Accueil > Idées | Par | 1er avril 2004

Atocha, capitale de l’Europe

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**Une année après l’intervention en Irak, les attentats de Madrid et l’assassinat du cheikh Yassine, chef spirituel du Hamas, accentuent la tension internationale. Une logique binaire

guerre-terrorisme, Occident/islam, colportée par les Etats-Unis, s’installe dans le monde. Comment dépasser cette alternative ? Quel rôle peut jouer l’Europe ?**

ANALYSES D’ ALAIN BERTHO ET BERNARD RAVENEL

Qui pensait que « la guerre préventive » déclarée par le Pentagone allait mettre fin à la volonté meurtrière des nouveaux seigneurs de la guerre ? C’est une véritable opération militaire dont ont été victimes les centaines de Madrilènes qui se trouvaient sur les quais de la gare d’Atocha le 11 mars.

Nous l’avions écrit dans ces colonnes, il y a trois ans : c’est une guerre nouvelle qui a commencé. Ni guerre mondiale, ni guerre des civilisations. Mais à coup sûr une guerre mondialisée, qui ne connaît pas de frontières et pas toujours d’armées régulières. A coup sûr une guerre sans fin puisque maintenant la paix se confondrait avec la guerre, puisque Washington déclare que la paix nécessite de faire la guerre, puisque c’est dans la sérénité d’un matin de printemps que la mort frappe aveuglement au cœur de l’Europe.

Contrairement à la guerre traditionnelle, il ne s’agit pas là de battre un adversaire

identifié pour lui imposer des conditions politiques ou territoriales. Ces guerres-là ont une fin : celle du vainqueur. Nous vivons aujourd’hui autre chose. D’un côté comme de l’autre, il s’agit maintenant d’utiliser la guerre à des fins politiques, d’imposer sa terreur pour peser sur le cours du monde.

Cette guerre-là n’a pas de fin parce qu’elle est en elle-même sa propre fin. Parce qu’elle est un instrument direct ou indirect de pouvoir, parce qu’elle est la réponse des forces les plus rétrogrades, qu’elles soient nationales, religieuses ou financières, aux potentialités fantastiques ouvertes par la mondialisation humaine et culturelle que nous sommes en train de vivre.

La guerre, la terreur sont devenues pour certains, une forme de gouvernement.

Opposer, diviser, dresser les peuples, les croyances, les espérances comme les souffrances, les individus les uns contre les autres : telle est l’arme ultime de ceux qui aujourd’hui veulent à tout prix empêcher toute construction du commun, empêcher toute constitution des multitudes contemporaines en sujet collectif...

Il n’y a ni axe du bien ni axe du mal. Cette guerre n’a qu’un camp : celui de la force brute et de la mort. Cette guerre n’a qu’un adversaire : l’humanité elle-même. Car sur tous ses fronts actuellement ouverts, de l’Afghanistan à Moscou, de l’Irak à Madrid, cette guerre n’a plus pour cible que les gens eux-mêmes.

C’est bien pourquoi il nous faut résister de toutes nos forces à cette logique de guerre dans laquelle les uns et les autres voudraient nous entraîner : elle est périlleuse pour la vie de milliers voire de millions de personnes. Elle est aussi périlleuse pour la démocratie et les libertés de tous.

Partout dans le monde, le 11 septembre a été l’occasion de restreindre des libertés individuelles fondamentales, d’installer de façon plus ou moins durable des procédures voire des lois d’exception, d’imposer des politiques sécuritaires. Les Etats-Unis d’Amérique ont été particulièrement touchés. Ils n’ont pas été les seuls et les pays d’Europe n’ont pas été indemnes.

Partout les procédures de contrôle individuel se banalisent, dans les gares et le métro comme sur Internet... La peur, on le sait, est mauvaise conseillère comme la menace agitée un bon moyen de couper court au débat démocratique. Gare à l’usage politique des menaces fantômes comme à l’exploitation sans vergogne des menaces les plus tangibles.

Atocha, 11 mars, 7 h 42 : la guerre frappe au cœur du vieux continent. A la fin des années de plomb et au plus fort de la stratégie de la tension chez nos cousins latins, la bombe déposée par des néo-fascistes italiens dans la gare de Bologne, en août 1982, avait frappé d’horreur l’Europe entière. On croyait, en matière d’attentat, avoir alors atteint le sommet de l’imaginable. Atocha a renvoyé Bologne aux livres d’histoire. Et si l’horreur la plus grande n’efface pas l’horreur précédente, force est de constater que nous sommes rentrés dans autre chose.

