Accueil > Société | Par Olivier Le Cour Grandmaison | 25 juillet 2011

Banlieues, de l’autre côté de la frontière

Regards a confié sa rubrique « En campagne » à l’historien Olivier
Le Cour Grandmaison. Etape au Blanc Mesnil (Seine-Saint-Denis),
occasion d’évoquer les obstacles qui se dressent face
aux « jeunes de banlieue » à qui on dénie l’accès à la capitale.

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Le Blanc Mesnil.
51 688 habitants.
RER B direction
Aéroport Roissy-
Charles de Gaulle.

A quinze minutes environ du
centre historique de Paris
– que des millions de touristes
français et étrangers arpentent
avec la joie de la découverte –,
Le Blanc Mesnil donc.
Une banlieue géographiquement
très proche. Un monde à
part en fait, séparé de la capitale
par une distance sociale
immense et par de nombreuses
frontières invisibles que les
plus pauvres et les plus jeunes
franchissent somme toute rarement,
et toujours, pour les seconds,
avec appréhension.

Face à la « Plèbe »

Etranges frontières en vérité car
elles ne fonctionnent que pour
ces « populations », comme
beaucoup le disent en usant de
ce terme qui exprime, avec une
concision remarquable, un mépris
de classe et une xénophobie
euphémisés. Ainsi s’établit
une distinction majeure entre
le « nous » supérieur des locuteurs
– ces Français racinés,
sûrs de leur bon droit et de leur
appartenance à ce pays dont ils
estiment être les seuls citoyens
légitimes –, et la « plèbe » inférieure
et menaçante ainsi désignée,
et stigmatisée.

« Plèbe » contre laquelle il faut
mobiliser d’importants moyens
langagiers, législatifs et policiers pour la maintenir à sa
place, sur le plan symbolique et
géographique. Tels sont les impératifs
de la défense de l’ordre
que d’aucuns disent « républicain
 » alors qu’il prospère sur les
inégalités, les discriminations et
la relégation, c’est-à-dire sur les
violations graves et réitérées
des principes supposés être au
fondement de cette société.

Respectabilité

En effet, moi, homme blanc,
universitaire, à qui le mensuel
Regards a proposé d’écrire
cet article, je suis parfaitement
libre d’aller et de venir en tout
point du territoire si mon travail
l’exige, ou pour tout autre motif.
Mon âge, mon hexis corporelle,
ma façon de parler, etc. révèlent
ma situation sociale et professionnelle,
et sont autant de
signes grâce auxquels je jouis
d’un a priori de respectabilité
qui est aussi une absolue présomption d’innocence ;
c’est ainsi que j’échappe à tout
contrôle et à toute humiliation.

Muni de ces précieux passeports
intérieurs, je peux circuler
et franchir sans encombre les
frontières précitées pour cette
raison fort simple qu’elles ne
sont pas érigées pour les gens
de ma condition.

Péage symbolique

Je pensais disposer d’un droit,
commun à tous les citoyens et
résidents de ce pays même si
je me doutais que l’effectivité
de ce droit devait être plus ou
moins compromise par divers
facteurs sociaux ; je découvre
le caractère exorbitant d’un privilège
et la violence des dispositifs
établis pour le perpétuer,
et priver celles et ceux qui sont
visés d’une prérogative essentielle
 : la liberté de circulation.

Pour les salariés à faibles revenus,
précaires et retraités, pour
les chômeurs plus encore, se
rendre à Paris exige de s’acquitter
d’une sorte de « péage »
financier, social et symbolique
lié à leur situation. Au coût de
ce déplacement, qui demeure
à cause de cela peu fréquent
sauf s’il est motivé par des raisons
professionnelles, s’ajoute
celui des loisirs dans cette ville
où beaucoup se sentent étrangers
car ils y font à chaque fois
l’expérience douloureuse que le
monde particulier de la capitale
n’est pas le leur.

Les gestes, les regards et les
réactions des « vrais » Parisiens
les renvoient constamment à
leur condition d’intrus et d’inférieurs
aisément identifiables.
Dans les « beaux quartiers »,
comme on dit, le banlieusard pauvre, surtout s’il est d’origine
étrangère, ne peut paraître
légitimement qu’en tant que
travailleur venu pour la journée
effectuer les tâches qui le
requièrent ; le soir venu il doit
regagner « son » territoire et y
demeurer, sauf événement exceptionnel.

