Accueil > N° 36 - janvier 2007 | Par Karine Gantin | 1er janvier 2007

Autres mondes,autres voix

Que deviennent les pistes alternatives pour une autre mondialisation ? Est-il encore possible de faire entendre des voix différentes, construire des stratégies antilibérales nouvelles ? Arrêt sur Le Forum social mondial de Nairobi et la nouvelle internationale syndicale créée à Vienne, flash sur les chaînes internationales télé France 24 et Al Jazeera.

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Hégémonie agressive d’un système capitaliste financier et ultralibéral, leadership marqué nord-américain, aimantation des conflits selon une recomposition idéologique du monde au gré de fractures dites « civilisationnelles »... Quels espaces neutres, ou démarqués de la logique majoritaire, est-il encore possible de créer ? Trois événements en cours posent la question d’une autre mondialisation : la création de la nouvelle Confédération syndicale internationale (CSI) en novembre, les lancements en fin d’année des chaînes de télévision France 24 et Al Jazeera in english, le Forum social mondial (FSM) de 2007 qui se déroulera à Nairobi, au Kenya, du 20 au 25 janvier.

Internationale Syndicale

Une nouvelle internationale syndicale est née le 1er novembre à Vienne en Autriche, avec pour objectif de « construire des stratégies syndicales mondiales pour contrer celles du capitalisme »... La nouvelle Confédération syndicale internationale rassemble d’ores et déjà 168 millions d’adhérents, répartis dans 306 organisations dans 154 pays, organisées au niveau régional sous forme de coordinations en Europe, en Amérique, en Asie et en Afrique. Elle a marqué en effet la fusion de la Confédération internationale des syndicats libres (CISL), créée en 1949, et de la Confédération mondiale du travail (CMT), d’origine chrétienne, née en 1920. En outre, huit organisations syndicales, jusqu’ici non affiliées, les ont rejointes, dont certaines pèseront de leur poids dans les ambitions affichées : la Confédération générale du travail (CGT, France), la Centrale unique des travailleurs (CUT, Colombie) et la Centrale des travailleurs argentins (CTA). De l’avis de commentateurs avertis, il n’est pas certain encore qu’elle marque un renouveau radical par rapport aux confédérations dont elle est issue, lourdes à bouger, d’autant que sa direction est la même que celle de la CISL antérieure : même secrétaire général, l’Anglais Guy Ryder, et même présidente, l’Australienne Sharan Burrow. Mais le signe est important. Les défis ? Se poser en interlocuteur crédible dans les organisations internationales en charge de la gestion de la mondialisation économique ou des droits des travailleurs, OIT et OMC, mener parallèlement des campagnes à l’intérieur des Etats pour qu’ils respectent leurs engagements, poser la question de la démocratie contre une globalisation économique menée par en haut. Enrayer la désaffection syndicale dans les pays du Nord. Lutter contre la répression antisyndicale dans de nombreux pays, dénoncer les assassinats de militants syndicaux comme en Amérique latine. Représenter et défendre les travailleurs de l’économie informelle au Sud, un angle mort jusqu’à présent. Le plus original et le plus prometteur : les futures campagnes prévues au niveau international par la CSI, sous forme de mobilisations collectives, y compris sur les enjeux environnementaux. Pour répondre à tout cela, la CSI « sera confrontée rapidement à la nécessité de construire un discours, de développer une vision, afin de soutenir un autre modèle de développement, respectant l’équilibre entre le social et l’économique », analyse Jacques Létourneau (1).

Nairobi, espoirs africains

Le FSM de Nairobi au Kenya pourrait être la dernière édition mondiale des célèbres grands-messes planétaires altermondialistes nées à Porto Allegre en 2001. Il y sera discuté de l’opportunité de décliner désormais les forums sociaux transnationaux sous des formes mondiales thématiques (Forum mondial des migrations, de l’eau, de la paix, etc.), auxquels s’ajouteraient des formes « généralistes » régionales, bref par continent. Cela est donc plutôt un signe de vitalité que de faiblesse pour ces rassemblements qui, par-delà les frustrations et critiques parfois générées (nouveau tourisme de masse ou nouveau rassemblement d’élites), ont fait naître en réalité au fil du temps des convergences de mouvements : ceux-ci ont non seulement appris à se connaître, mais aussi à travailler ensemble dans la durée en fonction de leurs objectifs respectifs.

