Accueil > Politique | Par Cécile Babin | 1er avril 2006

Banlieue, lendemains de révolte

Des auteurs du livre Banlieue, lendemains de révolte , (1) coédité par Regards et la Dispute, succès de librairie, puisqu’une deuxième édition est sous presse, ont rencontré des lecteurs ce 22 mars. Le débat éclaire leurs motivations et s’enrichit d’une réflexion commune autour de la révolte des jeunes des banlieues au mois de novembre.

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Clémentine Autain. Je voudrais dire en guise d’introduction quelques mots sur le pourquoi de ce livre. Lorsque sont survenues ces révoltes en banlieue, au comité de rédaction de Regards nous nous sommes fait deux réflexions. Tout d’abord que la gauche alternative n’avait pas tous les outils pour comprendre ce qui se produisait et y réagir. Nous percevions bien que c’était là l’expression de difficultés sociales dans les banlieues qui participaient d’une remise en cause du libéralisme, mais nous voyions aussi qu’il se jouait autre chose dans ces révoltes, qu’elles posaient des questions plus profondes touchant aux discriminations ou à l’école. Notre second constat était la relative absence de prise de parole d’intellectuels sur ces événements. C’est ce que nous avons voulu pallier en demandant à des intellectuels mais également à des acteurs sociaux de livrer leur point de vue.

Stéphane Beaud. Quand on est sociologue, que surviennent des événements de ce type et qu’on est sursollicité pour livrer une analyse, le premier réflexe est la prudence. Michel Pialoux et moi-même, nous entrevoyions le risque d’intervenir à chaud sur des événements aussi importants. Ce qui nous a finalement décidés à réagir, ce sont les interpellations de Nicolas Sarkozy dans les débats télévisés, où il opposait par exemple la « racaille » aux « vrais jeunes ». C’est pourquoi le titre de notre texte dans le livre est « La « racaille » et les « vrais jeunes » » : critique d’une vision binaire du monde des cités. Nous sommes partis de la sociologie de bazar du ministre de l’Intérieur pour faire, justement, la critique de cette vision simpliste, erronée et manipulatrice de la réalité, opposant les bons et les mauvais. Nous avons voulu rappeler que le monde des banlieues, et notamment sa jeunesse, est hétérogène. Elle est composée de chômeurs, de diplômés, de travailleurs précaires ou non, de cadres, etc. Cela semble évident, mais cette évidence sociologique est toujours masquée quand on regarde la télévision. Nous avons aussi voulu montrer que la nouveauté de 2005, c’est la propagation de ces émeutes dans toute la France. Et le fait que plus de 80 % de ces jeunes n’étaient pas connus des services de police et de justice, ce qui signifie qu’une partie de ces révoltés étaient des jeunes de banlieue ordinaires. Alors pourquoi cette explosion ? Pourquoi ceux qui n’auraient pas dû a priori être là se sont laissé emporter par l’effervescence collective et trouvaient là l’occasion de se manifester ? Dans les années récentes, ces jeunes ont connu une dégradation objective de leurs conditions d’existence. Les exemples sont nombreux, comme la disparition des emplois- jeunes qui avaient joué un rôle d’amortisseur social, ou le licenciement de nombreux jeunes qui, après avoir bossé pendant six mois ou un an, ont été mis à la porte comme des ouvriers kleenex alors qu’ils espéraient accéder à ce sésame qu’est le CDI. Ajoutons encore que pour ces enfants d’immigrés d’origine algérienne ou marocaine dont la condition n’était déjà pas facile, le 11 septembre 2001 est venu dégrader leurs rapports avec la police ainsi que leur quotidien dans les usines. Je pense par exemple à Karim surnommé Al Qaida à son travail... Michel Pialoux. Nous avons voulu comprendre ce qui structure la vie des gens, notamment leur rapport au travail et à l’école, mais il fallait aussi recourir à l’histoire. Si on ne fait pas l’histoire de ces cités, celle des logiques de la construction résidentielle, par exemple, on loupe tout. C’est souvent ce retour en arrière indispensable à l’analyse qui manquait dans le traitement journalistique de ces événements.

