Accueil > Culture | Par Catherine Tricot | 1er janvier 2006

Avant-gardes et politique, la méprise

Est-ce seulement le hasard si deux manifestations sont consacrées au même moment à deux grandes figures de la pop, du rock, de la « protest song » ? La carrière de John Lennon est l’objet d’une grande exposition à la Cité de la musique ; le réalisateur américain Martin Scorsese vient de réaliser un documentaire sur Bob Dylan. Au cœur de ces deux parcours, la question de la modernité et de l’engagement. A l’aune de nos doutes politiques actuels, voilà qui attire.

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Le plus âgé des deux est né en 1940 ; il est anglais, rencontre ses copains à Liverpool. Le père de John Lennon est un ouvrier parti très tôt de la maison. Sa mère, il l’a peu connue. Elevé par sa tante après la rupture familiale, il ne la retrouve qu’à

16 ans ; elle est tuée banalement dans un accident de circulation, quatre ans après. La suite, on la connaît. Les Beatles, les albums number one des hit-parades dont le mythique Sgt Pepper, la Beatlemania et le Yellow Submarine... C’est ce que retrace : très bien : le premier niveau de la grande exposition que lui consacre la Cité de la musique à Paris. Mais ce qui est moins connu et peut-être le plus intéressant, c’est le second niveau de l’expo : John Lennon après sa rencontre avec l’artiste japonaise Yoko Ono, liée au groupe Fluxus.

John Ono Lennon

John Lennon entame alors une véritable révolution qui le fait passer de leader du plus grand groupe pop anglais à artiste d’avant-garde engagé. Dès 1966, John Lennon est attiré par de nouveaux horizons. Yoko l’initie à la contre-culture américaine, au cinéma de Jonas Mekas et de Andy Warhol, au free jazz et à la musique expérimentale de John Cage. Lennon impose dans l’album blanc l’expérimental morceau « Revolution 9 ». Les chemins bifurquent, les Beatles n’y survivront pas. Et Lennon, sans eux, va se débrider, expérimenter musicalement mais aussi retrouver les pinceaux de sa jeunesse, découvrir le cinéma derrière la caméra. Il va devenir un militant pacifiste particulièrement créatif. On se souvient encore de la conférence de presse en faveur de la paix donnée depuis le lit partagé avec Yoko Ono. Ils créeront ensemble un nouveau pays où seront citoyens tous les amoureux et pacifistes de la terre. Ils se marieront et désormais John signe John Ono Lennon et Yoko devient madame Ono Lennon. Le féminisme, le soutien aux Noirs américains seront une autre dimension de leur engagement. Ils écriront « les femmes sont les nègres de l’humanité », chanteront pour Angela Davis, afficheront sur les murs de NYC leurs vœux de paix. Ensemble ils formeront des groupes de musique à géométrie changeante, faisant éclater la notion de groupe et compromettant le star-système.

Dylan-Judas

Autre histoire, celle de Bob Dylan, ici racontée par Martin Scorsese. Dans No direction home, le cinéaste américain raconte en deux DVD la première partie de la vie de l’artiste, celle qui s’interrompt brusquement en 1968. Le premier DVD est intéressant pour ceux qui ne connaissent pas les origines de celui qui est né dans le Minnesota sous le nom de Robert Allen Zimmerman. Enfance banale où il découvre par hasard le bluesman Big Joe Williams et fait du musicien folk Woody Guthrie sa référence. Le blues et le folk vont porter sa langue poétique et surréaliste, sa révolte proche des plus radicaux Américains. En août 1963, il a 22 ans et avec sa voix aiguë et nasillarde, il chante devant le million de marcheurs sur Washington, à côté de Martin Luther King, pour les droits civiques. Sa rencontre avec Joan Baez l’associe plus nettement encore au mouvement antiguerre au Viêtnam. Dylan devient une énorme vedette mondiale, attachée à la protest song. Quand il voudra s’en défaire, ça lui coûtera cher.

C’est là que commence le second DVD de Martin Scorsese, le plus intéressant. Histoire dans l’histoire, il est question de cette impossibilité pour Dylan d’échapper à ce folk-engagement. La presse, particulièrement mise à mal par le montage de Scorsese, lui renvoie des questions stupides qui ne l’intéressent pas et qui le réduisent à son statut de chanteur protestataire, porte-voix d’une génération. Dylan avoue aujourd’hui encore : « Non seulement je n’en voulais pas, mais je n’en avais pas besoin. » « Je n’étais pas le monsieur Loyal de ma génération, et cette idée doit être arrachée par les racines. » A l’époque, Dylan se joue avec malice des journalistes. Question : « A votre avis, combien y a-t-il de chanteurs contestataires ? » Réponse : « Environ 136. » Question : « Environ 136 ou exactement 136 ? » Réponse : « Exactement 136... ou 142. » Ces séquences révèlent le profond désintérêt des journalistes pour l’œuvre artistique de Dylan et leur seul goût pour l’aspect sociologique et pour le mythe vivant qu’il est devenu. Mais le plus troublant sera la réaction du public. Quand Dylan, artiste libre, est attiré par la guitare électrique, il fonce et troque le folk pour le rock. Et là, au sommet de sa gloire mondiale, c’est la totale incompréhension. Martin Scorsese rassemble des réactions du public d’une violence incroyable. Une en particulier. On est en 1967, Dylan donne un concert à Londres. Dylan est derrière le rideau, il va entrer en scène. Le noir est fait. Le public est silencieux. Quand surgit un cri : « Judas ! »

Car c’était bien de cela qu’il s’agissait : de trahison. Le public ne se reconnaît pas dans ces choix précurseurs du rock d’avant-garde que va incarner après lui Frank Zappa. La violence de la réaction du public dans toute sa tournée de l’année 1967 se terminera dans un accident de moto, qui tiendra Dylan hors de la scène pendant huit ans.

