Accueil > Culture | Par Diane Scott | 1er septembre 2009

Avignon off. Une critique en résidence

Des espaces critiques sont mis en place depuis deux dans ans le cadre du festival Off d’Avignon, et, pour la première fois, deux critiques ont été installés en résidence. Charge à eux d’animer des rencontres et d’écrire, à la fois sur le Off et sur le In. Bruno Tackels, journaliste à Mouvement et à France Culture, et Diane Scott, critique dramatique à Regards , ont inauguré ce dispositif. Extraits de l’essai critique de Diane dont la publication est à venir.

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0. QU’EST-CE À DIRE ?

« C’est donc plus de 500 journalistes de la presse écrite et audiovisuelle (locale, régionale, nationale et internationale) qui séjournent à Avignon pour couvrir l’événement », dit le site du festival d’Avignon. Etre « critique en résidence », alors, ne serait-ce pas une manière de formaliser ce qui existe déjà depuis longtemps ? Certes, mais à trois différences près, qui donnent en partie à cette formalisation tout son poids.

D’abord, ce n’est pas un support de presse qui m’invite mais un organe du festival. Ensuite, cet organe est l’association principale qui chapeaute le Off depuis 2005. Enfin, le cahier des charges des critiques diffère des articles de presse habituels. Autant dire donc que ça n’a rien à voir.

Caractère « public », en somme, de cette charge, qui invente un dispositif relativement insolent au regard de la hiérarchie implicite In/Off du festival et qui demande à ses hôtes un travail de rencontres et d’écriture, écriture libre sur l’édition 2009 elle-même. Si l’instauration de critiques en résidence a un sens dans l’histoire du Off, elle en a donc, même souterrainement, pour le festival lui-même.

(...)

1. DES EFFETS HIÉRARCHIQUES

Comment qualifier le type très singulier de violence des rapports sociaux à l’œuvre dans ce festival ? Difficile de faire plus haute que la pyramide du théâtre, elle traverse toute la société : plus encore que le cinéma, bien sûr ; le théâtre a ses pauvres. Que toute une profession, avec ses invités internationaux, se retrouve dans le mouchoir de poche d’un centre-ville médiéval décuple les effets de notabilité de la « grande famille du théâtre », effets d’autant plus secs qu’ils sont implicites, le tout néanmoins dans la chaleur, l’excitation et les charmilles.

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13. DE LA CRITIQUE ET DU MARCHÉ

L’invention d’espaces critiques dans le Off, contre toute tradition existante, vient révéler une chose qui n’étonnera peut-être pas tout le monde, mais qui est remarquable quand elle s’incarne aussi concrètement : le capitalisme et la pensée sont antinomiques. J’en veux pour preuve la relative difficulté à penser et à instaurer des espaces de discussion critique entre acteurs du Off, discussions qui ne soient pas rongées par des questions de production, de diffusion et de communication, rongées comme a été gangrené le Off dans son principe historique anarchiste pour devenir le plus grand marché de théâtre du monde, sinon « le plus grand théâtre du monde » dont se vantent les affiches. Moyennant quoi, comme le disait en substance une des compagnies venues à l’ouverture des rencontres du Off cette année, nous ferions mieux d’accéder aux informations utiles pour les compagnies avant de faire de la critique. Autrement dit, le nerf de la guerre avant les fioritures.

Du reste, les rencontres critiques de l’an dernier s’étaient toujours terminées immanquablement par un petit afflux de dossiers de presse et de cartes com’, la rencontre critique étant pensée la plupart du temps comme le moyen d’entrer en contact avec la presse, c’est-à-dire avec une arme éventuelle. Il ne s’agit pas ici de blâmer des démarches individuelles, mais de voir combien la pensée, qui est peut-être quelque chose d’essentiellement collectif, en l’espèce du moins son exercice, est conditionnée structurellement. En vérité, il s’agit bien de voir que l’issue de cette forme d’aliénation qu’est l’état de dépendance absolue des compagnies à leur survie matérielle et donc à tout ce qui serait susceptible de les aider à respirer, n’est certainement pas dans le mouvement aveugle consistant à s’enfoncer encore davantage dans la jungle de la concurrence, mais à suspendre et à chercher d’autres modes de fonctionnement. Et si la structuration du Off qui s’amorce était la possibilité que celui-ci retrouve sa valeur libertaire originelle, sa fonction salutaire de hors-champ de l’institution ?

Remarquable d’ailleurs d’observer que c’est cette même logique de forclusion de la pensée qui fonde les politiques de la droite conservatrice : pas le temps de réfléchir, instaurons le couvre-feu. Ou comme le dit élégamment une ministre de l’Economie (je ne résiste pas à la citation entière) : « [L] a France est un pays qui pense. Il n’y a guère une idéologie dont nous n’avons fait la théorie. Nous possédons dans nos bibliothèques de quoi discuter pour les siècles à venir. C’est pourquoi j’aimerais vous dire : assez pensé maintenant. Retroussons nos manches. » (1) Du moins Madame Lagarde peut-elle se féliciter, là où le marché triomphe, il est un pur chiendent.

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17. DESCRIPTION D’UN COMBAT (Maguy Marin, gymnase Albanel, 12 juillet 2009)

Cette dernière création de Maguy Marin est un exemple de ce que dit Deleuze sur les idées. Que l’on n’a pas d’idées ex nihilo, in abstracto, mais que l’on a des idées en cinéma, en philosophie, pas d’idée hors d’un langage donné. Description d’un combat est une idée en théâtre, en « scène ». Ce spectacle devient désormais, dans l’histoire, un objet opératoire pour l’esprit, une œuvre de l’art.

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20. 13 JUILLET

Mort d’André Benedetto, fondateur du Off et directeur du Théâtre des Carmes.

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41. DU/ D’UN BILAN

Avant la fin du festival, on me demande ce que je pense de cette édition, quel bilan en tirer. Je ne m’étais pas encore posé la question. Cela modifie sensiblement la perception que j’ai des spectacles, je les pense désormais dans un tout. Le festival devient l’objet important dont les spectacles sont les ingrédients. Si quelque chose me frappe, c’est la faiblesse dans l’ensemble des propositions des gens de ma génération, les metteurs en scène nés dans les années 1970 : j’y inclus Wajdi Mouawad, l’artiste associé, né en 1968. Etonnante complaisance du public à des formes directement importées des pires one-man-shows. Et quant aux propositions les plus fortes, elles tournent autour de la recherche de re-pères, pardon pour la bêtise du jeu de mot. Federico Léon traite de la génération, Ouramdane, Hadjithomas, Joreige parlent presque à voix basse, dans des propositions qui s’effacent derrière leurs sujets, comme s’ils ne prenaient pas encore la parole ou comme si, prendre la parole, c’était d’abord la passer aux aînés, à des figures modèles. Forte présence de ces séries de témoignages filmés sur le camp de Khiam, auxquelles s’ajoutent les paroles retranscrites des derniers révoltés malgaches de 1947.

Ça me parle d’un moment où l’histoire se trouverait dans un pli. Ou dans un coude. Profonde crise d’imagination historique que les artistes tentent de tirer de son apathie par la convocation, la découverte : le documentaire a une valeur d’invention : des autres de l’histoire. D.S.

1. Discours disponible sur http://www.finances.gouv.fr

Paru dans Regards n°64, septembre 2009

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