Alain Bertho. C’est avec beaucoup de colère que j’ai écrit mon texte pour ce livre. Une colère d’autant plus forte que je l’éprouvais contre nous, contre moi-même. Après des années de militantisme sur le terrain, nous savions que cette révolte était à prévoir et ça nous a quand même échappé. Cela en dit long sur la gauche et sur une bonne partie de la science sociale, sur une nécessaire remise en questions de notre manière de voir les choses. Durant la période des révoltes, j’ai passé quelques nuits dehors. Mais je n’ai pas vu grand-chose et cela me rend encore plus modeste sur la compréhension du phénomène. Des adultes étaient aux fenêtres. On sentait une ambiance de proximité entre les adultes et les jeunes qu’on ne voyait pas. Les forces de l’ordre couraient dans tous les sens après des jeunes qu’on ne voyait pas. Des acteurs invisibles donc, à part ceux qui se sont fait condamner. Des acteurs qui sont retournés à l’anonymat et sont restés sans mots. Ce qui a créé un manque chez nous chercheurs. Ils ont fait, mais ils n’ont pas dit. Ce qui s’est passé durant cette semaine-là est de l’ordre du symbolique : d’un côté les mots du ministre de l’Intérieur et du gouvernement, que personne n’a contestés, le silence et les rassemblements républicains contre la violence de l’autre. Les jeunes n’avaient personne de leur côté.

Jean-Pierre Dubois. On sait comment les événements de ce type se déclenchent : toujours avec une histoire policière. Et puis on avait le combustible, c’est le même depuis longtemps : misère, chômage, précarité, contrôle policier sous forme de contrôle au faciès, etc. On connaît aussi le détonateur : un événement particulièrement injuste et dramatique qui met le feu. La différence, cette fois, c’est que chacun n’est pas retourné à son quotidien. Il faut dire que, depuis quelques années, les jeunes de ces quartiers sont une cible politique. Depuis quatre ans spécialement, on vise à la fois les gens qui sont dans une situation précaire, ceux qui ont une certaine origine et la jeunesse en général. Un traitement qui prédispose à une certaine exaspération. Nous avons été quelques-uns à dire du discours de Sarkozy qu’il s’agissait d’une stratégie de provocation, que ce que l’on nous préparait, c’était un remake de 2002, mais avec un petit plus : cette fois le problème ne serait pas seulement l’insécurité mais l’insécurité liée à l’immigration. Que reste-t-il de ces événements dans le débat politique actuel ? Rien. Je ne vois ni dans les actions des forces politiques, ni dans le positionnement des acteurs sociaux, des conséquences tirées de ces événements. Pas plus que du 21 avril 2002 ou du référendum du 29 mai 2005. Nous voyons se succéder une série d’alertes qui ont de quoi surprendre la pensée dominante, mais nous restons dans l’impasse. Et le gouvernement se sert de ce contexte pour, sous couvert d’égalité des chances, faire passer des lois qui accentuent les discriminations. Face à cet échec du politique, une question : comment faire en sorte que d’autres moyens de se faire entendre existent ? Si cette question reste sans réponse, il ne s’agira plus de savoir si cela se reproduira, mais quand cela se reproduira.