Dylan, Lennon : deux artistes qui vont bifurquer. L’un et l’autre ont choisi, au milieu des années 1960, de se tourner vers les formes artistiques et musicales les plus contemporaines. Ils ne seront pas suivis par leur public. Mieux, ils seront vécus comme des traitres, des casseurs de rêves. L’un brise le plus grand groupe populaire, les Beatles, l’autre l’icône christique Dylan. Mais dans ces incompréhensions, il ne s’agit pas seulement d’un large public déboussolé par des avant-gardes. Ce serait banal. L’incompréhension affecte aussi les intellectuels. Le public de Dylan est aussi celui des campus américains. A cette même époque, un magnifique cinéaste, un brillant intellectuel proche des communistes, Pier Paolo Pasolini, écrivait ses chroniques dans lesquelles il assassinait ce qu’il percevait comme une modernité de pacotille et une déculturation profonde de l’Italie. Et il avait des arguments. En France, le cinéma de la Nouvelle Vague était perçu comme inutile et petit-bourgeois. Au tournant des années 1960, une nouvelle société émerge. Elle tend à se scinder en deux. Avec, d’un côté, une certaine avant-garde, qui veut faire corps avec son temps, explore et bouscule les formes installées (littérature, musique, cinéma, arts plastiques, etc.) ; de l’autre, un mouvement de jeunesse et des intellectuels qui s’engagent mais ne comprennent pas vraiment ces nouveaux zazous.

Faire corps avec son temps

Les arguments des uns et des autres n’étaient pas sans valeur. Il s’en est pourtant suivi un décrochage culturel dont nous pouvons trouver des prolongements jusque dans les formes (langage et esthétique) de la culture contestataire de gauche actuelle. L’invention des formes politiques s’est retrouvée dans les mouvements plus marginaux et plus sensibles aux nouveaux langages des artistes de la fin du XXe siècle : Act-Up, mouvement des chômeurs... La gauche traditionnelle, elle, a ignoré les nouvelles esthétiques, les langages, les cultures qui émergeaient alors. Elle s’est ringardisée, ce qui pénalise son discours. Quel malheur !

Post-scriptum 1

Geneviève Sellier vient de publier une très intéressante étude sur le cinéma de la Nouvelle Vague sous-titrée Un cinéma au masculin singulier. Plus de quarante ans après l’émergence de cette nouvelle manière de raconter des histoires et de filmer l’époque, l’auteure propose, à partir d’un examen des films eux-mêmes, une lecture qui permet aussi de comprendre les bases de ces décrochages. Le temps permet enfin qu’un tel débat puisse se mener sans excommunication. Comment le prolonger sur un présent qui souvent nous est invisible ?

Post-scriptum 2

Au plus sombre de mes réflexions sur l’impossible rencontre entre la culture populaire et l’avant-garde artistique, l’éternelle mésentente entre les artistes et les révolutionnaires : et ses conséquences politiques désastreuses :, j’ai découvert la globalité du travail de William Klein grâce à la rétrospective de Beaubourg. Il existe donc une petite chance.

Certes, Klein, un Américain à Paris, reste en marge du politique. Photographe, cinéaste, il ne fait pas référence parmi ceux qui veulent changer le monde. Pourtant son regard a parfaitement vu changer la France, du bal des sapeurs pompiers aux gay-pride. Il a aussi enregistré les permanences qui fondent la nation, par exemple lors des enterrements de Thorez et Duclos, de Coluche et Tino Rossi. Photographe de mode, il a fait le plus corrosif des films sur l’univers si influent de la mode, Qui êtes- vous Polly Magoo ? Il a vu Cassius Clay -Mohamed Ali et saisi l’extraordinaire modernité du boxeur ; il a photographié en 1960 sur la place Rouge cet apparatchik dans une veste argentée de cosmonaute à faire baver tous les Cardin et Paco Rabanne d’alors. Il a perçu la normalisation de la vie quand tout le monde croyait à sa libération. Il s’est moqué de la guerre froide. Il a vu les grandes villes : New York, Tokyo, Rome. William Klein a tout vu. L’essentiel de ce qui marque notre temps s’est imprimé sur ses pellicules. Mieux encore : il leur a donné sa forme actuelle. Ultime démonstration de l’exposition : les très grands tirages de ses planches-contact repeintes. Tout y est : la fresque italienne à la dimension de la ville, les leçons de Fernand Léger, la modernité de la photo et le classicisme des sujets : une manif contre le chômage, des bains turcs avec femmes pulpeuses. William Klein monumentalise le quotidien, parvient à amalgamer et faire le pont entre modernité et continuité. Et dans cet univers il y a place pour tous.

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