Accueil > Culture | Par Marion Rousset | 1er février 2005

Autofiction, confessions d’enfants du siècle

Récits nombrilistes pour lecteurs voyeuristes ? Mal d’un siècle marqué par la montée en puissance de l’individualisme ? C’est vite dit... Quand elle tisse des liens entre l’intime, le social et le politique, l’autofiction sort de son carcan. Parcours de lectures et Confidences d’Annie Ernaux.

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« Le lecteur rate sa vie. Alors il cherche à la rattraper en la lisant. Pas n’importe quoi, donc. Du fort, du violent, du sexuel, du cru, si possible quasi biographique » , jetait Christine Angot dans la langue hachée de ses premiers romans. Elle-même éclaboussée par son accusation. Plus l’aveu est extrême, plus il semble vrai, plus le livre possède la saveur des lectures interdites. De celles qui laissent un arrière-goût de culpabilité, suscitant au fil des pages une légère honte et une satiété proche de l’écœurement une fois le livre refermé. Alors quoi ? Auteurs exhibitionnistes et nombrilistes pour lecteurs voyeuristes en mal de sensations ? L’autofiction est affublée de toutes les tares du monde contemporain : individualisme, prétention, égocentrisme, provocation, repli sur soi, sclérose, indifférence aux problèmes sociaux et aux soubresauts politiques, etc. Cette vaste nébuleuse où résonnent une multitude de voix intimes ne serait qu’une excroissance du néolibéralisme, au même titre que la télé-réalité, la mode des psy et les reportages sur la vie privée de Nicolas Sarkozy. De fait, le Je de l’auteur respecté en poésie devient suspect dès lors qu’il est au centre d’un roman.

UN GENRE MAL AIME

C’est donc un genre mal aimé de la critique, un mauvais genre aux contours flous, que Philippe Gasparini, Vincent Colonna et Philippe Vilain ont tenté de réhabiliter dans trois essais parus récemment (1). Sans compter l’ouvrage que mûrit Serge Doubrovsky, l’inventeur du terme aujourd’hui à la mode (2), Autofiction, les points sur les i . Ces plaidoyers pour une littérature dont l’identité du héros se confond avec celle de l’auteur inscrivent la déferlante actuelle dans la longue tradition du roman autobiographique. Ce qui a le mérite de battre en brèche un cliché solidement ancré : non, l’autofiction n’est pas qu’un avatar du star system. Même si celui-ci a sans doute encouragé la prolifération vertigineuse d’écrivains comme Hervé Guibert, Catherine Cusset, Chloé Delaume, Camille Laurens, Hélène Cixous, Annie Ernaux, Denis Lachaud, Arnaud Viviant, Marie Darrieussecq, Christophe Donner, Catherine Millet, Michel Houellebecq, Frédéric Beigbeder, Guillaume Dustan... Pour le meilleur et pour le pire. Mais, décidément, on ne peut pas se contenter de voir dans ce raz-de-marée le symptôme d’une société dégénérée, voire d’un microcosme étriqué. « La fabulation de soi n’est pas un effet de la Modernité, de la montée de l’individualisme, de la crise du Sujet ; ni un rejeton de la psychanalyse, ou de la recomposition des rapports entre le public et le privé. C’est une tendance bien plus ancienne, une force plus bouleversante, sans doute une pulsion « archaïque » du discours » , affirme Vincent Colonna dans son essai. Liées à l’émergence et à la reconnaissance de l’individu, les écritures du Moi relèvent d’une tradition ancestrale qui se développe à la Renaissance et connaît ensuite plusieurs pics, notamment à l’époque du Romantisme.