Sylvie Vassalo. On sait, bien sûr, ce qui se passe dans les banlieues, mais on ne mesure pas ce que cela représente au quotidien. Ce sont les mêmes jeunes qui brûlent des voitures et qui participent à des événements culturels comme le Salon du livre. Les mêmes jeunes qui, selon ce qu’on leur propose, réagissent différemment. Ce qui m’a marquée, c’est qu’on a très peu parlé de culture alors que le domaine culturel a beaucoup à voir avec tout ça. Notamment au niveau des mots et de la langue. Tout ça a démarré avec des mots répétés à longueur d’antenne : « racaille », « voyous », « kärcher », etc. Il y a les mots qui ont manqué puisqu’il n’y a eu aucune excuse pour la mort des deux jeunes, comme si, finalement, ils étaient quand même un petit peu coupables. Il y a eu le silence de la droite et de la gauche qui ne sait pas trop quoi faire de tout ça. Et puis, en commençant à écrire mon texte, je ne savais plus si je devais parler d’émeutes, de révoltes ou d’événements. Je constatais un déficit de mots pour nommer la réalité, un déficit de débats en commun pour la décrire. C’est pourquoi je pense que la solution n’est pas seulement à trouver du côté de la politique. Elle est aussi du côté de la culture, notamment des écrivains, parce que la mise en relation avec ce réel passe par un travail avec la langue. Il y a là une réflexion à mener : il faut considérer qu’il y a de la culture en banlieue.

Christiane Taubira. Je ne sais pas à quel point la solution est politique, mais je suis persuadée que la responsabilité, elle, l’est entièrement. Chez nous, en Guyane, le ras-le-bol s’exprime comme ça aussi, c’est presque un moment de liesse populaire. Cette dimension festive et ludique est rassurante, même si la rage des jeunes est angoissante parce qu’on en connaît les causes. Ce qui me désespère beaucoup est de constater à quel point les hommes politiques sont devenus tristement raisonnables et raisonnent désormais sur la base de l’impossible. Leur intériorisation de l’impuissance va encore au-delà du discours, quand il est désormais admis qu’être en politique, c’est être inutile. Cette posture est insupportable quand on a conscience des inégalités de cette société. Pourtant, les gens que je rencontre sont à la fois lucides et joyeux, ce qui est très précieux pour notre société. Mais ce n’est pas perçu par la classe politique. Pendant que la droite cultive le mépris, la gauche se croit dans l’antichambre du pouvoir, ce qui est très inhibiteur. Attention, se dit-on, il ne faut pas faire de démagogie parce que, quand on sera au pouvoir... Quel que soit le sujet, on se censure en anticipant qu’on ne sera pas fidèle à ses valeurs, qu’on ne tentera pas de faire un pas de plus vers l’utopie et de réduire les injustices.

Ouria. Il y a aujourd’hui un consensus large sur le fait que les personnes qui ont participé à ces émeutes urbaines étaient des voyous. Comment briser ce consensus qui repose sur l’idée que ces événements étaient apolitiques ? Ommeyya. Il a été question d’alerte, de danger que ça puisse recommencer parce que c’était une explosion explicable, légitime... mais quoi qu’il en soit, négative, puisqu’il serait déplorable qu’elle se reproduise. Mais il y a au contraire de quoi être heureux de ce qui s’est passé ! Concernant la légitimité de cette révolte, j’irais plus loin qu’Alain Bertho : non seulement les adultes n’y étaient pas hostiles, mais je pense même qu’elle a été le fruit d’un consensus large dans les populations des quartiers populaires. Quand les gamins rentraient chez eux, ils percevaient bien dans le regard de leurs parents que leurs actions étaient légitimes. Cette révolte n’était pas uniquement celle des jeunes de banlieue, elle était celle des quartiers populaires. Quant à leur absence de communication, c’est un choix politique fort. Il y a dans ces espaces une conscience forte que parler aux médias ou aux pouvoirs politiques, c’est le début de la récupération. Ces gens savent que, dans un rapport de forces, aller convertir sa colère dans SOS Racisme ou la désignation de représentants électoraux est un échec, et celui qui va travailler avec le pouvoir est celui qui trahit. Les remises en cause à opérer sont donc beaucoup plus profondes que ce que j’ai entendu jusqu’ici. Il faudrait par exemple se défaire de cette manière de comprendre les choses avec l’œil du sociologue qui traite de son objet par de belles monographies mais nie la subjectivité politique de cet objet.