Pourquoi l’Europe et pourquoi Madrid ? Parce que le gouvernement espagnol de monsieur Aznar fut un des plus fidèles alliés de Washington dans la course à la guerre en Irak, parce que des troupes espagnoles comptent aujourd’hui parmi les troupes d’occupation ? Peut-être. Et c’est l’explication la plus simple, la plus évidente qui court encore, de commentaire en éditorial. Au point d’alimenter ces raisonnements odieux qui feraient des électeurs espagnols des électeurs « sous influence », dont le vote contre la droite aurait été guidé par la peur des représailles. Raisonnements courts et insultes vaines.

Car ce n’est pas le pouvoir et ses symboles, ni l’armée qui ont été visés. Ce sont des femmes et des hommes ordinaires sur le chemin du travail. Que la main des meurtriers ait choisi de frapper là n’est peut-être pas non plus

étranger à l’ampleur de la mobilisation populaire contre la guerre dans ce pays et dans cette ville notamment en février 2003.

Pourquoi l’Europe ? Parce que l’Europe a été au côté des GI’s ? Ou au contraire parce que c’est en Europe, c’est de l’Europe que se sont élevées, outre ces millions de voix anonymes, les quelques oppositions gouvernementales à la guerre en Irak ?

Quelle peut être la stratégie des commanditaires ? De faire reculer Bush et ses alliés pour pacifier le monde ou au contraire d’attiser les peurs et les haines pour attirer tout le monde dans un chaos livré à la terreur des armes et au pouvoir des féodaux modernes ?

A quoi et à qui profite le crime ? Ces questions restent toujours pertinentes. Si elles ne servent pas ici à identifier le coupable, que l’on connaît déjà, du moins permettent-elles d’identifier ceux qui se nourrissent de ses crimes. Et elles donnent tout leur sens à la réponse formidable des électeurs espagnols. En votant contre Aznar, ils n’ont pas seulement voté contre la guerre. Ils ont voté avec détermination contre l’usage politique de la guerre, contre les larmes de crocodiles prêts à faire des linceuls autant d’arguments électoraux, prêts à faire de l’émotion partagée un motif de division entre Basques et Castillans, contre le cynisme d’Etat. Les électeurs espagnols n’ont pas répondu au chantage de la guerre.

La paix n’est pas seulement le nom du silence des armes, dans la course au chaos où veulent nous entraîner tous les protagonistes de toutes les guerres saintes. Tel est l’enjeu européen officiellement annoncé par le massacre du 11 mars. Car si la guerre, sous toutes ses formes, est devenue un mode de gouvernement du monde, la paix devient un combat constituant. La paix appelle la construction collective d’un commun à la hauteur de l’époque, d’un autre monde dont nous sommes déjà les acteurs en pleine répétition. L’Europe peut être, est déjà, un espace privilégié de cette recherche et de cette construction. Son atout principal n’est pas à chercher dans la vertu d’une construction technocratique et fort peu démocratique, vieille d’un demi-siècle et alibi actuel des entreprises de dérégulation sociale des Etats qui la constituent. Son atout principal n’est pas non plus à chercher du côté de la perspective d’une puissance politique et militaire potentiellement en mesure de faire pièce aux appétits d’outre-Atlantique. Cette Europe-là, qui a d’ailleurs bien du mal à passer le cap de la période, ne nous protégera en rien contre la logique de guerre.

Non, le principal atout de l’Europe dans le chaos organisé d’une mondialisation dominée par les seuls intérêts financiers, c’est le peuple européen dans ses diversités, ses mobilisations et ses capacités d’invention collective. C’est lui qui est visé, dans chaque Etat, par les logiques sécuritaires et liberticides. C’est lui la cible des poseurs de bombes.

C’est parce que ce peuple est en voie de constitution, qu’il commence à dessiner collectivement quelques chemins d’avenir que l’Europe, pour la première fois depuis un demi-siècle, prend une consistance humaine culturelle et populaire. Et c’est pourquoi l’Europe peut ambitionner d’être un pôle ouvert de paix et de solidarité à l’heure de la mondialisation. C’est pourquoi elle doit, nous devons, continuer à dire non à Bush comme à Ben Laden. A. B.

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