Le problème, aujourd’hui, c’est qu’une kyrielle d’auteurs ont pris la méchante habitude de régler leurs comptes par livres interposés. Ce qui n’aide pas à redorer le blason de l’autofiction. L’année 2004 a représenté un vivier de romans où le monde de la télé, de l’édition, de la musique et du cinéma dialoguait en vase clos. Confession d’amante délaissée par un présentateur du JT, souffrance d’épouse abandonnée pour une chanteuse top model ou vengeance de comédienne contre un ancien amant, cinéaste de son état, qui s’est inspiré pour son film de sa vie à elle. Autofiction contre autofiction. Justine Lévy en veut à son compagnon qui l’a quittée pour Carla Bruni, Claire Castillon à Patrick Poivre d’Arvor, Marianne Denicourt à Arnaud Desplechin. Que Les Inrocks titillent au détour d’une interview, tandis que le magazine Technikart tire à boulet portant contre tout ce petit monde : « Un vrai créneau : cette saison, les intellos déballent leur vie sexuelle, balancent sur leurs ex ou leurs amis dans le but de produire livre ou film. » Et de lâcher le morceau : « Eustache, Truffaut et Pialat sont passés par là :mais le hic réside dans l’effet de masse. Un peu comme le multi-angles a décuplé les plaisirs du porno et le potentiel de la trash TV, chacun répond à l’autre, construisant l’autoportrait collectif d’un milieu fermé en train d’étouffer. » La télévision, Voici et Gala ne leur suffisant pas, les people intellos ont fait main basse sur un genre bien pratique car un peu fourre-tout :l’autofiction : étoffant ainsi les maillons de la chaîne médiatique.

AVEUX CONTRE CENSURE

L’effet Loft Story , érigé en phénomène de société, est à double tranchant. Il a sûrement contribué au succès de cette production littéraire nourrie d’écritures obsessionnelles. Mais il a du même coup fini par l’entacher. Parce qu’ils s’inscrivent dans un contexte où le collectif se délite, les romans autobiographiques d’aujourd’hui, réduits à n’être que le signe d’une époque qui encense l’individu, connaissent une certaine disgrâce. Leurs nombreux détracteurs dénoncent des auteurs au moi surdimensionné. Une exploration de l’intimité anecdotique, dépourvue de recherche proprement stylistique, pauvre du point de vue de l’univers imaginaire, qui ne dit rien sur le monde... Derrière ces partis pris péremptoires, le fantasme sous-jacent du « c’était mieux avant ». La nostalgie d’un temps où les romanciers ne s’exhibaient pas ainsi. En fait, rien de nouveau sous le soleil : non seulement le roman autobiographique, aujourd’hui appelé autofiction, existe depuis bien longtemps, mais il était peut-être encore moins légitime auparavant : « Dès l’origine, le roman autobiographique, Les Confessions de Rousseau par exemple, était perçu comme une transgression. Ecrire sur soi, c’était déjà transgresser des valeurs morales et religieuses qui prescrivaient la discrétion et l’humilité. C’était donc une menace contre un système de valeurs garant d’un ordre établi. Mais, n’exagérons pas, cette littérature n’a jamais eu de dimension révolutionnaire militante » , sourit le chercheur Philippe Gasparini.