Alain Bertho. Je continue à avoir peur que ça recommence. De quoi ai-je peur en fait ? Qu’on les laisse encore tout seuls. Une situation est en train de s’installer où les institutions ne sont pas pour tout le monde : il y a les voyous et les braves gens. Quand un syndicaliste se fait tabasser presque à mort par la police lors d’une manifestation, la première chose que l’on dit c’est qu’il a 2,7 grammes d’alcool dans le sang. Il ne fait donc pas partie des braves gens. Et toutes les lois qui passent en ce moment vont dans le sens de la structuration en profondeur de l’activité étatique dans ce sens-là. Or, il n’y a pas de prise de conscience massive de cela. Parce qu’il est entré dans les esprits qu’il ne faut pas laisser polluer les bonnes luttes par les voyous.

Stéphane Beaud. A propos du rapport entre le sociologue et son objet, il me semble nécessaire de réinscrire ce qui se passe dans les quartiers populaires dans le cadre plus large des rapports de force entre classes sociales. Il y a bien sûr une force politique particulière de ces jeunes, mais il faut savoir comment lui répondre.

Michel Pialoux. Ce qui nous importe, c’est un effort de solidarité, parce qu’il reste très peu de choses des formes anciennes de solidarité.

Agnès. Quand j’ai entendu parler de ces émeutes, j’ai eu le sentiment d’avoir affaire à des gens qui étaient en bien meilleure santé mentale que nous tous puisque devant la résignation politique de la gauche et le manque d’écoute systématique des manifestations de mécontentement lors des conflits sociaux, la seule sortie était finalement dans la révolte. Ils sont lucides sur l’impossibilité de dialogue avec les institutions telles qu’elles fonctionnent actuellement. C’est évident pour eux parce qu’ils ont fait uniquement l’expérience de ces échecs. Je ne vois pas ce que les organisations politiques partisanes ou la gauche institutionnelle ont à offrir à cette génération.

Clémentine Autain. Je n’ai jamais eu pour ma part l’impression de ne pas comprendre ce que disaient ces jeunes. Leurs messages étaient clairs : « Arrêtez de nous mépriser » et « Il y a un problème de ségrégations sociales et territoriales ». En tant qu’élue, j’ai participé à la rédaction de textes collectifs de réaction à ces événements. Il fut impossible de réunir assez de signatures à gauche au bas d’un texte qui n’aurait pas usé du terme « condamnation ». Très vite, on a glissé sur le registre sécuritaire. Le PS avait déjà rejoint la droite sur ce terrain lors de la campagne présidentielle de 2002. Aussi, au moment de ces émeutes, le PS n’est pas en état d’avoir une réponse structurée. Et plus à gauche, nous n’étions pas outillés sur le plan du contenu pour faire face à ces enjeux-là. Lors du référendum du 29 mai nous étions liés par l’enjeu économique. Cette fois, il s’avère que sur de nombreuses questions telles que celle de la République, ou comment faire société, il nous faut refonder un projet politique cohérent articulant les différents enjeux sociaux.

Christiane Taubira. Ces révoltes sont un acte politique, qu’il soit pensé comme tel ou non. Notre devoir est de prendre nos responsabilités pour qu’il obtienne des réponses. Il y a tout de même eu plus de 700 emprisonnements, autant de jeunes qui ont donc à présent un casier judiciaire, ce qui est absolument rédhibitoire dans cette société. Nous ne pouvons pas laisser leurs actes sans suite.

/(1) Auteurs du livre présents :/

/Clémentine Autain : directrice de Regards/

/Stéphane Beaud : professeur de sociologie à l’université de Nantes/

/Alain Bertho : professeur d’anthropologie, université de Paris VIII/

/Jean-Pierre Dubois : président de la Ligue des droits de l’Homme/

/Michel Pialoux : chercheur au Centre de sociologie européenne/

/Christiane Taubira : députée PRG de Guyane/

/Sylvie Vassalo : directrice du Salon du livre de jeunesse en Seine-Saint-Denis/

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