Accueil > Monde | Par Fériel Alouti | 10 février 2012

Au Liban, les politiques s’emparent de l’affaire Georges Abdallah

Actuellement en visite en France, le Premier ministre libanais Najib Mikati s’est engagé à évoquer le cas de Georges Abdallah. Au Liban, la presse et le gouvernement semblent redécouvrir l’existence du plus vieux prisonnier politique de France. Un réveil des consciences pour le moins tardif. Correspondance de Beyrouth.

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En prison depuis vingt-sept ans et libérable depuis douze ans, Georges Ibrahim Abdallah vient de déposer sa huitième demande de remise en liberté. Ce militant communiste, âgé aujourd’hui de 60 ans, est le plus ancien prisonnier politique détenu actuellement en France. Ignoré pendant trois décennies par les autorités politiques de son pays, son cas ressurgit dans les débats depuis quelques semaines. Pour la première fois depuis 1999, le Premier ministre Najib Mikati, en visite à Paris depuis jeudi, devrait demander sa libération.
Depuis 1984, date de son arrestation, aucune autorité libanaise n’est entrée en contact avec le prisonnier. En 2006, l’Union de la jeunesse démocratique libanaise (UJDL) a constitué un collectif pour défendre le cas de Georges Abdallah. « Pendant très longtemps, sa situation n’a jamais été évoquée par les politiques, déplore Hassan Sabra, responsable du collectif. Ce n’est que depuis quelques semaines qu’il y a un regain d’intérêt. »

La cause palestinienne

En 1987, Georges Abdallah est condamné à la perpétuité pour avoir participé, en 1982, à l’assassinat de Charles Robert Ray, attaché militaire américain à Paris et Yacov Barsimentov, chef présumé du Mossad - les services de renseignement israélien - à Paris.
Défenseur de la cause palestinienne dès les années 1970, Georges Abdallah milite pendant cette période au sein du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP). A cette époque, le FPLP organise des actions spectaculaires à l’étranger, notamment en Europe où il planifie des détournements d’avion, des prises d’otage et des assassinats politiques. En 1976, l’organisation cesse ses opérations à l’étranger. Mais Georges Abdallah ne veut rater aucune occasion de porter atteinte aux intérêts israéliens. Sa motivation s’amplifie lorsqu’en 1978, Israël envahit le sud du Liban. Avec plusieurs militants, il constitue alors les Fractions armées révolutionnaires libanaises (FARL).
S’en suit une arrestation à Lyon et un procès que beaucoup jugent «  purement politique », dénonçant le manque de preuves matérielles et l’ingérence américaine et israélienne dans la procédure judiciaire. Alors que la cour de Pau autorise en novembre 2003 sa libération à condition qu’il quitte définitivement le territoire français, le Garde des Sceaux de l’époque, Dominique Perben, fait appel de la décision. En 2009, la cour d’appel de Paris rejette une nouvelle fois sa demande de remise en liberté, dénonçant un « activiste résolu et implacable ».

En parler en France

Après de longues années de combat, la campagne du collectif commence à porter ses fruits. Depuis un mois, l’intérêt des Libanais pour cette affaire s’intensifie et, chose exceptionnelle, la presse locale fait souvent mention de Georges Abdallah. Le journal Al-Akhbar lui a même consacré sa Une. « Désormais, pour l’opinion publique l’affaire Abdallah est l’affaire d’un citoyen libanais qui souffre d’une situation injuste », explique une source libanaise. Les dernières déclarations d’Yves Bonnet y sont pour beaucoup. Dans un article publié dans La Dépêche du Midi, cet ancien patron de la Direction de la surveillance du territoire (DST), responsable de l’arrestation de Georges Abdallah en 1984, a considéré « anormal et scandaleux » de le maintenir en prison demandant à être entendu par la justice.

