Accueil > Société | Controverse par Sabrina Kassa | 19 novembre 2011

Autolib’, une fausse bonne idée ?

Le 5 décembre prochain, 3 000 voitures
électriques seront en libre-service à Paris
ainsi que dans 45 communes avoisinantes.
Promu par Bertrand Delanoë
comme un projet « écolo », le futur service
Autolib’ est cependant dénoncé par les
écologistes qui le qualifient de « faussement
environnemental ».
Denis Baupin, élu Europe Écologie-Les
Verts à la ville de Paris et Sébastien Pietrasanta,
maire socialiste d’Asnières-sur-
Seine confrontent leurs points de vue.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Regards.fr : À quoi correspond le projet
Autolib’ en Ile-de-France et
à quels besoins répond-il ?

Sébastien Pietrasanta : Autolib’
en Ile-de-France est un beau
projet territorial. C’est aussi un projet écologiquement
responsable avec des voitures 100 %
électriques et le témoignage d’une ambition
collective : ne plus avoir de coupure de part et
d’autre du périphérique. Le projet Velib’ participait
de la même logique. Et c’est une bonne
chose que Paris se tourne vers les villes limitrophes
pour construire ce partenariat afin de
faciliter les déplacements. La ville d’Asnières
n’avait malheureusement pas pu s’associer à
Velib’ pour des raisons juridiques, ce que je
regrette. Ce n’est pas le cas avec Autolib’ et je
suis très heureux que les Asniérois disposent
dans quelques mois de ce nouveau service (19
stations de 4 à 6 véhicules chacune, ndlr).

Denis Baupin : Cette idée a émergé à la fin de la
mandature précédente, dans la foulée du succès
de Vélib’, et est devenue une proposition
portée par Bertrand Delanoë lors des municipales
de 2008. Dès le départ, à l’époque j’étais
encore adjoint en charge des déplacements, j’ai
jugé que c’était une fausse bonne idée. Mettre
en place une flotte de 20 000 vélos en libre-service
sur le territoire parisien - ce qui a d’ailleurs
permis de multiplier par trois la pratique du vélo
à Paris - n’a pas grand-chose à voir avec le projet
Autolib’, du point de vue de l’organisation du
service, comme du point de vue des bénéfices
pour l’usager et pour l’environnement. Depuis
que ce projet a été lancé, nous avons fait part
de notre scepticisme quant à son impact écologique
et son équilibre économique.

Regards.fr : Ce système va-t-il permettre de réduire
la circulation dans la région parisienne ?
Au contraire va-t-il inciter les usagers de
transports en commun ou de vélo à se
tourner vers l’Autolib’Quoi qu’il en soit,
ne va-t-il pas changer notre relation à la
voiture ?

Denis Baupin : Afin d’éviter tout faux débat, rappelons
que notre désaccord ne porte pas sur
les voitures partagées. Nous sommes favorables,
et ce depuis longtemps, au passage de
la « voiture propriété individuelle » à la voiture
d’« usage », partagée entre utilisateurs. Nous
sommes donc des partisans de l’autopartage,
système grâce auquel on emprunte un véhicule
que l’on ramène ensuite à son point de départ.
Notre préoccupation porte donc sur les spécificités
du dispositif Autolib’. La solution retenue,
qui permet de laisser un véhicule à l’autre bout
de l’agglomération, entraîne un rapport différent
au véhicule. Là où avec l’autopartage, l’automobile
est utilisée quand on ne peut pas faire autrement – avec Autolib’, et ce afin d’amortir un abonnement coûteux, elle risque de redevenir
le véhicule de référence. Par ailleurs, ce
dispositif entraînera de nombreux déplacements
de régulation, effectués par des jockeys, qui
augmenteront la congestion et les nuisances.
Que le prestataire (le groupe industriel Bolloré)
prévoit 70 postes de régulation sur le territoire
confirme d’ailleurs l’ampleur des déplacements
redondants prévus.

