Accueil > Monde | Par Emmanuel Riondé | 15 octobre 2012

La Françafrique est morte. Encore ?!

Première visite de François Hollande en Afrique. Et énième promesse de changement dans les relations franco-africaines.

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La Françafrique, c’est un peu comme Hosni Moubarak : il se trouve régulièrement quelqu’un pour en annoncer la mort. Jusqu’à ce que l’on comprenne, très rapidement, qu’en fait, non, elle n’est pas morte, en tout cas pas tout de suite. Elle est juste en mauvais état. Comme Moubarak.
Le dernier a avoir proclamé la fin du système n’est pas le premier oracle venu : il s’agit de François Hollande himself, qui pour sa première venue sur le sol africain en tant que chef d’Etat, s’est adressé vendredi 12 octobre aux parlementaires sénégalais : « Le temps de ce qu’on appelait autrefois la Françafrique est révolu. Il y a la France, il y a l’Afrique et il y a le partenariat entre la France et l’Afrique  », a-t-il assuré dans une intervention dont l’objet principal était de refermer la page du fameux et désastreux « discours de Dakar » écrit par Henri Guaino et prononcé par Nicolas Sarkozy en juillet 2007. « Les émissaires, les intermédiaires, les officines trouvent désormais portes closes à la Présidence de la République française. Comme dans tous les ministères. (...) Je ne céderai pas à la tentation de la complaisance. Je n’en attends pas non plus en retour de la part de l’Afrique. », a ajouté l’actuel président français.

Des propos clairs, prometteurs et un message qui semble être passé si l’on en croit le traitement éditorial qui a été réservé à cette intervention. « A Dakar, le successeur de Nicolas Sarkozy a, surtout, décrété la fin de la Françafrique », s’est ainsi félicité le correspondant sur place du site Afrik.com. Un enthousiasme cependant vite tempéré par certains de ses confrères : « (...) si les mots ont été bien choisis, les phrases bien agencées et les idées bien articulées, tout ceci reste un discours. Un beau discours certes, mais un discours. Ce qui est important, c’est de le traduire en actes. Les déclarations de bonnes intentions, le Sénégal, l’Afrique n’a de cesse de les entendre. Les années passent, la même rengaine est toujours de mise. Mais dans la pratique, la realpolitik, les intérêts géostratégiques reprennent vite le dessus, reléguant au second plan les grands principes », notait ainsi Mamadou Biaye dans un article publié dans le journal sénégalais Le Quotidien (« Après les belles paroles : L’Afrique attend les actes »).

Attendre pour vérifier que ces promesses seront confirmées dans les faits ? Pour l’association Survie, précisément, les faits sont déjà là et la messe est dite : « François Hollande et son gouvernement [ont] réussi l’exploit de s’approprier en quelques mois seulement toutes les composantes diplomatiques, politiques, monétaires et militaires de la Françafrique. Le terrain économique avec la promotion des intérêts d’Areva auprès du président nigérien Issoufou, reçu le 11 juin dernier. Le terrain politique et diplomatique, avec les déplacements de ministres français au Tchad et au Burkina Faso fin juillet et l’accueil à l’Elysée d’Ali Bongo, Alassane Ouattara et Blaise Compaoré en l’espace de deux mois. Le volet militaire, avec pour point d’orgue l’activisme français dans les couloirs de l’ONU à New York pour imposer une intervention militaire dans le Sahel pilotée par la France. Et bien sûr le volet monétaire, avec la célébration à Paris des 40 ans du franc CFA le 5 octobre dernier. Ne manquait plus qu’un sommet de l’OIF pour (...) continuer d’apporter du crédit à une organisation supposée linguistique qui n’a toujours été qu’un outil d’influence. En langue de bois diplomatique, il est certes plus convenable de dire “Francophonie” que “Françafrique” », écrit le président de l’association Fabrice Tarrit dans une tribune intitulé « Hollande à Kinshasa : Françafrique et langue de bois » (publié sur Médiapart le 11 octobre).