Mais ce regain d’intérêt touche surtout la classe politique libanaise. «  Depuis la création du collectif, nous n’avons cessé de demander à être reçu par des hommes politiques, soit nos demandes n’aboutissaient pas, soit nous étions dirigés vers un secrétaire quelconque, raconte Hassan Sabra. Et le 18 janvier dernier, on ne sait pourquoi, Najib Mikati a demandé à nous voir. » Ce jour-là, le chef du gouvernement appelle le ministre des Affaires étrangères Adnane Mansour et lui demande de contacter l’ambassade de France afin de savoir où en est l’affaire Abdallah. Il promet alors au collectif et à la famille d’évoquer ce sujet lors de sa prochaine visite en France. « Ne parlez pas de Georges au moment des photos sur les marches de l’Elysée ! », lui répondent-ils. Quelques jours plus tard, une délégation du « rassemblement des partis politiques » est reçue à l’ambassade de France afin d’adresser un mémorandum à Nicolas Sarkozy dans lequel elle réclame la libération de Georges Abdallah. Un rendez-vous auquel ni le collectif ni la famille ne seront conviés.

En France aussi, les autorités libanaises ouvrent un dialogue. En décembre dernier, le Collectif français pour la libération de Georges Abdallah est pour la première fois reçu par le consul Ghady el-Khoury. Celui-ci rédige le jour même un courrier à destination de la Chancellerie. «  J’ai l’honneur de vous confirmer l’accord des autorités libanaises de recevoir le concerné sur le territoire libanais en cas de son éloignement du territoire français. Par conséquent, je reste à votre disposition pour la délivrance d’un laissez-passer au nom de M. Abdallah permettant son retour au Liban », écrit-il dans sa lettre.

Aucun « moment opportun »

Pour Simon Abiramia, député du 8 mars [1], « il y a une prise de conscience tardive des politiques ». En janvier dernier, le député interpelle le Premier ministre et suggère que le cas de Georges Abdallah soit mis à l’ordre du jour de sa visite à Paris. « Depuis un an, je suis en contact avec Joseph Abdallah [Ndlr : l’un des frères de Georges Abdallah], j’ai longtemps étudié le dossier mais le contexte politique libanais fait que, jusqu’à présent, je n’ai jamais trouvé le moment opportun pour évoquer cette affaire », confie-t-il. L’assassinat de Rafic Hariri en 2005, les crises politiques qui ont suivi et la guerre de 2006 n’ont pas joué en sa faveur. Mais la formation d’un gouvernement proche de l’Alliance du 8 mars en janvier dernier changerait la donne. « Ce gouvernement ne craint pas de froisser la France », estime une source libanaise.

Peu importe ce changement de cap, le collectif « ne fait confiance à aucun politique » : « Ce n’est pas parce que l’affaire bouge que l’on compte stopper nos actions, bien au contraire. » Pour Hassan Sabra, ce soudain intérêt n’est pas innocent. Selon lui, en cas de libération, la classe politique pourrait récupérer à son compte cette victoire. Il évoque aussi une toute autre explication, « plus inquiétante » celle-ci. « Nous craignons que certains utilisent cette affaire pour menacer les intérêts de la France au Liban. » Depuis le début de la crise syrienne, en mars dernier, la position de la France au Liban est fragilisée. L’attentat commis contre le contingent français de la Force intérimaire des Nations Unies au Liban (Finul) en décembre dernier l’atteste. « Cette libération permettrait à la France de redorer son blason » analyse Hassan Sabra.

Un leader politique ?

Pour le collectif, les dernières déclarations d’Yves Bonnet ne peuvent également qu’encourager la justice française à libérer Georges Abdallah. « Cette affaire embarrasse trop la France qui a du mal à justifier sa détention. » Il y a trois semaines, Georges Abdallah a d’ailleurs confié à ses proches : « Je vois ma liberté proche mais je ne peux faire confiance à l’impérialisme français. »
Alors que dans les milieux français, on considère que Georges Abdallah ne représente plus aucune menace, le collectif voit au contraire dans le militant communiste un futur leader politique. « A sa sortie, Georges aura beaucoup à offrir à la gauche libanaise. »

Notes

[1L’"Alliance du 8 mars" regroupe les mouvements chiites Hezbollah et Amal et le Courant patriotique libre de l’ex-général chrétien Michel Aoun. Cette coalition tire son nom du 8 mars 2005, date d’une manifestation massive organisée par le mouvement chiite pour contrecarrer l’émotion suscitée par l’attentat à la bombe qui avait coûté, le 14 février précédent, la vie à Rafic Hariri et à une vingtaine d’autres personnes à Beyrouth.

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