Sébastien Pietrasanta : Je pense au contraire
qu’Autolib’ aura un effet positif sur l’environnement
et sur l’occupation de l’espace public. L’impact
environnemental de la voiture va être réduit
du fait de l’utilisation des voitures électriques à
la place des actuelles voitures particulières thermiques.
Il y aura donc moins de pollution. Quant
à l’occupation du domaine public, on peut
espérer qu’à Asnières comme dans de nombreuses
autres villes adhérentes, les familles
vont « se déposséder » de leur deuxième véhicule.
Autolib’ sera par ailleurs complémentaire
des transports en commun et des circulations
douces. Il est clair que ce dispositif ne va pas
révolutionner le transport en Ile-de-France, mais
il sera un véritable plus pour de nombreux Franciliens.
Par ailleurs, il est indispensable de poursuivre
les efforts entrepris en matière d’offre de
transports en commun et de continuer à mieux
adapter nos voiries aux circulations douces. En
tant que maire d’Asnières, je serai naïf de croire
qu’Autolib’ résoudra les problèmes des usagers de la ligne 13 ! Je me bats donc à la fois pour
défendre l’amélioration de la qualité de service
sur la ligne 13, tout en déployant des stations
Autolib’ dans ma commune. Je suis également
très satisfait qu’une ville comme la nôtre puisse
disposer à terme de quatre stations du nouveau
métro Grand Paris Express. Tout cela est
complémentaire et doit contribuer à multiplier
les modes de déplacement dans la métropole
parisienne, mais aussi à les améliorer.

Denis Baupin : La principale alternative à l’automobile
individuelle reste le transport collectif !
La priorité est donc de développer les liaisons
banlieue-banlieue, en commençant par une
rocade autour de Paris. Mais cela risque de
prendre des années. En attendant, si on veut
avoir des réponses rapides, il faut commencer
par créer des lignes de bus express régionales, de pôle à pôle, utilisant des voies autoroutières
réservées à ces bus mais aussi aux taxis, aux
véhicules en covoiturage, à l’autopartage et aux
véhicules les moins polluants.

Regards.fr : Si l’on considère les alternatives possibles
(développement des transports
en commun, autopartage géré par des
sociétés privées…), Autolib’ est-il un
investissement coûteux pour les communes ?

Sébastien Pietrasanta : L’investissement pour
les villes n’est pas spécialement coûteux
puisqu’il s’agit seulement d’investir dans la réalisation d’un tiers des stations. Le reste sera
subventionné par le conseil régional d’Ile-de-
France tandis que les frais de fonctionnement
tels que les dégradations, l’entretien, etc., seront
pris en charge par le délégataire. La comparaison
avec les budgets des autres modes
de transport n’est pas pertinente. Par exemple,
le budget du Grand Paris Express est beaucoup
plus important et donc incomparable avec
celui d’Autolib’.

Denis Baupin : Je ne suis pas d’accord. L’investissement
pour les communes est coûteux. Il s’élève à
50 000 euros par station, soit 25 millions d’euros
pour Paris. Nous ne sommes pas contre la prise
de risque, mais là il s’agit d’un risque inutile. Nous
sommes en effet très sceptiques sur l’équilibre
économique du projet. Les nombreux jockeys et
déplacements de régulation nécessaires ont un
coût conséquent qui s’ajoute aux coûts habituels
des services d’autopartage. Or ces derniers
trouvent tout juste leur équilibre économique, il
n’est donc pas sorcier d’imaginer qu’Autolib’ ne
trouvera pas le sien. L’entreprise Bolloré a d’ailleurs
accepté de perdre 60 millions d’euros.
C’est aussi ce que confirment les simulations du
syndicat mixte qui estiment qu’il faudrait atteindre
le nombre irréaliste de 220 000 abonnés pour
3 000 voitures afin de trouver l’équilibre. Je dis
« irréaliste » parce que cela signifierait qu’il y
aurait 75 abonnés par voiture. Traditionnellement,
dans les services d’autopartage, l’équilibre
de fonctionnement se trouve dans un
rapport de un véhicule pour dix abonnés, voire
douze. Donc, soit vous aurez les abonnés, mais
ils n’auront jamais de voiture disponible. Soit
vous n’aurez pas les abonnés et le service sera
inéluctablement déficitaire.