Le FSM de Nairobi devrait en outre renforcer l’attention portée au continent africain en tant que tel, largement délaissé comme un enjeu secondaire dans les recompositions mondiales en cours. Le continent noir traversé de guerres, de montées des extrémismes (islamisme, hostilité anti-blanc), de concurrence féroce des multinationales enfin, voit s’organiser parallèlement des luttes sociales renouvelées. Ces luttes ont commencé leur jonction, notamment l’an dernier à Bamako lors du volet africain du Forum social mondial 2006 dit polycentré (Bamako, Caracas, Karachi). Il est ainsi espéré du FSM de Nairobi qu’il joue le même rôle en Afrique que le FSM 2005 de Mumbaï en Inde, lequel avait influé ensuite sur le paysage politique et social du sous-continent indien (rassemblement des partis de gauche, montée des mouvements de type Dalits, « intouchables » indiens en lutte contre la discrimination engendrée par les castes).

Bien sûr, la question de l’articulation aux luttes politiques, fortement posée en 2006 (Appel de Bamako, débats à Caracas dans le Venezuela de Chavez), sera de nouveau au rendez-vous de Nairobi. Les thèmes de la colonisation et de la décolonisation (un espace Frantz Fanon en cours de constitution) et du féminisme (renouvellement des luttes féministes en lien aux militantes musulmanes...) pourraient aussi marquer ce FSM. Enfin, pointe parmi les espaces thématiques prévus, la question des spiritualités : un thème nouveau devenu difficile à éviter, et qui donnera l’occasion, peut-être, parmi les mouvements sociaux à caractère religieux, de vérifier si les polarisations en cours au Proche-Orient leur laissent néanmoins encore un espace pour des débats salutaires et tendant vers une alternative réelle au discours prégnant de « guerre des civilisations ».

Des télévisions différentes ?

En novembre et décembre, sont apparues dans les offres câblées et satellitaires, respectivement, la version anglaise de la télé qatarie Al Jazeera, et le grand projet chiraquien France 24. En attendant les résultats des audiences, « Al Jazeera in english » semble avoir réussi son pari : moyens faramineux à l’appui, elle a débauché des journalistes vedettes des grandes chaînes internationales anglo-saxonnes, et présente un regard très « professionnel » sur les événements... notamment une couverture exceptionnelle (et utile) des crises au Moyen-Orient, à l’aide d’un fort réseau de correspondants sur place. Deux présentateurs occidentaux en plateau (un homme, une femme), des sujets de qualité sur le monde entier, avec une émission vedette sur les femmes, alliant par exemple des reportages sur la mode du foulard à des interviews de dramaturges féministes et 100 % new-yorkaises... Le but de cette nouvelle version d’Al Jazeera : renforcer une voix internationale sur les événements du monde, crédible mais non occidentale, façon CNN ou BBC mais néanmoins différenciée, bien loin de l’image caricaturale d’une chaîne relayant les cassettes vidéo d’Al Qaïda qui l’ont rendue d’abord célèbre.

France 24, en revanche, n’a pas les moyens de ses ambitions, similaires à sa rivale qatarie. Diffusée sur deux canaux différents, l’un en anglais, l’autre en français, elle propose des sujets à couleur hexagonale prononcée et ressemble parfois à un mauvais clip : reportages sur la mode française ou les chocolats français et les expositions à Paris, commentaires doucereux, émission sur le Proche-Orient bien trop légère et rapide, faiblesse des sujets de fond, interview de personnages comme Jacques Attali à l’occasion de la remise du prix Nobel de l’économie, etc. Caricaturée depuis le début comme « la voix de la France », essentiellement financée sur fonds publics (cela dit, Al Jazeera aussi), elle peine encore à prouver son caractère de « chaîne d’information internationale » objective et sérieuse, et ressemble davantage pour l’instant à une vitrine nombriliste dédiée à l’économie et à la diplomatie françaises, desservant paradoxalement de ce fait l’une et l’autre. Ses 86 millions d’euros de budget pèsent bien peu face aux 600 millions d’euros de BBC World par exemple. En outre, la dispersion du paysage radio et audiovisuel français, entre TV5, CFI, RFI et maintenant France 24, tous nés de l’initiative publique, fait désordre. Une version arabophone de France 24 est prévue pour l’été. K.G.

 [1]Paru dans Regards n° 36, Janvier 2007

Notes

[11 : Responsable des relations internationales à la Confédération des syndicats nationaux, Canada. www.alternatives.ca

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