De là à conclure que, par nature, l’autofiction est dénuée de portée politique, il y a un gouffre. De Mishima à Annie Ernaux en passant par Gao Xingjian, l’autofiction offre bien un espace critique aux femmes et aux minorités opprimées : homosexuels, opposants politiques, immigrés. Au cœur d’une frange non négligeable de ces récits, des aveux qui bravent différentes formes de censures :morale, sociale et même politique. « Mishima, dans le Japon de l’après-guerre, dans une société pudibonde qui sortait du fascisme, a publié Confession d’un masque, un livre sur l’homosexualité et la culpabilité. Il ne pouvait le faire que sous forme de roman autobiographique » , évoque Philippe Gasparini. Certains récits autofictionnels sont porteurs d’une dimension :exceptionnellement d’un impact : politique : « Les premières œuvres littéraires publiées dans des pays en voie de décolonisation prenaient souvent la forme de romans autobiographiques , rappelle Philippe Gasparini. Des confessions strictement référentielles n’auraient pas pu être entendues. » Le statut de roman, justifié par une construction littéraire ou par une histoire en partie vécue, en partie imaginée, libérait la parole et facilitait la réception. Le Hongrois Imre Kertész Etre sans destin ) et le Chinois Gao Xingjian Le Livre d’un homme seul ), tous deux Prix Nobel de littérature, font partie de ces rares écrivains à avoir choisi l’autofiction pour témoigner d’une expérience d’incarcération, de tortures ou de censures sous un régime totalitaire. Dans Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas , adapté récemment au théâtre par Joël Jouanneau, Kertész décortique les conséquences sur sa vie de son expérience concentrationnaire en un poignant monologue intérieur : du souvenir des camps à l’impossibilité à donner la vie, à vivre ailleurs que dans un appartement exigu, à s’extraire de sa judéité. De ce souvenir à l’écriture autobiographique : « L’écriture (...) répète la vie de la vie, elle ressasse la vie, comme si elle, l’écriture, était aussi la vie, alors qu’elle ne l’est pas, ce sont deux choses tout à fait différentes. » Plus marginal encore, dans le champ des récits personnels, ce cas d’un réquisitoire étonnamment performatif : « Emile de Girardin, en plein milieu du XIXe siècle, a raconté son expérience de la bâtardise. Il demandait la modification de la loi sur les bâtards qui n’avaient aucun droit juridique. Il a obtenu gain de cause. »

VEHICULES DE L’INTIME

La plupart des écrivains français qui pratiquent aujourd’hui l’autofiction préfèrent s’attaquer aux tabous intimes. Christine Angot est une figure de proue de ce mouvement. Sans cesse, elle creuse et recreuse le traumatisme de l’inceste. Au plus proche d’un vécu, son écriture conjuguée au présent est taillée sur mesure pour habiller le corps de ses pensées. Le flux de ses mots cliniques et crus se bouscule et déborde. Elle a trouvé le ton juste. Elle n’est pas la seule. Le Cri du sablier , de Chloé Delaume, est le récit d’un événement obsédant passé au crible d’une langue entêtante, excessive, envahissante. D’autres se sont essayés à l’exploration de l’intime avec moins de talent. Parfois se glisse, derrière l’histoire personnelle de l’auteur, la dénonciation d’une situation sociale. Une femme gelée , d’Annie Ernaux, dit le passage du statut de jeune femme à celui de jeune mère, l’avant et l’après, le père qui s’efface, le couple qui chavire. Entre la solitude des courses, des bains et des sorties avec Bicou dans sa poussette, ce roman brise l’image d’Epinal de la maman heureuse, naturellement. Pour Vincent Colonna, l’alliance ambiguë de la fiction et de l’histoire personnelle « [autorise] des audaces que l’autobiographie [peut] figer, [permet] des explorations comme en apnée, au plus obscur de sa vie intime et de son rapport aux autres, dans les dédales du social et de l’histoire. Hasard ou déterminisme, je remarque d’ailleurs que les textes de femmes ou de minoritaires (devenus parfois dominants avec le temps) l’emportent dans cette pratique, comme s’il s’agissait d’un véhicule plus adapté aux profils d’exception » . L’époque contemporaine, en donnant naissance à des autofictions porteuses d’une parole dérangeante, voire combative, continue à creuser ce sillon.

Marion Rousset

1. Philippe Gasparini, Est-il Je ? : Roman autobiographique et autofiction , Seuil, 2004, 393 p., 26 euros, Vincent Colonna, Autofiction & autres mythomanies littéraires , Tristram, 2004, 250 p., 21 euros, Philippe Vilain, Défense de Narcisse , Grasset, 2005, 234 p., 16 euros

2. Le mot « autofiction » apparaît sur la quatrième de couverture de Fils , de Serge Doubrovsky, Folio, Gallimard, 2001.

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