Accueil > Politique | Par Emmanuel Riondé | 1er juillet 2007

Nouvelle diplomatie, un Quai d’Orsay embrumé

Sarkozy à l’Elysée, Kouchner au Quai d’Orsay, la nouvelle diplomatie française est attendue. Sera-t-elle uniquement atlantiste ? Pour le président, qui s’est entouré d’un Conseil national de sécurité, la question méditerranéenne semble être cruciale. Retour sur une rupture annoncée.

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Rupture. C’est en usant et en abusant de ce credo qu’il a réussi à incarner aux yeux d’une majorité de Français, après avoir été pendant cinq ans le ministre le plus en vue de l’équipe sortante, que le candidat Sarkozy s’est fait élire à l’Elysée. Une promesse qui n’a pas manqué d’attirer l’attention à l’étranger. Fallait-il donc se préparer à un bouleversement de cette diplomatie française qui présente « des constantes depuis de Gaulle, que l’Elysée soit occupé par la gauche ou par la droite : rivalité avec Washington (...), résistance à l’approfondissement de l’UE (...), tendances pro-arabes au Proche-Orient » ?, s’interrogeait l’hebdo allemand Die Zeit au lendemain du 6 mai (1).

Ces « constantes », discutables, seront-elles mises au placard par le nouvel exécutif ? La diplomatie française va-t-elle passer de cette « autonomie de décision » chère à Hubert Védrine (2) à une politique plus discrète qui se contenterait de participer à une meilleure gestion/ contention des crises internationales provoquées par les déséquilibres Nord-Sud ?

Bien qu’il tente de tempérer cette image, Nicolas Sarkozy, c’est entendu, est pro-américain. Le New York Sun, quotidien néoconservateur, ne s’y est pas trompé, assurant à ses lecteurs que « son élection est une bonne chose pour l’Amérique et pour tous ceux qui ont pris les armes pour défendre notre cause et celle de la liberté (3) ». La presse israélienne a aussi salué son arrivée au pouvoir.

Enjeux méditerranéens

Selon Bernard Ravenel, président de l’Association France-Palestine Solidarité, cette unanimité doit être nuancée : « Il y a des contradictions. D’un côté, sur l’Iran, sur la Syrie, il s’allie clairement aux Etats-Unis. Sa campagne sur la Turquie, explicitement anti-islamique, et beaucoup des forces sur lesquelles il s’appuie en France, comme le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), vont également dans ce sens. Mais, par ailleurs, il y a, c’est très net, une prise d’acte de la défaite américaine en Irak, de l’enlisement en Afghanistan, avec de vraies interrogations dans son équipe sur ce qu’il convient de faire face à cela et la certitude qu’il faut agir avec prudence. »

La prise de contact avec Hubert Védrine peut être vue comme une illustration de ces tâtonnements sur le terrain diplomatique. L’ex-ministre des Affaires étrangères de Jospin, porteur d’une certaine tradition française en la matière, n’est en effet pas un ami intime de la Maison Blanche. Et il n’est pas anodin que le CRIF, très inquiet, ait exercé des pressions sur le président pour s’assurer que Védrine ne finirait pas au Quai d’Orsay (4)...

Le soir de son élection, le 6 mai, Nicolas Sarkozy a consacré la deuxième partie de son discours aux relations internationales. Après l’Europe et les Etats-Unis, il s’est adressé « à tous les peuples de la Méditerranée », invoquant la nécessité « de bâtir ensemble une Union méditerranéenne qui sera un trait d’union entre l’Europe et l’Afrique ».

On devine l’obsession de contenir les flux migratoires. Mais Bernard Ravenel y voit surtout « la prise de conscience qu’une nouvelle période historique s’ouvre, avec l’émergence de l’Iran, de l’Islam politique. Beaucoup de choses vont se nouer dans l’espace méditerranéen, et il y a dans cet appel une tentative d’en tenir compte et de redéfinir la zone d’influence française. Certains indices ne trompent pas, comme l’éventualité d’avoir des accords nucléaires avec l’Algérie... L’enjeu, c’est bien l’autonomie des Français par rapport aux Etats-Unis dans cette partie du monde ». Un enjeu de nature à nuancer l’atlantisme présumé indéboulonnable du nouveau président français ?

L’invité surprise

Toujours est-il qu’après un mois d’exercice, les premiers efforts diplomatiques ont surtout porté sur l’Europe, tandis que la discrétion est restée de mise sur les autres terrains de politique extérieure.

Si les lignes forces de la nouvelle diplomatie française ne semblent pas encore être complètement tracées, les outils : structures, hommes, agents : pour la déployer sont en place. L’arrivée de Bernard Kouchner au ministère des Affaires étrangères (MAE) a constitué la surprise du chef. La dimension politique de cette nomination ne peut pas être évacuée, mais elle ne peut non plus suffire à expliquer la présence au Quai d’Orsay d’un médecin de près de 70 ans, pionnier de l’action humanitaire et défenseur du droit d’ingérence . Proche des sionistes, favorable à l’intervention américaine en Irak en 2003, Bernard Kouchner est tout à fait « sarko-compatible ». Il sera pourtant doublé par le tout nouveau Conseil national de sécurité (CNS) siégeant à l’Elysée et mené par l’ancien ambassadeur de France aux Etats-Unis, Jean-David Lévitte. Une « instance centrale d’analyse, de débat et de réflexion en matière de sécurité et de défense » qui devrait être, pour la politique étrangère, le premier cercle de travail du président de la République. Par ailleurs, le codéveloppement, secteur traditionnellement rattaché au MAE, a été placé sous la responsabilité du ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale de Brice Hortefeux.

Politique africaine ?

Dans cette nouvelle configuration, deux solutions pour Bernard Kouchner : jouer sa carte d’agitateur « droits-de-l’hommiste », au risque de s’y voir cantonné, et de n’être utilisé qu’en faire-valoir de la « vraie » diplomatie qui sera alors menée par le CNS. Ou adhérer pleinement aux nouvelles orientations diplomatiques de l’Elysée et en devenir un agent actif et énergique. Vu les positions (sur l’Europe, le Proche-Orient...) défendues par le fondateur de Médecins du monde ces dernières années, cette hypothèse n’est pas à écarter.

Mais que dira l’ancien french doctor révolté du Biafra de la « nouvelle » politique française en Afrique ? Lors d’un voyage au Bénin, en mai 2006, Nicolas Sarkozy s’était élevé contre « les réseaux d’un autre temps ». Sus à la Françafrique ! Deux mois avant, beaucoup plus discrètement, il avait pourtant demandé au préfet d’Ajaccio d’assister à l’enterrement de Robert Felicciagi, homme d’affaires à la tête d’un réseau de casinos et de jeux de hasard en Afrique, bêtement tué en Corse. Durant la campagne électorale, l’ami Martin Bouygues a mis à sa disposition son conseiller Afrique, Michel Lunven, ex-ambassadeur au Gabon, ex-proche de Foccart. Et le 6 mai au soir, Nicolas Sarkozy a donné un coup de fil à Omar Bongo, poutre pas encore vermoulue du système et accessoirement président du Gabon. Les deux hommes se sont beaucoup vus ces dernières années (5). Du côté des anciennes « zones d’influence française », la rupture sarkozyste a déjà le goût amer d’une vieille soupe.

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