer Nietzsche avec la langue française sous l’Allemand.

Sartre, comme Flaubert : le projet de "sortir de la pensée de la pierre, du sérieux"

Jean Maurel évoque pour finir Victor Hugo, critique du cogito cartésien, reprochant à Descartes de n’avoir pas plutôt conclu "je donc je", parce que je suis toujours autre chose que moi-même, à l’instar de Jean Valjean, littéralement "Jean qui va vers Jean", des Misérables, qui d’ailleurs change sans cesse de nom. Puis Flaubert, qui "file la métaphore comme un chasseur file le gibier", c’est-à-dire fait sans cesse fuir la pensée pour que la pensée soit en mouvement. Puis Sartre, et l’Antoine Roquentin de la Nausée, emprunté à Flaubert (Antoine, mais aussi "roquentin" qui, chez Flaubert, désigne souvent le gardien d’un fort, borné) comme figure de l’attachement à la vérité pétrifiée, ce de quoi il faut s’arracher, la bêtise. C’est que Sartre, comme Flaubert, à la fois philosophe et écrivain, s’efforce de s’en arracher avec la littérature, en exposant les concepts à la dure épreuve de la pierre. Sartre connaissait d’ailleurs Flaubert beaucoup mieux que Husserl, et partageait avec lui le projet de "sortir de la pensée de la pierre, du sérieux".

Au cours de la discussion que cet exposé suscitait, Jean Maurel précisait encore que, si les premiers ro-manciers allemands avaient plutôt été de médiocres littéraires, ils le devaient sans doute à leur dépendance tenace à Hegel, tandis qu’un Victor Hugo par exemple avait, comme romancier, réussi une remise en question de toutes les formes modernes du platonisme. La littérature lui apparaît ainsi comme critique en son fond, version moderne de la philosophie. Celle-ci a, selon lui, trop privilégié les concepts, sans assez ruminer les textes. Ainsi, pour Jean Maurel, si "on sait le mal que peut faire la philosophie", "on ne sait pas ce que peut la littérature", au sens où Spinoza disait qu’on ne sait pas ce que peut le corps. Et de se demander quel rôle effectif a pu jouer l’oeuvre de Victor Hugo dans la transformation de la société française au XIXe siècle. "Quand on a lu les Misérables, on n’est plus le même homme..." n J.-P.J.

Jean Maurel publiera prochainement un ouvrage sur Nietzsche.

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