La situation des jeunes
hommes, français - noirs -et -maghrébins
est plus dure encore
car ils cumulent les stigmates
qui font d’eux l’incarnation du
« trouble à l’ordre public » et
de l’atteinte à « la sécurité des
biens et des personnes ».

Stigmates

Victimes d’une véritable juvénophobie
 [1], élitaire, médiatique,
sociale et policière, aggravée
par leur appartenance au genre
masculin, par leurs origines
ethniques et géographiques
– la banlieue – ; ceux qu’un
ancien ministre de l’Intérieur, le
très socialiste Jean-Pierre Chevènement,
appelait il y a longtemps
déjà « les sauvageons »,
ceux qui sont aujourd’hui désignés
du terme odieux de « racaille
 », bien fait pour entretenir
la peur et le mépris, et légitimer
l’adoption de mesures d’exception
 [2], ces « jeunes » font souvent l’objet de contrôles policiers
spectaculaires et massifs
lorsqu’ils arrivent Gare du Nord.

Après avoir payé cet humiliant
« droit d’entrée » dans la capitale,
ils ne sont pas quittes pour
autant ; à leur condition s’attache
une suspicion constante
lorsqu’ils fréquentent certains
lieux et avenues célèbres de
cette ville. Flâner avec des amis
dans un magasin, déambuler
à quelques-uns sur les trottoirs
parisiens, s’attabler à la
terrasse d’un café sont autant
d’activités qui, dans leur cas, ne
sont pas anodines.

Présumés coupables

Sur ces « jeunes des banlieues »
pèse en effet une présomption
de culpabilité et de dangerosité
qui ne détermine pas seulement
le comportement des forces de
l’ordre – tutoiement de rigueur
et contrôles au faciès incessants
– mais aussi celui des
vigiles et des vendeurs.

Ainsi, les habitants des quartiers
populaires, ces nouvelles
classes pauvres et dangereuses
selon les élites politiques, administratives
et policières de ce
pays, sont-ils constamment
confrontés à une multitude de
frontières territoriales, sociales
et générationnelles, et aux violences
symboliques, physiques
parfois aussi, attachées à leur
transgression.

« Vous n’êtes pas d’ici », tel est
le message partout délivré à
ces « jeunes » en particulier qui
se risquent dans la capitale
devenue, pour eux, un territoire
hostile dont ils sont rejetés
d’abord avant de s’en exclure
ensuite au motif qu’il n’y a « rien
à y faire ».

Victoire temporaire de la domination,
ignominie de la relégation
lesquelles, intériorisées par ceux
qui les subissent, produisent les
effets attendus puisque les « individus
 » visés, comme le disent
avec mépris fonctionnaires de
l’Intérieur et ministres, tendent à
rester à la place que la société
leur assigne. Etre pauvre, précaire,
retraité, jeune « black » ou
« beur » de banlieue, c’est être
de facto banni de Paris et, audelà,
d’un monde.

A ceux qui, à droite comme à
gauche, se sont indignés des
émeutes des quartiers populaires
de novembre 2005, et qui
réitéreront leur condamnation
péremptoire et convenue si de
tels événements se reproduisaient,
il faut répondre ceci :
« La République que vous prétendez
incarner et défendre doit
être respectée ? Qu’elle commence
par être respectable. »

Olivier Le Cour Grandmaison
est historien,
spécialiste de la citoyenneté
sous la Révolution
française, et de l’histoire
coloniale. Il enseigne
les sciences politiques à
l’Université d’Evry-Val
d’Essonne et au Collège
international de philosophie.

En campagne

A dix mois de l’échéance présidentielle, Regards poursuit sa série de reportages pour décrypter le rapport des français au politique.
Onze épisodes, onze territoires, onze questions, avant le dénouement de mai 2012. Troisième volet un peu particulier ce mois ci. A l’occasion de notre numéro spécial été, nous avons demandé à l’historien Olivier Le Cour Grandmaison de se plier à l’exercice en allant faire un tour en banlieue parisienne...

Notes

[1Littéralement : peur du « jeune ».
Ce néologisme désigne un phénomène
existe pourtant depuis
longtemps, et ne cesse de produire
des effets politiques et sociaux.

[2Cf. par exemple, la proposition de
loi sur les « bandes » qui fut déposée
par Christian Estrosi. Ce texte est le
19e sur la sécurité voté depuis 2001.

Portfolio

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