Un système vieux de soixante ans

De fait, la Françafrique, ce système mis en place au lendemain des indépendances par les dirigeants français et leurs « homologues » africains pour s’assurer que l’Hexagone garderait la main sur les ressources et marchés intéressant son économie (système conclu sur la base d’un échange simple : accès prioritaires aux marchés contre soutien aux régimes en place), n’est évidemment pas morte en tant que système. On veut bien croire que « les émissaires, les intermédiaires, les officines » vont avoir plus de mal qu’auparavant à franchir les perrons de l’Elysée et des ministères mais on parie que quelques portes dérobées vont s’ouvrir pour y pallier : il n’est pas possible d’éliminer du jour au lendemain un système vieux de soixante ans dans lequel des politiques, des militaires, des entrepreneurs, français et africains, conservent des intérêts considérables et les défendent en réseau. En finir, concrètement, avec la Françafrique ce serait « casser le monopole de Bolloré et de France Télécom » dans les pays de l’ex-pré carré, « arrêter de cautionner des élections truqués », « retirer les troupes françaises » qui sont encore stationnées sur le sol du continent africain, « abolir le système scolaire à la française » en vigueur dans la plupart des pays, résument ainsi des correspondants en Afrique de la chaîne France 24 ( « Que doit faire François Hollande pour mettre fin à la Françafrique ? Nos Observateurs africains répondent » ). On pourrait y ajouter la fin de la parité avec le CFA.

Pour autant, François Hollande doit être pris au sérieux, disons que sa langue a fourché : la Françafrique n’est pas révolue, elle commence juste à être vermoulue... Car l’efficience de ce système repose avant tout sur le maintien de la présence et de l’influence française sur le continent : présence économique, influence politique et diplomatique. Autant de terrains sur lesquels depuis des années la France recule. Entre 2000 et 2010, elle est passée, sur le continent africain, de 16,2 % à 8,9 % des parts de marché. Une réduction de moitié en dix ans, période durant laquelle la Chine est, elle, passée de 2,3 à 12, 5%, multipliant par cinq sa présence et devenant du même coup le premier partenaire du continent. Si une lecture détaillée de ces chiffres (tirés d’une étude de la direction générale des douanes françaises publiée en mai dernier) permet d’en relativiser la portée (la plus grande part des importations africaines concerne des produits de moyenne technologie, créneau sur lequel la Chine est spécialisée), cette tendance est partie pour s’affirmer. Un recul économique qui s’accompagne d’une perte d’influence politique et diplomatique : les rencontres Chine-Afrique sont, depuis quelques années déjà, bien plus courues par les dirigeants africains que les sommets France-Afrique dont, au fil des ans, l’intitulé fleure de plus en plus la naphtaline et le foccardisme.
Dureté de la réalité économique encore : comme l’a rappelé l’ONG Oxfam suite à l’intervention du président français au Sénégal, le projet de budget 2013 de la France prévoit « une baisse de la mission Aide Publique au développement » de 200 millions d’euros ; une baisse de 3,5 % des subventions bilatérales aux 17 pays prioritaires de l’aide au développement française et une affectation au développement de 3,7 % des revenus de la taxe sur les transactions financières en 2013 au lieu des 10 % promis (lire leur communiqué).

Un ensemble de données qui ont à voir avec la réalité des rapports de force économiques à l’échelle mondiale et accréditent la thèse selon laquelle la Françafrique a, pour le moins, du plomb dans l’aile. Mais elle n’est pas morte, Vincent Bolloré et Areva en témoignent qui peuvent compter sur l’appui du gouvernement français pour continuer à faire fructifier leurs affaires sur le continent. Sur le papier, le discours de François Hollande à Dakar est un discours de rupture. Mais, au regard du passif laissé par le précédent hôte de l’Elysée, c’était bien le moins. Pour se réjouir de l’avis de décès de la Françafrique, on attendra donc confirmation du coup de grâce politique. Qui, pour être pris au sérieux, devra être un peu plus tranchant qu’un simple coup de menton à l’endroit de Joseph Kabila.

Il y a 25 ans, la mort de Sankara

Le 15 octobre est la date anniversaire de la mort de Thomas Sankara, président du Burkina Faso, tué par des militaires. C’était en 1987, il y a 25 ans et l’homme reste jusqu’à ce jour celui qui a le plus exploré une autre voie politique africaine post-indépendance, dans l’ancien "pré-carré". En 2007, à l’occasion des 20 ans de sa mort, nous avions consacré un article à cette expérience et à ce qu’il en reste. A (re)lire ici.

Voir également cette vidéo de l’intervention de Sankara sur la question de la dette.

A voir aussi le site qui lui est consacré : thomassankara.net

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