Regards.fr : Bolloré financerait donc Autolib’ sans
vouloir gagner de l’argent ?

Denis Baupin : Franchement, que Vincent Bolloré
perde 60 millions ne m’empêche pas de dormir,
même si, à cause de cela, il offre moins de vacances à ses amis sur son yacht ! De son point
de vue, d’ailleurs, c’est peut-être un bon investissement
 : avec cette opération Paris lui offre une
formidable campagne de publicité pour sa blue
car. Ce qui nous importe davantage, c’est de
savoir si les municipalités ne risquent pas d’être
le dindon de la farce. Si, comme cela nous est
indiqué, le coût du service est de 110 millions
d’euros par an, et si, comme l’annonce la presse
spécialisée, même l’entreprise Bolloré pense
perdre de l’argent pendant au moins sept ou huit,
la cagnotte de 60 millions d’euros risque d’être
vite épuisée. Qui paiera les pots cassés ? Paris ?
Le conseil régional ? Les autres communes du
syndicat ? Il aurait suffi de renforcer le système
plus robuste de l’autopartage, système qui a déjà
fait ses preuves dans des villes comme Londres.
Si on avait investi dans l’autopartage les sommes
investies dans Autolib’, cela aurait eu un effet
beaucoup important.

Regards.fr : Quels sont les avantages et les inconvénients
de la voiture électrique proposée
par le groupe Bolloré ?

Sébastien Pietrasanta : On verra à l’usage, je ne
suis pas porte-parole de Bolloré et je ne l’ai pas
encore essayée ! Il est au moins annoncé certains
avantages : moins de pollution atmosphérique,
moins de pollution sonore… Enfin, la blue car
possède une batterie sèche (et non pas liquide)
qui limitera notamment les risques d’incendie.

Denis Baupin : Ces véhicules ont bien sûr les
avantages des voitures électriques pour ce qui
relève de la pollution locale. Mais dire qu’elles
n’ont aucun effet sur l’environnement est un
pas que l’on ne peut pas franchir ! Ne serait-ce
que l’impact environnemental de la production
de l’électricité, qui sera soit d’origine nucléaire
– et l’on ne peut décemment pas affirmer que
le nucléaire n’agit pas sur l’environnement –,
soit issue des centrales à charbon très émettrices
de CO2. En ce qui concerne la batterie
qui équipe les blues car, on est encore très loin d’être fixé. À ce jour, les autorisations permettant
un stationnement en sous-sol des voitures Autolib’
n’ont toujours pas été délivrées… en raison
des risques d’incendie. Par ailleurs, on ne sait
pas si ces batteries vont résister dans la durée.
Même l’entreprise Bolloré reconnaît que c’est un
« test grandeur nature ». Tout cela a été engagé
avec beaucoup de précipitation !

Regards.fr : Au vu des tarifs de l’Autolib (abonnement
allant de 10 euros la journée à 144 euros
par an et paiement de 5 à 7 euros la demi-heure),
pourquoi ce système deviendrait
plus populaire qu’un système de location
classique ?

Sébastien Pietrasanta : Ce n’est pas comparable
avec un système de location classique
car Autolib’ est un système plus souple. Il y
a moins de contraintes horaires, moins de
contraintes relatives aux lieux d’emprunts et aux
lieux de retours, et le coût est moins cher. De
plus, ces voitures seront disponibles à proximité
de chez soi, contrairement aux loueurs de
voitures classiques.

Denis Baupin : La « force de frappe » de communication
du groupe Bolloré peut être un atout.
Mais l’avantage principal, c’est le stationnement
en surface, donc la visibilité. En revanche, l’argument
selon lequel cela va permettre d’aller
voir des amis dans les territoires franciliens mal
desservis par les transports en commun, ou de
s’acheter un canapé dans les grandes surfaces
en banlieue ne tient pas. Même si au regard de
bon nombre d’études de marché, il ressort effectivement
qu’un certain nombre de personnes
expriment ce type de besoin, leur première
exigence est de pouvoir ensuite retrouver un
véhicule pour leur retour. Cela, l’autopartage le
permet, mais avec Autolib’, rien n’est moins sûr !

Portfolio

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?